Martin Eden ou le paradis des cosmétiques !
Martin Eden ou l’effet néfaste des livres. Martin Eden ou l’ascenseur social meurtrier. Martin Eden ou l’éducation qui tue… Martin Eden ou le paradis des cosmétiques d’hygiène… voilà bien des titres qui pourraient convenir pour rebaptiser cet ouvrage de Jack London.1 Tout commence par une rencontre : celle de Martin Eden, un simple marin, avec Arthur Morse, un jeune bourgeois nanti. Sauvé d’une bagarre grâce aux muscles de Martin, Arthur invite le jeune homme pour un déjeuner en famille. La sœur d’Arthur, Ruth, une belle blonde éthérée, tape, immédiatement, dans l’œil de Martin qui voit en elle l’idéal féminin dans sa plus grande perfection.
Un déclic, qui déclenche chez le jeune marin une envie insatiable d’éducation. Martin veut tout savoir, tout apprendre, tout connaître. Et aussi rédiger des articles, des histoires, des romans… qu’il envoie aux éditeurs, aux journaux et qui lui sont renvoyés aussi sec. Pas publiable en l’état !
Pour pouvoir se marier, Ruth souhaite que Martin trouve une « situation »… Impossible pour Martin, qui ne peut renoncer à l’écriture et qui souhaite vouer sa vie à cette activité !
Avec des objets de toilette et une plume, Martin, le jeune marin bronzé, se crée une nouvelle identité, celle d’un écrivain, passionné, au teint pâle et à l’écriture tumultueuse.
Martin Eden, le héros bronzé
Son « visage » est « robuste et bronzé », « recuit », « tanné par les soleils flamboyants des tropiques » ; son « cou » de « taureau » est « bronzé », « tanné par le soleil ». La couleur de sa peau, qui tranche avec celle de la famille Morse, étonne Martin qui n’en revient pas d’une telle différence de carnation (« Le hâle profond de son visage le surprit. Il ne se croyait pas si noir de peau. »). Seule la face interne de ses bras, non soumise au feu des ultra-violets, souscrit aux canons bourgeois de la beauté.
Sa peau est aussi « calleuse qu’une râpe à muscade ».
Ce jeune homme de 20 ans est musclé. Il transpire la santé par tous les pores de la peau et donne une impression de force et de vitalité incroyables. Tout ceux qui le croisent sont immédiatement transportés vers le large, vers un monde battu par le vent et inondé de soleil. Normal, puisque Martin est un des membres d’équipage d’une « goélette contrebandière » répondant au nom de l’Halcyon.
Et chaque voyage en mer est l’occasion pour lui de perfectionner « le brun de son hâle ». « […] le hâle des 8 derniers mois au soleil cachait sa rougeur, sans pourtant assurer au cou une réelle protection contre la morsure du col amidonné. »
Il faudra attendre longtemps avant que le teint de Martin ne s’éclaircisse. Après un long moment passé à terre, on voit enfin « disparaître le hâle de Martin ». Cette disparition est à mettre sur le compte de plusieurs éléments : le manque de nourriture, la maladie, le travail en intérieur dans une blanchisserie.
Martin Eden, le héros au sourire éclatant
Martin Eden est un héros aux cheveux bouclés bruns et aux dents blanches parfaitement saines. En entrant dans le cercle familial de Ruth, Martin se questionne sur ses pratiques d’hygiène. Lui qui ne s’est jamais brossé les dents s’interroge sur la nécessité de se les brosser plusieurs fois par jour. Cela se fait dans la bourgeoisie… Martin va donc le faire aussi, par amour. « Que penserait-elle si elle apprenait qu’il n’avait jamais tenu une brosse à dents de sa vie ? » Aussi, Martin fait-il l’acquisition d’une brosse à dents. « Le brossage des dents et le port d’un faux col » qui lui blesse le cou constituent les deux premiers actes de la vie de Martin ; la vie d’après… d’après sa rencontre avec la divine Ruth.
Après l’achat d’une brosse à dents vient l’achat, au drugstore, de différents articles de toilette dont une « lime à ongles », puis l’acquisition, à la bibliothèque, d’un traité d’hygiène. La lecture de cet ouvrage aboutit à la décision, pour Martin, de prendre, « tous les matins », « un bain froid », ce qui ne manque pas de consterner son logeur quelque peu économe en matière de consommation d’eau. Mais qu’est-ce donc que ces goûts de luxe ?
