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Mme de La Tour du Pin, tour à tour fermière et fashion marquise !

> 30 décembre 2018

Mme de La Tour du Pin, tour à tour fermière et fashion marquise !

Henriette-Lucy Dillon, marquise de La Tour du Pin par son mariage,1 est une femme qu’il ne faut pas hésiter à inviter lorsque l’on souhaite organiser un dîner réussi. Cette femme, qui a connu de nombreux régimes et qui s’est trouvée forcée à l’émigration, ne manquera pas de vérifier que votre table est dressée « comme il faut ». Se souvenant de son enfance, elle vous rappellera que « l’on ne mettait ni carafes ni verres sur la table. » Pour boire, un simple signe à un serviteur suffisait ! Ce serviteur polyvalent pouvait aussi bien vous abreuver à table que vous coiffez au quotidien. Celle qui connait tous les rouages de Versailles et qui sait que des draps blancs tout propres sont mis chaque matin dans le lit de la reine par quatre femmes de chambre ne manquera pas de vous rappeler quelques anecdotes du bon vieux temps.

Mme de La Tour du Pin est une femme qui sait flatter son ego. « J’ai toujours eu une ardeur incroyable pour apprendre. Je voulais savoir toutes choses, depuis la cuisine jusqu’aux expériences de chimie que j’allais voir faire par un petit apothicaire demeurant à Hautefontaine. » Elle excelle dans l’art de se mettre en valeur. C’est donc sous « une forêt de cheveux blond cendré » que l’on découvre des « yeux gris », « un grand front », « un teint clair, transparent », « un nez grec », « de belles dents », « une grande et belle taille ». Elle s’habille à merveille et arbore de jolies coiffures qui amènent les compliments sur les lèvres les plus blasées. Lors d’un bal, on la voit ainsi chapeautée de « plumes bleues ». « Cette petite folie eut son succès. ». « On ne manqua pas de me répéter à satiété : oiseau bleu, couleur du temps. » Partout où elle passe, elle est admirée, copiée, vénérée... Lorsqu’en 1791 son mari devient ministre plénipotentiaire en Hollande, Mme de La Tour du Pin devient la coqueluche de La Haye. (« On cherchait à me copier en toutes choses. »). Malgré le temps qui passe, son image reste inaltérée. A 50 ans, la marquise porte toujours beau. Elle n’arrive pas à ressembler à une vieille dame (de 50 ans !). Tous les vêtements la mettent en valeur. « Je trouve que tout ce qu’on me fait à l’air trop jeune et montre trop mes formes. Je ne puis parvenir à donner à ma taille un air de 50 ans. ». Le temps de la débandade physique finira pourtant par arriver, belle marquise... Attendons encore quelques années et l’on vous retrouvera cachée sous de vastes robes qui masquent tant bien que mal quelques difformités. De « larges épaules, une poitrine tombante, une taille extrêmement mince, des hanches monumentales », c’est de cette façon que la mémorialiste fige son image pour l’éternité. Cette femme, dont les chairs épousent parfaitement la forme d’un yoyo, s’exaspère lorsqu’il lui faut trouver corset à sa taille ! « Jamais je ne puis me faire de corset à mon goût. J’ai les hanches grosses, mais la taille, aux reins, est mince d’une manière disproportionnée et j’ai les reins si faibles que j’ai besoin d’être soutenue au ventre et au derrière. Il me faudrait un demi-corset [...]. » La marquise appelle de tous ses vœux l’invention du corset-bikini, un corset « deux-pièces » composé de la manière suivante : « une cuirasse pour le bas de la taille et rien pour le haut »... Ce corset révolutionnaire capable de faire exploser le carcan dans lequel est engoncée la mode d’alors semble être le précurseur du maillot de bain minimaliste confectionné après la Seconde Guerre mondiale.

