Quand Amélie joue le grand jeu cosmétique !
Une place pour le Japon, s’il vous plaît. Oui. Une préférence en matière de placement dans l’avion ? Oui, bien sûr… une place à côté d’Amélie Nothomb, afin de pouvoir la cuisiner durant toute la durée du vol et une place à côté de Laureline Amanieux, afin de pouvoir cuisiner Amélie Nothomb dans les règles de l’art.1
« Le Japon éternel – voyage sous les fleurs d’un monde flottant » consiste, en un échange. Le résultat d’une quinzaine d’heures de vol, coincée entre ces deux femmes. Un jeu de questions-réponses qui nous passe au-dessus de la tête, rebondit sur notre crâne et vient nous instruire sur une île fascinante qui a, visiblement, laissé des traces ineffaçables dans la mémoire de l’auteur franco-belgo-japonaise.
Hygiène, pureté, religion, parfum… un ouvrage qui, mine de rien, nous entraîne, malgré lui, pour nous (pour notre plaisir, notre bonheur), dans un monde éminemment cosmétique.
Le rite de purification, le peeling de l’âme le plus efficace !
Ces « rites de la grande purification ou Nagoshi no harae » ont lieu deux fois l’an. En décembre et en juin, les fidèles sont invités à se rendre dans un temple shinto, afin de laisser tomber la crasse de l’homme ancien et de ressortir, blanc comme neige, en homme nouveau. Pour ce rituel, nul besoin de baignoire ou d’eau. Le fait de passer la porte dressée dans le temple et de laisser derrière soi ses « tsumi », c’est-à-dire ses fautes.
A ce sujet, Amélie Nothomb voit, dans ce rite de purification, une forme d’hygiène de l’âme. Le pèlerin se débarrasse ici de « tout ce qui n’est plus vivant » en lui, afin de sortir régénéré. Une sorte de nouvelle naissance, une mue, qui laisse tomber, au ruisseau, les « cellules mortes intérieures ». Une « sorte de peeling de l’âme », qui permet de l’alléger de toutes les scories accumulées au fil des jours. Une sorte de grand ménage d’hiver ou de printemps, qui permet de faire entrer de l’air frais dans la maison, de revigorer ses habitants.
Le rite de purification, la crème de teint glowy idéale
Pour rebondir sur cette notion de peeling, d’exfoliation morale, on peut même dire – et Amélie Nothomb nous le souffle dans cet ouvrage – que cet acte de purification constitue le meilleur cosmétique qui soit, pour qui recherche un teint « glowy », c’est-à-dire brillant, étincelant. Pas la peine d’empiler sur son épiderme des couches de crème pour arborer un teint plein de « luminosité ». Sans ombre, ni trouble au visage, tout devient plus clair !
L’art du nô, une autre façon d’arborer un beau sourire
Si le sourire idéal correspond à des dents blanches (merci Colgate, nous dit Frédéric Dard, dans la plupart des opus de la saga San Antonio), il n’en est pas de même dans la pratique du nô. Une pièce théâtrale chantée, qui met en scène des hommes et des hommes déguisées en femmes, arborant le teint blanc et les dents noircies d’usage. Une autre vision de l’esthétisme !
L’art du kôdô, une autre façon de découvrir les parfums
L’art du kôdô consiste, au Japon, à écouter le message délivré par des effluves parfumés, en se plaçant dans un décor le plus épuré possible. Une lamelle de bois précieux, ancien, un récipient, précieux lui aussi, ancien également, un mode de chauffage… moderne ! Le matériel nécessaire pour rentrer de plain-pied dans l’art de torturer un ingrédient végétal, afin de le soumettre à la question est des plus simples.
Tel un chromatographe, l’initié tente de séparer, à l’aide de son sens olfactif, toutes les molécules odorantes qui s’échappent de la matière première chauffée. Tous les effluves qui montent de la coupelle surchauffée vont alors constituer un moyen de transport original, sûr et efficace vers le passé. Un moyen de réaliser une boucle temporelle, qui permet d’en connaître un peu plus long sur soi…
Un moment fugace, jugé plein d’élégance par Amélie Nothomb, qui n’hésite pas à qualifier un parfum « trop prégnant », de « vulgaire », du fait de sa capacité à s’accrocher aux êtres et/ou aux choses sans parfois leur consentement.
Du parfum à la littérature… la boucle est bouclée
La séance de kôdô pratiquée par Amélie Nothomb la ramène, forcément, à son enfance japonaise et au parfum des petites prunes acides, mais également à des souvenirs de lecture avec, par exemple, les Notes de chevet de Sei Shônagon, traduites par André Beaujard,2 un ouvrage visiblement saturé de fragrances, d’émotions, de moments du quotidien capturés à l’aide d’un filet à papillon !
Le Japon éternel, en bref
Pour comprendre le Japon éternel, pour voyager « sous les fleurs d’un monde flottant », il est important de choisir un bon guide. Un guide, qui aime les cosmétiques et use de métaphores cosmétiques, pour nous faire découvrir les traditions japonaises. Peeling purifiant, crème pour le teint lumineux, dentifrice noircissant, parfums craquants… permettant de nouer des liens avec le passé… la trousse de toilette d’Amélie est bourrée de cosmétiques. Suivez ce guide !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Nothomb A., Amanieux L., Le Japon éternel, Voyage sous les fleurs d’un monde flottant, Albin Michel, 2024, 350 pages
2 Shônagon S. Notes de chevet (traduction et commentaires de André Beaujard), Editions Gallimard, coll. « Connaissance de l’Orient »