Martin Eden, le héros à la peau parfaitement propre
L’habitude du bain quotidien a été prise, on le sait, par Martin. Toutefois, lorsqu’il est obligé de travailler dans une blanchisserie pour subvenir à ses besoins, le travail réalisé à une cadence démoniaque ne lui permet pas longtemps de pratiquer ce geste d’hygiène quotidiennement. Abruti de travail, Martin n’aspire plus qu’au repos, au sommeil et chaque instant volé au réveil est délicieux.
Le premier jour… ça va. « […] il stupéfia Joe en prenant un bain froid. » ; « Martin prit un bain […] ».
Les jours suivants… ça ne va pas fort… et le bain est oublié ! Relégué au samedi, puis abandonné définitivement ! La cadence de travail est telle qu’elle coupe toute envie d’hygiène. « Martin ne prenait plus ses bains froids. »
Martin Eden, le héros plein de poésie
Le choc que constitue la rencontre avec Ruth transforme le pauvre marin peu lettré en un véritable poète. Lorsque Martin croise les pas de Ruth, il a donc « l’impression de flotter parmi des nuages de pétales de rose », qui emplissent « son cerveau avec leur parfum ».
Et puis, rapidement, Martin se heurte à la difficulté d’exprimer, à l’aide de mots, des océans de sensations, d’impressions, de sentiments. « L’odeur de l’herbe » l’inspire et le décourage à la fois. « C’est l’odeur de l’univers que j’inhale » ! Une odeur que Martin peine à décrire, d’où une profonde douleur : celle ressentie par l’écrivain qui se sent impuissant à dépeindre tout ce qu’une simple et anodine odeur d’herbe coupée peut engendrer.
Martin Eden, le héros avide de savoirs
La culture à tout instant… Martin veut devenir savant, en un rien de temps. Pour ce faire, il profite de chaque instant pour réviser les nouvelles notions acquises. « Il y avait sur son miroir des listes de définitions et de prononciations qu’il se répétait en se rasant, ou lorsqu’il s’habillait ou se peignait. »
Martin Eden, le héros plein de ressources
Pour traiter la migraine de Ruth, Martin connaît une méthode infaillible. Le médecin de famille interdit tout médicament. Qu’à cela ne tienne… Martin n’a pas besoin de « drogue » pour soulager Ruth. Un « simple massage », une technique japonaise connue également des Hawaïens (et appelée lomi-lomi), qui fonctionne comme un « baume bienfaisant » et ouvre la porte à toutes sortes de sensations pour la jeune fille.
Ruth Morse, l’héroïne au teint clair
Son teint est clair. Cette « créature pâle, séraphique », aux « yeux bleus » et à la « chevelure d’or », ne ressemble en rien aux femmes du peuple connues jusque-là par Martin. Cette jeune fille de 23 ans exerce donc, logiquement, un effet magnétique sur le jeune marin, peu habitué à côtoyer de fraîches et innocentes demoiselles.
Ruth Morse, l’héroïne pleine de poésie
Quelque peu déconnectée des réalités terrestres, Ruth considère l’amour comme une chose extrêmement poétique, pouvant être défini comme suit : « un tendre dévouement de l’être aimé dans un calme digne des espaces célestes, parmi des parfums de fleurs et des lumières tamisées. »
Et pour que Martin pense à bien faire sa toilette tous les jours, Ruth trousse quelques vers bien sentis : « Te raser tous les jours, tu n’oublieras point » ! Il faut dire que la peau délicate de la jeune fille n’apprécie guère l’effet de râpe de la peau non rasée.
Ruth Morse, l’héroïne descendue de son piédestal
Des cerises noires… voilà le fruit qui fait descendre Ruth de son piédestal. La fée, la déesse, la femme désincarnée est une femme comme les autres. Une femme dont les lèvres se tachent de pourpre lorsqu’elle croque dans des cerises juteuses. » Une « tache de cerise » sur les « lèvres » ; des « cerises qui teintent les lèvres » de Ruth, tout comme celles de Martin… cette vision, somme toute banale, rend le jeune homme « fou » ! Ruth n’est pas une statue, mais une femme en chair et en os ! Youpi !!
Gertrude, la sœur du héros
Martin vit chez sa sœur mariée. Bernard Higginbotham, un homme à l’esprit étroit, ne goûte guère les qualités de son beau-frère ; avare, grincheux… Bernard fait trimer sa femme, qui s’épuise dans son travail de blanchisserie et dans le soin apporté à sa nombreuse progéniture.