Mais revenons à l’époque où Mme de La Tour du Pin n’est encore que Melle Dillon. Celle-ci n’est pas tendre vis-à-vis de sa mère. Mme Dillon est suspectée d’être la maîtresse du prince de Guéménée. « [...] le duc de Lauzun, le duc de Liancourt, le comte de Saint-Blancard étaient aussi assidus chez elle. ». Mme Dillon « plut à la reine, qui se laissait toujours séduire par tout ce qui brillait [...] ». Et vlan pour la brillante Mme Dillon, et vlan pour la reine... Cette dernière qui séduit la plupart des personnes qu’elle rencontre n’a pas su toucher le cœur de la jeune fille. Celle-ci, en rédigeant ses mémoires, se fera l’écho des mauvaises langues. Le beau Fersen « que l’on disait être l’amant de la reine Marie Antoinette, venait presque tous les jours chez nous. »

Melle Dillon est un beau parti, elle sera dame de Palais de la reine lorsqu’elle se mariera. Si elle est promise à une vie de cour, cette vie ne lui plait guère. L’étiquette est pesante ; il faut s’habiller en bourgeois pour entrer au château de Versailles. Mme de La Tour du Pin en deviendrait bien révolutionnaire : « Et l’on s’étonne que la Révolution ait renversée une Cour où se passaient de semblables puérilités ». Lors de son mariage, elle est revêtue d’une « robe de crêpe blanc ornée d’une belle garniture de point de Bruxelles et les barbes pendantes - on portait alors un bonnet et pas de voile - un bouquet de fleurs d’oranger sur la tête et un autre au côté. » A peine mariée, la voici catapultée à Versailles. Il faut avant toute chose être présentée à la reine ; ceci n’est pas une chose simple. Il existe alors des maîtres à danser qui, outre le fait de battre la mesure, donnent des leçons de maintien et préparent leurs élèves à ce type de cérémonie. Les séances durent de 3 à 4 heures ! M. Huart « coiffé admirablement et poudré à blanc, avec un jupon bouffant, joue le rôle de la reine et apprend à son élève la façon de se mouvoir. ». Lorsque l’élève est prête, il ne reste plus qu’à passer l’examen final... l’on se retrouve alors devant la reine, une femme qui possède un « très beau teint et beaucoup d’éclat », mais dont le tempérament est difficile. « Elle se montrait un peu jalouse de celles des jeunes femmes qui apportaient au grand jour de midi un teint de 17 ans, plus éclatant que le sien. » Mme de Duras, protectrice de Mme la marquise de La Tour du Pin, donne comme consigne à Henriette de ne jamais se placer en face d’une fenêtre si elle souhaite rester longtemps à la cour de France. Une fois que l’on a été présentée, l’on comprend que la vie à la cour est bien monotone. Le courtisan suit un parcours fléché qui le mène des appartements de M. le comte de Provence, à ceux de M. le comte d’Artois, à ceux de Mme Elisabeth, à ceux de Mesdames (filles de Louis XV), à ceux du petit dauphin... Lorsque l’on a fait cocher son carnet de route à chaque étape, l’on peut accéder au plaisir suprême... On passe ainsi la soirée au jeu de la Reine. Afin de se présenter sous ses meilleurs auspices, il est recommandé de se tenir « tranquille dans sa chambre pour ne pas déranger sa coiffure, surtout quand on est coiffé par Léonard, le plus fameux coiffeur. » Lorsque l’on a la chance de plaire à Marie Antoinette, l’on peut bénéficier, par faveur, des loges qu’elle n’occupe pas. On assistera ainsi, comme une reine, à des spectacles à l’opéra, à la Comédie Française, à la Comédie Italienne. Les loges sont de petits espaces très bien équipés, où l’on trouve tout ce qui est indispensable pour se refaire une beauté. « O y trouvait une toilette toute montée, garnie des objets nécessaires pour refaire sa coiffure si elle était dérangée [...] ».

Les souvenirs cosmétiques de l’Ancien Régime sont des souvenirs poudrés. Pour sortir le soir, les hommes sont « en frac et en négligé, car la nécessité de mettre son chapeau dérangeait le fragile édifice du toupet frisé et poudré à frimas. » Les femmes, quant à elles, ne sont pas mieux loties. Pour aller en soirée, elles revêtent un accoutrement qui n’est pas compatible avec la pratique de la danse. « Des talons étroits, hauts de trois pouces, qui mettaient le pied dans la position où l’on est quand on se lève sur la pointe pour atteindre un livre à la plus haute planche d’une bibliothèque ; un panier de baleine lourd et raide, s’étendant à droite et à gauche ; une coiffure d’un pied de haut surmontée d’un bonnet nommé Pouf, sur lequel les plumes, les fleurs, les diamants étaient les uns sur les autres, une livre de poudre et de pommade que le moindre mouvement faisait tomber sur les épaules : un tel échafaudage rendait impossible de danser avec plaisir. » La marquise ne semble pas priser les cosmétiques à la mode. Elle plaide plutôt pour un retour au naturel.

