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Mitsouko, une héroïne, un parfum, un groupe… ou dans un autre ordre... c'est comme vous voudrez

> 14 avril 2019

Mitsouko, une héroïne, un parfum, un groupe… ou dans un autre ordre... c'est comme vous voudrez

Si l’on vous dit Mitsouko, votre réponse sera certainement différente selon votre âge, vos habitudes, vos centres d’intérêts… Nous allons essayer de mettre tout le monde d’accord en vous faisant voyager dans diverses senteurs marquées au coin de l’exotisme !

Un roman

A l’origine, on trouve un roman La bataille de Claude Farrère, roman qui vient d’être réédité, alors qu’il date de 1909.1 D’abord officier de marine, Charles Bargonne va prendre le pseudonyme de Claude Farrère pour se consacrer, après la Première Guerre mondiale, exclusivement à l’écriture, ce qui lui vaudra son entrée à l’Académie française en 1935 ; cette élection sera qualifiée de « la plus scandaleuse qui se soit jamais perpétrée quai Conti » par François Mauriac !2 On peut actuellement se demander si la vie de Claude Farrere n’est pas une succession de malentendus, malentendu littéraire d’abord, lui qui connut la gloire avec ses écrits catalogués « exotiques », puis tomba dans un oubli quasi-total.3

Le contexte

Nous sommes en 1905 et est annoncée l’arrivée imminente de l’escadre russe qui va défier la flotte de l’Empire du Soleil Levant. La bataille dont il est question est la bataille de Tsushima durant laquelle s’affrontèrent, les 27 et 28 mai 1905, la flotte russe de la Baltique et la Marine impériale japonaise, dans le détroit de Tsushima, détroit qui sépare la Corée du Japon, d’où son intérêt géopolitique. Il s'agit du principal affrontement naval de la guerre russo-japonaise et l'un des principaux épisodes qui mena l'Empire russe à la défaite.

 Les personnages

Il y a Jean-François Felze, un peintre mondain, la cinquantaine, cheveux gris, qui aime les femmes qui le lui rendent bien... En tant qu’artiste, il a une notoriété certaine ; il a même exposé une Aziyadé au salon de 1903, à Paris. Il faut ajouter qu’il est opiomane et que cela se voit « à l’iris de [ses] yeux » « qui est plus brillant et plus fixe » et aussi « à [son] teint qui est plus livide… cadavérique », quand il vient de passer la nuit dans quelque fumerie… Comme le dit un proverbe hindou, « Qui fume l’opium s’affranchit de la faim, de la peur et du sommeil »… on comprendra que dans ces conditions, la peau… Il affectionne les bains, surtout ceux préparés par trois petites servantes (nê-san) – la deuxième, sans doute plus particulièrement, en raison de « sa frimousse la plus accueillante ». Le bain est pris dans un « baquet de bois plein d’eau quasi bouillante, baignoire traditionnelle de toutes les yadoyas villageoises ». En effet, même si l’action se déroule, en grande partie à Nagasaki, rien de tel qu’un repos salvateur à la campagne…

Il y a Mrs Betsy Hockley, une richissime Américaine, « quatre-vingts fois millionnaire », âgée de 30 ans, heureuse propriétaire d’un yacht luxueux, l’Yseult, sur lequel elle retient, pour l’heure, Felze, en esclavage. Elle est « admirablement, irréprochablement belle ». Elle pourrait, sans problème, être l’icône de quelque société cosmétique prestigieuse du XXIe siècle. Jugez plutôt : « grande et blonde et très svelte, quoique musclée. Ses yeux étaient noirs, sa peau dorée et lumineuse ». Tout y est ! Il y a aussi Elsa Van, que l’on appelle presque exclusivement « Miss Van » « qui n’était officiellement que sa lectrice »… allez savoir… Miss Van aussi est très belle… mais différemment, par son « charme presque éthéré », de Mrs Hockley qui était « moins fleur », « plus femme ». « Miss Van était, en effet, un véritable lis, blanc et mince à miracle, un lis onduleux, à longue tige flexible et fragile. Les jambes fuselées, les hanches étroites, la taille gracile, figuraient cette tige, d’où sortaient la chair nue de la gorge comme une corolle à peine épanouie ».

Il y a, le mari, le marquis Sadao Yorisaka, officier de la marine nippone, ancien élève de l’Ecole navale de France, mais formé aussi à l’école des Britanniques. Si l’on ne pouvait ignorer sa « face jaune et plate », « l’Europe encore avait retouchée cette face japonaise, relevé en brosse les cheveux coupés aux ciseaux, allongé les moustaches rudes, élargi le cou dans un faux col ample. » Les deux dernières syllabes qu’il prononcera au moment de mourir au cours de la bataille de Tsushima seront « Mitsou »…

Il y a l’amant, Herbert Fergan, un officier de liaison anglais, aide de camp du roi. Un homme à l’« élégance nette et masculine des Anglais de bonne race, et sa lèvre rasée, et son front droit, et ses yeux vifs, et le sourire un peu ironique de sa bouche » qui « le classaient dans une autre catégorie que celle des buveurs d’ale et des mangeurs de bœuf cru ».