La maison de Gertrude est pleine d’odeurs variées, de linge sale, de « savon » propre ! Quand Martin embrasse sa sœur le goût ressenti en est typique… « ce baiser-là avait le goût du savon de lessive ».
Joe, le copain du héros
En quête de travail, Martin tombe sur Joe, qui cherche justement un aide pour la blanchisserie de l’hôtel où il travaille. Joe « prépare des provisions de savon mou, dont les composés chimiques nocifs l’obligeaient à se protéger la bouche, les narines et les yeux avec des serviettes de bain […] ».
Et le vin de l’amour !
Chez les Morse, tout est étonnant pour l’homme du peuple. Martin se retrouve plongé dans une atmosphère particulière qui l’enivre. « C’était pour lui comme un alcool ».
Et les conséquences de l’amour !
Pour Ruth, Martin veut s’élever. Vite, très vite ; donc en autodidacte. Surtout ne pas perdre son temps avec des écoliers incultes qui le retarderaient…
D’où l’occasion pour Jack London de nous servir la célèbre expression : « Qui voyage seul voyage plus vite » ! Sauf que là, franchement, Martin aimerait beaucoup faire mentir l’adage et travailler sous la conduite de Ruth, afin d’aller au maximum de ses capacités.
Et le bonheur d’écrire !
Pour Martin, écrire devient rapidement une passion dévorante. Une passion qui lui permet de s’extraire de la vulgarité de son quotidien. L’écriture lui permet de tisser, autour de lui, une armure protectrice, isolante, une armure qui absorbe les soucis journaliers. « La réalité autour de lui, les odeurs de savon de lessive et de légumes desséchés, l’allure débraillée de sa sœur et les railleries de Mr Higginbotham – tout cela n’était qu’un rêve. »
Et la recette pour arriver à publier
Afin de réussir à publier, Martin utilise une recette infaillible, en rédigeant des histoires de cœur basées sur « 3 ingrédients » : des amants séparés, un « évènement » qui les réunit, une fin heureuse ! Juste pour pouvoir faire bouillir la marmite.
Et un hâle obtenu par un moyen thérapeutique
La rencontre de Martin et de l’écrivain Brissenden est importante. Les deux hommes se comprennent, s’apprécient. Toutefois, Martin s’interroge sur la nature du bronzage de cet homme qui ne travaille pas en extérieur.
Martin est étonné du visage et des mains « anormalement bronzés » de l’écrivain. Etonnant, pour un homme qui ne passe pas sa vie « au plein air ». « Dans ces conditions, comment avait-il pu être abîmé ainsi par le soleil ? » Abîmé… voilà comment Martin considère désormais le bronzage. Quelque chose qui abîme la peau !
Ce hâle, jugé « morbide », intrigue Martin. Mais Jack London laisse son lecteur en plan et ne répond pas à l’interrogation soulevée. Pourquoi ce hâle étrange ? En apprenant que Brissenden est « poitrinaire », c’est-à-dire tuberculeux, on peut supposer qu’il a fait l’objet de séances d’héliothérapie, afin de tenter d’enrayer la maladie. Voilà, plus de mystère !
Martin Eden, en bref
Un écrivain bronzé qui rencontre le succès avec un ouvrage intitulé « Honte du soleil » ! Une mise en lumière basée sur un malentendu avec un journaliste qui présente Martin comme un dangereux socialiste, un agitateur de première. Des fiançailles rompues ! Voilà le destin de Martin et son enfer sur terre.
Oui, Martin connaîtra le succès. Oui, il pourra voyager et partir aux îles Marquises se faire marchand de « coprah ».
Mais le mal-être de Martin n’en reste pas moins profond. Toujours en porte à faux, mal à l’aise avec les bourgeois comme avec les ouvriers… Martin est assis entre deux chaises et risque fort de se casser la figure.
Adulé par ceux-là même qui l’ont méprisé aux jours de vache maigre, Martin ne peut que répéter en boucle la phrase qui l’obsède : « J’avais fait mon travail. » Oui, le travail était fait et ignoré. Et puis, tout d’un coup, la célébrité et tous les parasites qui viennent s’accrocher à ses basques ! Et pourtant le travail était fait, et bien fait !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 London J., Martin Eden, Folio classique, Gallimard, 2016, 586 pages