Mme de La Tour du Pin n’est pas toujours en désaccord avec la mode de son temps. Une belle corpulence est pour elle un signe indéniable de beauté. Mme de Bouillon, qui est d’une « excessive maigreur, presque un squelette », n’est donc pas une belle femme selon les critères en vigueur. Creusons, toutefois, un peu plus profond que l’écorce. « [...] de cet assemblage d’ossements sans chair il sortait tant d’esprit, des idées si originales, une conversation si amusante, que l’on était entraîné et enchanté. »

La Révolution, attendue avec « gaieté et sans inquiétude, du moins apparente » par une partie de la noblesse, va venir brouiller les cartes et bousculer les tables de jeu des soirées de la reine. Mme de La Tour du Pin se trouve entraîner, un peu malgré elle, dans les allées du pouvoir. Elle se voit, en effet, charger d’organiser les réceptions qui incombent au ministre de la guerre, son beau-père. « [...] j’ai souvenir de M. de Robespierre en habit vert pomme et supérieurement coiffé avec une forêt de cheveux blancs. ». Mme de la Tour du Pin s’en va-t-en guerre contre les privilèges... mais se fait coiffer et servir par « un nègre », dénommé Zamore. Elle tape au passage, une fois de plus, sur la souveraine. « Douée d’un grand courage, elle avait fort peu d’esprit, aucune adresse, et surtout une défiance, toujours mal placée, envers ceux qui étaient le plus disposés à la servir. » Celle-ci est égratignée de ci de là. Lors de la fête de la Fédération, au Champ de Mars, en 1790, Marie Antoinette se « faisait grande violence pour cacher sa mauvaise humeur, sans y parvenir néanmoins assez pour son intérêt et pour celui du roi. » Puis, c’est la fuite à Varennes organisée par M. de Fersen, « qui était un sot » !

La Révolution ça commence bien... mais ça finit plutôt mal ! Revenue en France après avoir été adulée à La Haye, Mme de La Tour du Pin accouche en 1793, à Canoles, d’une petite fille, Séraphine. L’accoucheur est recherché ; on a posé les scellées chez lui ; il ne lui reste plus qu’une solution, se faire héberger par sa patiente. Afin de s’occuper et afin de remercier sa belle hôtesse, le médecin se charge d’instruire Mme de La Tour du Pin en lui inculquant les bases de la médecine. En contrepartie, celle-ci lui donne des leçons de « couture, de broderie et de tricot. » On aurait aimé être une petite souris en ce temps là pour assister à cet échange de bons procédés. Après Canoles, notre héroïne fuit à Bordeaux où elle est sauvée par la bonne Mme de Fontenay, une jeune beauté d’à peine 20 ans qui possède des cheveux « noir d’ébène » et un teint « d’une blancheur sans égale » et qui règne sur le cœur de Tallien. Il est alors jugé prudent de s’exiler en Amérique. Durant la traversée, il est impossible de se laver ; Mme de La Tour du Pin, qui a pris ses distances avec la mode en vigueur (« La mode était encore à la superfluité de la poudre et de la pommade ») et qui a simplement noué un madras autour de sa tête, est bien embêtée une fois arrivée à bon port. Ses cheveux sont sales et terriblement emmêlés. La solution qui s’impose est évidente : une paire de ciseaux, cric, crac, les cheveux sont coupés « tout à fait courts ». Mme de La Tour du Pin dit adieu à sa belle toison et devient lyrique lorsqu’il s’agit de relater cet évènement : « Puis je les jetai à la mer, et avec eux toutes les idées frivoles que mes belles boucles blondes avaient pu faire naître en moi. » Cette coupe de cheveux, qui laisse à penser que la jeune femme a échappé de peu au supplice, n’est pas pour rien dans la notoriété de celle qui décide de jouer à la fermière... Tiens, cela nous rappelle quelque chose !