Et puis, surtout, il y a la marquise Yorisaka, 24 ans à peine. Son prénom, Mitsouko, « sonne doux » et signifie « rayon de miel », en japonais… « Mitsou » pour les intimes… Cette femme illustre parfaitement la relativité de la notion de beauté en fonction des cultures. « Un Occidental l’eût plutôt déclarée laide à cause de ses yeux trop étroits et tirés vers les tempes au point de ressembler à deux fentes obliques ; à cause de son cou trop grêle ; à cause de l’étendue blanche et rose de ses joues trop grandes, fardées et poudrées au-delà du possible. Mais pour un homme du Nippon, la marquise Yorisaka devait être belle ». L’évocation de « Sa bouche menue, peinte d’un carmin foncé qui la rétrécissait encore » complète son portrait. Comme Fergan, il faut se rappeler que « dessous, la peau n’est pas plus jaune qu’un ivoire neuf et vous n’imaginez pas de satin plus doux ». Très occidentalisée la marquise ! Elle « était coiffée à l’inverse de la tradition : point de coques lustrées, ni de larges bandeaux enveloppant tout le visage ; mais un chignon allongé, qui tirait en arrière toute la chevelure ». Elle « n’était pas habillée d’un kimono et d’un obi » non plus. Quand, le soir, elle en exprime le désir, en frappant par deux fois dans ses mains, deux servantes accourent ; elles la dévêtissent, la déchaussent et la déshabillent. Mitsouko n’a plus qu’à « se baigner dans une cuve d’eau brûlante, comme font toutes les femmes du Japon, chaque soir, un peu avant le coucher du soleil. » Malgré les atouts indéniables (!) de Felze, ce dernier n’est pas le seul sur la brèche (pourrions-nous écrire)… il est, en effet, question d’un certain prince italien, Federico Alghero de Gênes, seigneur de haut lignage « à la moustache […] soyeuse et parfumée… parfumée d’une senteur inconnue, grisante, brûlante… » ; au cours d’une soirée donnée par Mrs Hockley sur son yacht, Mitsouko, « décoiffée et pourpre », sera entraînée, par ce redoutable séducteur, dans une valse étourdissante durant laquelle elle pourra être comparée à « un petit faisan de Yamato dans les griffes de quelque grand oiseau de proie d’outre-mer ». S’en sera bientôt finie de la fête et c’est à Felze que reviendra la pénible mission de lui annoncer la mort de son mari, au cours de la bataille. La marquise est forte… « elle ne s’évanouit pas ». Seules « les lèvres fardées s’agitèrent ». En conséquence, Mitsouko prend la décision de partir « à Kyôto, pour vivre dans le couvent bouddhiste des filles de daïmios, pour y vivre sous le cilice et pour y mourir – honorablement ».

Dans ce roman, tous les ingrédients sont réunis pour un exotisme à domicile : des noms et prénoms qui font rêver à des contrées lointaines, des femmes riches et belles, de l’opium, un temple bouddhiste pour accueillir une veuve éplorée (on précisera que Fergan a également trouvé la mort en même temps que le mari…) et même un personnage, le vicomte Hirato Hakamori, qui se fait hara-kiri…

Un parfum

C’est en 1919, quand l’Europe est sujette à un formidable engouement pour le Japon, en particulier et à la culture extrême orientale, en général, que Jacques Guerlain baptise le parfum féminin qu’il vient de créer, du nom de Mitsouko, en référence à l’héroïne de Farrère. Ce parfum allie note fruitée de pêche aux fleurs de jasmin et de rose de mai. Le fond associe des notes épicées à celles de sous-bois et de vétiver.4 Cette fragrance unique fait dire à Mathilde Laurent, nez chez Guerlain puis pour Cartier : « Si je sens « Mitsouko » « en aveugle », si j’arrive à me laisser submerger par la sensation, cela me ramène cette image-là (de robe blanche en dentelle ouvragée), il y a une fulgurance. Dès que je sens ça, cette image s’inscrit dans mon cerveau, mais si c’est une copie de « Mitsouko », cette image ne viendra pas ».5

Un groupe musical des années 80

Le groupe pop-rock, c’est Les Rita Mitsouko, ce duo d'auteurs-compositeurs-interprètes formé en 1979 du tandem Catherine Ringer et Fred Chichin et qui connaît la notoriété, en 1985, avec le tube Marcia Baïla. Son nom a été inventé en accolant celui de la strip-teaseuse Rita Renoir, à celui de l’héroïne de La bataille.6

Un grand merci à Antoine, pour cette Mitsouko, telle que tu l'as rêvée !

Bibliographie

1 Farrere C. La bataille, In La mer, l’Orient, l’opium, Ed Arthaud, 2018

2 http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/claude-farrere

3 Quella-Villéger A. Le cas Farrere, Du Goncourt à la disgrâce. Paris, Presses de la Renaissance, 1989, 475 pages.

4 https://www.cairn.info/revue-cahiers-jungiens-de-psychanalyse-2007-2-page-35.htm

5 https://www.guerlain.com/fr/fr-fr/parfums/parfums-pour-femmes/mitsouko/mitsouko-eau-de-parfum-vaporisateur

6 Julien Bordier, « Hymne à l'amor », L'Express, n°3291,‎30 juillet 2014, 94-97.

 






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