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Petite histoire de cosmétiques qui, à défaut de prendre leurs pieds, s’occupent des nôtres !

> 18 août 2017

Petite histoire de cosmétiques qui, à défaut de prendre leurs pieds, s’occupent des nôtres ! Les pieds, tout comme le reste du corps, font l’objet de soins esthétiques depuis les temps les plus anciens. Toutes les Cendrillons du monde possèdent un pied minuscule qui leur permet de se démarquer de leurs congénères...

Durant l’Antiquité, la pratique du bain est courante. On se rend dans les bains publics, ce qui, plus qu’une démarche à des fins d’hygiène, constitue une véritable participation à la vie en société et qui permet de se tenir au courant des dernières nouvelles. S’il s’agit d’un bain privé, on se glisse dans une baignoire, en argent s’il vous plaît, occasion d’user de parfums « exquis ». « Après avoir été soigneusement essuyée, massée et frictionnée », la Romaine « se confiera aux soins du pédicure. » Le poète Tibulle précise que ce professionnel est formé avec soin puisqu’il « coupera les ongles d’une main savante. ». Pour ce faire, il dispose d’un petit outil dénommé forfex. Il s’emploiera, également, à traiter cors et durillons du mieux qu’il pourra. Les soins des pieds sont d’autant plus importants que l’on est coquette et que l’on cherche tous les moyens possibles pour atteindre l’idéal d’un petit pied charmant. L’étape suivante est, bien sûr, l’épilation qui concerne l’ensemble du corps. « Une tunique à ramages qui possède la légèreté de la plume » viendra dévoiler une jambe bien faite. Au chapitre des chaussures, Ovide ne manque pas de prodiguer des conseils à ses élèves. La juste mesure est nécessaire. Le pied ne doit être ni trop serré (attention à la bride du chaussant - « Vous devrez éviter d’en serrer la bride jusqu’à l’étrangler »), ni « nager dans une chaussure trop large ».

De l’Antiquité à nos jours, les règles de bon sens restent les mêmes. On ne sera donc pas étonné de retrouver sur les lèvres du Dr Monin des propos que l’on pourrait, tout aussi bien, attribuer au poète de « L’Art d’aimer ».

A la toute fin du XIXe siècle, le Dr Monin ne se contente pas de prescrire telle ou telle préparation pour arriver à telle fin ; il s’attache à prodiguer, également, un certain nombre de conseils d’hygiène de vie. Il ne rechigne pas, non plus, à « relooker » ses lectrices insatisfaites de leur apparence. Ces conseils s’étagent du sommet de la tête (« Un chapeau noir à plumes ou à fleurs blanches, ou roses, ou rouges, convient aux blondes. ») à la pointe des pieds (« L’usage des hauts talons et plus encore l’abus des pantoufles déforment et grossissent les plus jolis pieds. Les chaussures doivent être en chevreau, hautes et boutonnées, bien ajustées, de manière à n’être ni trop étroites ni trop larges, afin d’éviter durillons et cors. »). Questionnez le Dr Monin au sujet du pied, il vous répondra, en latin, « bromidrosis pedum ». Il possédera, sûrement, dans sa mallette quelques préparations permettant de lutter efficacement contre les émanations odoriférantes que l’on est en droit de lui imputer. Il sera particulièrement fier de vous conseiller une préparation à sa manière : « Eau distillée, bichromate de potasse, essence de lavande ». Cette lotion devra être badigeonnée dans les espaces interdigitaux matin et soir ; elle viendra à bout des odeurs les plus tenaces (Monin E, L’hygiène de la beauté, Paris, 336 pages). Dans un autre registre, et afin d’aguerrir le pied, il sera conseillé « dès l’enfance, de soigner les pieds tendres par des lotions journalières avec ce mélange : un litre d’eau bouillie, trois cuillérées à soupe d’eau de Cologne, deux de glycérine et une cuillerée à café de formol au centième. » (Monin E., Pour le beau sexe, Albin Michel, Paris, 317 pages). On compte alors sur l’effet astringent et antiseptique du formol pour limiter le gonflement du pied et limiter la formation des odeurs désagréables.

Les années 1930 voient les robes raccourcir et les jambes se dévoiler. Les Saltrates Rodell s’affichent dans tous les magazines. Grâce à « l’oxygène, le grand guérisseur », un pied gonflé, échauffé, souffrant de cors et autres callosités ressort d’une bassine de Saltrates muni d’ailes d’ange. On nous parle alors de bain de pieds médicamenteux. On pensera à tous ces cosmétiques qui se présentent, aujourd'hui, comme permettant d’obtenir « des jambes légères ». Comme de bien entendu, les Saltrates Rodell sont sans secret pour le pharmacien René Cerbelaud (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/rene-cerbelaud-1871-1939-notre-maitre-35/). « Chlorure de sodium décrépité pulvérisé, carbonate de magnésium pulvérisé, carbonate de potassium pulvérisé, carbonate de lithium pulvérisé, sulfate de calcium pulvérisé, borate de sodium pulvérisé, bicarbonate de sodium pulvérisé, carbonate de sodium anhydre pulvérisé, hyposulfite de sodium pulvérisé, perborate de sodium pulvérisé » sont mélangés, tamisés et répartis dans « des boîtes en carton ». Cette poudre pour « bain de pieds adoucissant et décongestionnant » est parfumée « à l’essence de verveine du Tonkin et à la coumarine moulinée ou pulvérisée ». Ces bains de pieds ont une triple action : ils adoucissent et décongestionnent « les pieds fatigués par la marche ou par une compression exagérée due aux chaussures, ils « resserrent le tissu épidermique » et « suppriment la transpiration exagérée et l’odeur désagréable résultant de la fermentation de la sueur ».

