Nos regards
Paul Racine (1914 - 2016), un drôle de destin, de Pétain à Balmain…

> 21 octobre 2018

Paul Racine (1914 - 2016), un drôle de destin, de Pétain à Balmain…

Une enfance et une jeunesse bourgeoises

Paul Racine est né à Marseille, le 22 septembre 1914, juste quelques mois après le début de l’immense tragédie qu’a été la Grande Guerre. Il dira pourtant « J’ai eu une enfance heureuse, une enfance que je qualifierais d’autrefois, avec des parents aimants dans une famille « industrieuse », attachée aux valeurs traditionnelles et catholiques mais néanmoins ouvertes aux innovations de la société ». La fratrie se compose de quatre garçons et de trois filles. Paul en est le 6e. C’est précisément en tant que chef de famille nombreuse, qu’Henry Racine, son père, ne sera pas mobilisé en 1914.1 Les études de Paul sont assez classiques : baccalauréat en 1931, puis préparation du concours d’entrée à l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs.1 Il va vivre la vie des jeunes gens aisés, qui se retrouvent à Paris pour leurs études. C’est ainsi qu’il nouera des relations d’amitié avec des personnes qui auront une influence particulière sur sa vie professionnelle comme Guy Deltour, alors étudiant en médecine, mais surtout Pierre Balmain. A la période d’insouciance, vont succéder les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale.

Un poste de secrétaire très particulier


Mai 1939, mobilisation. Le 16, quatre balles dans le corps. Vont suivre 6 jours passés sans quasiment aucun soin. Le 22, enfin une hospitalisation à Maastricht, hospitalisation qui va se poursuivre jusqu’au 3 septembre. Puis, retour en France et arrivée à Lyon. Convalescence. Longue convalescence… Au printemps 1941, son état de santé lui permet d’envisager une recherche d’emploi. C’est ce qui va l’amener à frapper à la porte du docteur Bernard Ménétrel, médecin personnel du Maréchal et directeur de son Secrétariat particulier. Une lettre d’introduction signée d’une tante qui avait connue Philippe Pétain alors qu’il n’était encore que capitaine n’est sans doute pas étrangère à l’accueil qui va lui être réservé. Ses missions au sein du Secrétariat particulier vont essentiellement consister à apporter des réponses aux familles des prisonniers. Racine va également participer à des actions de propagande. En juin 1944, le débarquement et en août Paul Racine quitte Vichy. Heureux dénouement pour lui : il n’aura pas à subir de représailles au décours de la Libération. « On m’a foutu la paix. Il est vrai que j’avais rendu des services très signalés à des membres éminents de la Résistance dans le mouvement des prisonniers »… confie-t-il dans l’ouvrage qui retrace ses entretiens avec Arnaud Beneditti.1 Et c’est ainsi que Paul Racine, avec l’aisance d’un funambule, va passer de la noirceur des années de l’Occupation, aux couleurs sombres des tailleurs Balmain et à la légèreté des fragrances de la maison éponyme.

Une maison de couture célèbre

Pierre Balmain a le même âge que Paul Racine (il est né le 18 mai 1914 à Saint-Jean-de-Maurienne). Après avoir fait ses premiers pas dans la haute-couture, chez le britannique Edward Molyneux et chez le français Lucien Lelong, Balmain crée sa propre maison au cours de l’automne 1945.2 Alors que Paul Racine a rendu des services à Balmain, sous l’Occupation (« Je l’ai aidé pendant la guerre » - nous n’en saurons pas plus), ils se revoient après la Libération. Racine cherche du travail (enfin, plus précisément une « activité » - un héritage fort opportun paraît ne pas le placer dans l’urgence…) Balmain envisage le lancement d’« affaire de parfums » et lui propose de s’en occuper. Et Racine invente « Vent vert »… Ce nom va séduire des intellectuels, comme l’écrivain Louise de VilmorinPrévert va même signer une lettre adressée à cette dernière, Jacques Ventvert !1 Décidément, ce parfum est à la mode chez ceux qui font la mode, dans cet après-guerre.

Un parfum floral

Le parfum Vent vert un parfum floral – le premier vert –, destiné aux femmes et lancé en 1947, en plein festival de Cannes.3 Il est l’œuvre de Germaine Cellier, la première femme, nez, (décidément cela fait beaucoup de premiers !). Cette dernière, muse de Jean Cocteau se caractérise par les quantités « extrêmes » qu’elle choisit pour certains ingrédients de ses compositions. C’est le cas ici du galbanum qui se retrouve à 8 %.4 Colette dira au sujet de Vent vert : « Il a un caractère vireux de végétal écrasé à la main. De quoi plaire à ces diablesses de femmes d’aujourd’hui ».5 Vent vert se caractérise par des notes de tête citronnées. Le cœur est vert, sous l’effet du galbanum, du basilic, du géranium et du jasmin et le fond est sensuel grâce au santal et à l’iris.5

Mais arrêtons-nous un instant sur le galbanum. C’est à partir d’une espèce de férule (Ferula galbaniflua Boiss. & Buhse), une plante herbacée vivace de la famille des Apiacées, cultivée en Iran que l’on obtient une gomme-résine connue sous le nom de galbanum, ainsi qu’une huile essentielle. Il s’agit de matières premières utilisées en parfumerie pour les notes vertes qu’elles permettent de générer. Dans leur composition, on retrouve principalement des monoterpènes comme le bêta-pinène, l’alpha-pinène et le ∆3–carène, composés qui contribuent fortement aux notes vertes. Par ailleurs, des quantités infimes d'hydrocarbures en C11 et de méthoxypyrazines apportent également leur contribution à l'arôme particulier du galbanum.6

Les périodes troublées (et Dieu sait si ce qualificatif peut s’appliquer aux deux guerres mondiales) sont (malheureusement !) propices à des destins hors normes. On pensera donc aussi à Daniel Cordier, qui appartenait, comme Paul Racine, au même milieu socio-culturel.7 Leurs chemins vont diverger radicalement : Londres, puis le secrétariat de Jean Moulin, pour l’un, Vichy et le secrétariat du Maréchal, pour l’autre…

Des Arts décoratifs à la captivité, de Vichy à la Croisette et aux défilés des collections Balmain, conservons de Paul Racine un sillage parfumé, comme les aimaient Colette, Louise et les autres…

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour cette vision de l'itinéraire d'un enfant gâté, également adolescent d'autrefois...

Bibliographie

1 P. Racine Entretiens avec A. Benedetti. J’ai servi Pétain. Ed. Cherche midi, 2016, 270 p.
2 N. de Barry. 101 parfums. Ed. Dunod, 2014, 224 p.
3 P. Castellini. Pierre Balmain et Germaine Cellier : ils faisaient le Vent vert et le beau temps. Le Figaro premium. Lifestyle publié le 07/08/2018
4 M. Azoulai, Cellier G. Le sens de la formule. Vanity Fair, 2014, 14, 104-111.
5 http://lesateliersduparfum.typepad.fr/les_ateliers_du_parfum/2008/12/germaine-cellier.html
6 N. Miyazawa, A. Nakanishi, N. Tomita, Y. Ohkubo, T. Maeda, A. Fujita. Novel key aroma components of galbanum oil. J. Agric. Food Chem. 2009, 57 (4) 1433-1439.
7 D. Cordier. Alias Caracalla: Mémoires 1940-1943. Ed. Gallimard, 2009, 944 p.






Retour aux regards