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Maquillage de soirée afin d’être la plus belle pour aller danser !

> 17 novembre 2019

Maquillage de soirée afin d’être la plus belle pour aller danser !

Il ne faut pas contrarier les adolescentes de 14 ans semble nous dire Irène Némirovsky, dans le cruel récit intitulé Le bal.

Rosine Kampf n’est pas ce que l’on peut appeler une maman aimante ; elle rabroue Antoinette plus souvent qu’elle ne la félicite. En voyant grandir sa fille, Rosine commence à compter ses rides. Rosine semble aussi dolente que son mari est actif. Alors que celui-ci se rase, se lave et s’habille en un tour de main, il lui faut de longues heures pour s’apprêter. Elle aime, en particulier, se prélasser dans ses draps, en se polissant les ongles.

Grâce à un coup de maître d’Alfred, la famille va changer ses habitudes ; un plus grand appartement, une domesticité plus nombreuse, encore plus d’envies de côtoyer le grand monde. L’or ruisselle de partout, et y compris au niveau de la chevelure de Rosine. « [...] sa mère avait fait teindre ses cheveux en un bel or tout neuf. » Rosine se pare de bijoux qu’elle ne quitte « que pour son bain. »

Rosine, l’ex-petite dactylo d’un riche banquier et Alfred, le petit Juif moqué par les Français pur jus, ont une revanche à prendre. L’idée d’organiser un bal somptueux qui clouera le bec du plus grand nombre va germer dans leur esprit jusqu’à devenir une véritable obsession. Il s’agira d’inviter le Tout-Paris !

Antoinette, dont on admire la belle écriture, est chargée de rédiger les adresses sur les enveloppes des invitations (200 au total !). Son rôle se bornera à cela, car il n’est pas question que cette grande fille dégingandée s’exhibe dans les salons. Sa vengeance sera terrible !

Antoinette, effectivement, ne remettra qu’une seule invitation en mains propres, celle destinée à sa cousine et professeure de piano, Melle Isabelle, une femme au physique ingrat, au « long nez charnu, pointu, bleu de poudre de riz. » Toutes les autres invitations seront impitoyablement jetées dans la Seine, au niveau du pont Alexandre-III.

Rosine peut bien s’apprêter longuement devant son miroir afin d’être la plus belle pour aller danser, il ne viendra personne... en dehors de Melle Isabelle.

La routine beauté de Rosine est nettement plus au point que sa routine tendresse à l’égard de sa fille. Quelques heures avant le bal, elle se farde minutieusement. Tout commence avec la pose d’une base de teint (« une couche épaisse de crème qu’elle malaxait des deux mains ») qui permet d’unifier celui-ci et de masquer rides et taches. Les joues sont ensuite éclairées à l’aide d’un « rouge liquide ». Les cils sont alors maquillés avec du mascara, afin de les démultiplier et de leur conférer un volume extraordinaire. L’eye-liner entre ensuite en scène, afin de tracer des yeux de biche (« une petite ligne légère qui allongeait les paupières vers les tempes. ») Le poudrage signe le mot « Fin » de cette séance de mise en beauté. Il permet de matifier le teint et d’éviter de briller de manière intempestive. Rosine respecte scrupuleusement les différentes étapes de son travail d’esthéticienne. Elle s’observe dans la glace avec attention, afin de vérifier que chaque produit est utilisé dans les règles de l’art. Un cheveu blanc est même arraché sans pitié !

Ce bal pourtant préparé avec tant de soin n’aura pas lieu... Rosine a réussi son maquillage, mais gâché son mariage. Le couple éclate suite à cette odieuse mascarade !

On ne dira jamais assez combien il faut se méfier des adolescentes privées de bal !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui nous emmène, aujourd'hui, au bal, avec Irène Némirovsky !

Bibliographie

1 Némirovsky I. Le bal, Editions France Loisirs, 2005, 109 pages

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