1935 : les pieds font l’objet d’une monographie dans le « Dictionnaire des soins de beauté », édité par la marque Tho-Radia. Ces pieds « exigent une hygiène méticuleuse pour éviter de cruelles souffrances : pieds brûlants, gonflés, cors, durillons, ampoules, engelures, écorchures, mauvaises odeurs. » Le pied doit être ménagé. Il doit se loger dans une chaussure à la bonne pointure (c’est la moindre des choses, on nous le dit, on nous le répète depuis l’Antiquité), si l’on veut éviter tout désagrément. Trois produits de la marque Tho-Radia sont recommandés : ce sont les mêmes qui seront resservis au gré des différents thèmes abordés. Ces produits sont donc des cosmétiques « à tout faire ». Première étape : le lavage des pieds (« tous les jours au savon Tho-Radia » et de façon hebdomadaire « bain de 15 minutes additionné d’une cuillérée à soupe de bicarbonate de soude [...] »), deuxième étape : « le massage à la crème Tho-Radia » (rappelons-nous cette crème est la crème de base qui est placée à la manière d’une barrière protectrice entre la peau et le maquillage, c’est également cette même crème qui traite les coups de soleil, qui lutte contre les effets du vieillissement, qui... la liste de ses bienfaits est fort longue), troisième étape : « poudrage, un jour au talc, un jour à la poudre Tho-Radia (rappelons-nous que c’est cette même poudre qui matifie la peau, fixe le maquillage, joue le rôle de produit solaire si on l’emploie au double de sa dose habituelle...). Pour le problème des pieds gonflés, il est proposé de « plonger les pieds alternativement dans l’eau chaude et dans l’eau froide, puis de frictionner à l’eau de Cologne ».

Les années 1950 reprennent la litanie des conseils podaux dits et redits au fil des siècles : antiseptiques et astringents se partagent les principaux rôles ! Des frictions à l’aide de lotions au formol associé à la glycérine, à l’alcoolat de lavande…, un poudrage à l’aide de talc, d’alun... sont préconisés. De nouveaux préceptes assez étonnants viennent s’ajouter : « Attention au régime : les grands marcheurs savent que boire très froid, prendre des alcools fatigue les pieds. En effet, ces trois fâcheuses pratiques hébètent les nerfs et causent une congestion générale. » (Auclair M., La beauté de A à Z, Paris, 393 pages, 1949). « L’encyclopédie de la femme » (Ed. Fernand Nathan) traite, quant à lui, le pied par le mépris et ne lui consacre que quelques lignes. « Si vous avez les pieds secs, graissez-les abondamment. Si vous êtes sujette à la transpiration excessive, badigeonnez vos pieds avec une solution au permanganate de potasse à 5 pour 1000 et poudrez avec une préparation à base d’acide tartrique, d’acide borique, d’acide salicylique, d’oxyde de zinc et de talc ».

En 1973, Nadine Corbasson et Gisèle de Bruchard (La beauté en bandes dessinées, Flammarion, 1973, 63 pages) remettent à l’honneur un conseil de beauté et de santé mis au point par l’abbé Kneipp au milieu du XIXe siècle. « Un abbé allemand du XIXe siècle conseillait les promenades au petit matin pieds nus dans la rosée ou des bains de pieds dans une décoction d’avoine. Si vous avez l’âme bucolique, vous pouvez fouler l’herbe fraîche à l’aube naissante, mais pour avoir des pieds soignés, à l’image de votre visage, mieux vaut adopter des principes d’hygiène moderne. » A défaut de courir dans les prairies au petit matin, on effectuera plus simplement des « bains de pieds alternés chaud-froid » (http://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/la-rosee-source-de-beaute-199/).

2017, le pied est toujours l’objet de soins de la part de nombreuses sociétés cosmétiques. La marque Saltrates propose, toujours, des sels de bain pour pieds gonflés et sensibles, mais également des crèmes anti-transpirantes. Les mélanges pulvérulents générateurs d’oxygène ont fait la place à des sels de bain et à des émulsions renfermant des extraits végétaux (camomille, millepertuis). L'actif-phare du domaine reste certainement l'urée. Si certaines gammes telle Akiléine situent le point de gravité cosmétique au niveau des pieds, d’autres lui consacrent un ou deux produits en passant. Eucerin, Neutrogena, Nuxe, La Roche Posay... formulent, à l’attention toute particulière des pieds, des crèmes réparatrice, anti-callosités, réconfortante, relipidante...

Rappelons qu’une crème-barrière (http://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/les-cremes-barriere-des-produits-fort-utiles-85/) s’appliquera aussi bien au niveau des mains qu’au niveau des pieds et qu’une bonne formule de cold cream (http://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/1-2-3-cold-cream-176/) ne se limite pas à une région anatomique particulière !

Enfin et puisqu’il faut une chute à ce Regard, nous espérons que le propos du jour ne vous aura pas (trop) cassé les pieds !






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