En 1796, c’est le retour en France via l’Espagne. Un perruquier lui propose « 200 francs en échange de ses cheveux » ce qui nous prouve que la mode de la coiffure à la garçonne ne fut que de courte durée. Sous le Directoire, Talleyrand convie Mme de La Tour du Pin à un dîner en l’honneur d’un ambassadeur turc. Rien ne vaut toutes ces belles dames de l’Ancien Régime (enfin, celles qui ont survécu à la guillotine) pour en mettre plein la vue aux étrangers de passage à Paris. L’ambassadeur turc, qui doit avoir bon goût, choisit comme voisine de table Mme de La Tour du Pin. « Parmi celles qui assistaient à ce déjeuner, aucune ne supportait le grand jour de midi du mois d’août, dont mon teint et mes cheveux blonds ne craignaient pas la clarté. » L’ambassadeur est conquis, tout autant que la marquise qui s’émerveille du parfum qui enveloppe le turc. Celui-ci place, en effet, dans sa pipe de « petites pastilles grosses comme des pois », très odoriférantes. En souvenir de cette belle soirée, l’ambassadeur fera parvenir à Mme de La Tour du Pin « un grand flacon d’essence de roses, ainsi qu’une très belle étoffe vert et or de fabrique turque. »

Le coup d’état du 18 Fructidor propulse Mme de La Tour du Pin en Angleterre. C’est la seconde vague d’émigration. La marquise fait encore des ravages dans son entourage. Elle séduit ainsi son voisin qui n’aura de cesse de la couvrir de fleurs, de corbeilles de fruits délicieux, de cadeaux en tous genres... Ce gentleman aura la délicatesse de rester dans l’anonymat. « [...] je n’ai connu de lui que l’odeur de ses tubéreuses, de ses violettes et de son réséda. »

Le coup d’état du 18 brumaire est le signal qui invite la marquise à rentrer. En débarquant, Mme de La Tour du Pin se blesse au côté ; on la soigne avec « un grand cataplasme composé d’avoine bouillie dans du vin rouge ». Notre fashion marquise est, bien sûr, appelée par Napoléon pour tenir compagnie à Joséphine. Si Marie Antoinette n’a pas su se faire aimer de la marquise, Joséphine, quant à elle, va  trouver le chemin de son cœur. Mme Bonaparte a « des airs de reine, mais de la reine la plus gracieuse, la plus aimable, la plus prévenante. » Il faut dire que la gracieuse créole admire « la grosse tresse de cheveux blonds qui entoure la tête » de notre héroïne. Cette tresse est même tellement opulente que Joséphine s’interroge : ne serait-ce point un postiche ? La marquise est conviée à Malmaison où on lui fait les honneurs de la galerie d’art. Malgré tout ce qu’on veut bien lui dire, Henriette n’est pas dupe. Chaque œuvre est un cadeau du pape, de Canova lui dit-on... Evidemment toute personne censée n’en croit pas un mot. « La bonne femme » (drôle de façon de parler d’une reine !) « était essentiellement menteuse. » « Tous ces chefs -d’œuvre avaient été conquis à la pointe de l’épée ». Napoléon aurait-il donc servi de modèle à Zorro pour que l’on en parle ainsi ? Quoi qu’il en soit la marquise peut être considérée comme une conquête napoléonienne. « Eh bien ! Malgré tout, il possédait un charme que je n’ai rencontré chez aucun autre homme. On avait beau être armé de toutes pièces contre son immoralité, sa conduite, sa vie, contre tout ce qu’on lui reprochait, enfin, il vous séduisait quand même, comme l’oiseau fasciné par le regard du serpent. »

La marquise est fine mouche... On ne la lui fait pas. Ainsi lors de la présentation du roi de Rome, fils de Napoléon et de Marie-Louise, une impératrice « insipide et ennuyeuse », elle émet quelques doutes : « J’eus le temps de le bien voir, et la conviction m’est toujours restée que cet enfant-là n’était pas né le matin. » Cet enfant est, comme la marquise, il n’est pas né de la dernière pluie !

Oui, vraiment, Mme de La Tour du Pin est un personnage qui ne manque pas de piquant... et qui s’y frotte, s’y pique ! Lorsque vous l’inviterez chez vous, elle ne manquera sans doute pas de vous dire, à la fin du repas, que Jacques Delille a composé, en son honneur, le poème La pitié. Il y est question « d’une dame de la cour de Marie Antoinette qui va traire les vaches ». N’hésitez pas à la titiller à ce sujet en lui faisant remarquer qu’elle ressemblait alors à s’y méprendre à son auguste maîtresse.

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui imagine fort bien Mme de la Tour du Pin en fermière... un peu comme notre reine préférée, finalement...

Bibliographie

1 Mémoires de la marquise de la Tour du Pin - Journal d'une femme de cinquante ans 1778-1815, Le Mercure de France, 624 pages

 






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