Nos regards
Louise Bourgeois avec un « G » comme Gaieté

> 01 octobre 2017

Louise Bourgeois avec un « G » comme Gaieté Lorsque Joseph-Albert Ponsin crée en 1863 sa fabrique de fards destinée aux acteurs et actrices de théâtre, il est loin de se douter qu’un siècle plus tard un artiste surnommé le fou chantant vantera les produits de la marque dont il est l’inspirateur avec un slogan « Bourjois avec un J comme Joie ». Ce dernier a réussi vaillamment à perdurer au fil du temps, pour parvenir jusqu’à nous (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/bourjois-seduit-oui-reconforte-non-282/).

Lorsque Louise Bourgeois dite Louise Boursier, sage-femme attitrée de la reine Marie de Médicis, publie vers 1635 son « Recueil de secrets » médicamenteux et cosmétiques (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57340r), elle est certainement loin de penser que toutes les préparations qu’elle a mises au point pour venir au secours des mamans et des futures mamans feront la joie des amateurs d’histoire cosmétique.

Louise Bourgeois et la société Bourjois n’ont, bien sûr, rien à voir l’une avec l’autre... à l’exception, toutefois, de la faculté de déclencher le plaisir, le bien-être.

Les premières formules de la célèbre sage-femme sont des médicaments qui permettent de lutter contre toutes sortes de maux (recettes pour faire uriner, traiter le foie, l’estomac, les ulcères...). Nous les laisserons aujourd’hui de côté pour ne nous intéresser qu’aux recettes cosmétiques.

Pour être gracieuse, pleine de charme et répondre aux canons de la beauté en vigueur au XVIIIe siècle, nous allons suivre pas à pas les conseils beauté de l’obstétricienne. Celle-ci ne se contente pas de soigner la femme enceinte, elle la suit tout au long de sa grossesse et continue à être présente à ses côtés après l’accouchement.

Souhaitez-vous avoir un regard de braise et non des yeux injectés de sang ? Louise vous recommande une poudre « pour ôter la fluxion et l’inflammation de l’œil ». « Prendre de l’aloès transparent et clair, le réduire en poudre, puis le mettre dans un creuset de terre avec du jus de roses de Provins. Remuer fort par plusieurs fois en laissant au soleil jusqu’à ce qu’il sèche et le puisse réduire en poudre, puis en souffler dans l’œil, il arrête incontinent la fluxion.» Cette poudre apaisante est étonnante du point de vue galénique. Souffler une poudre dans un œil n’est pas vraiment recommandé même si les ingrédients présents dans la poudre sont apaisants !

Souhaitez-vous « faire bonne bouche » et préserver l’odorat de vos interlocuteurs ? Louise vous prescrit des gargarismes à l’efficacité infaillible. « Prenez du vinaigre fquillitic (sic) et d’icelui lavez votre bouche en gargarisant ». Cette formule enfantine réduite à un seul et unique ingrédient « vous modifiera la bouche et rendra bonne odeur ». Pour amateur d’haleine vinaigrée uniquement !

Souhaitez-vous apaiser votre peau des brûlures ? Louise n’est pas en peine. Recette à base de lard, d’oignons ou de beurre frais, Louise dévalise le garde-manger pour venir en aide aux maladroites, victimes de brûlures domestiques et aux imprudentes, victimes de brûlures solaires. La formule concoctée par Louise n’a rien à envier à la célèbre crème Biafine (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/cicabiafine-et-biafine-quand-le-cosmetique-est-meilleur-que-le-medicament-98/). « Prendre une demi-livre de beurre bien frais et une bonne poignée de sauge franche et deux ou trois brins d’hysope et les mettre dans un poêlon avec le beurre et prendre dix ou douze feuilles de sureau et les piler dans un mortier et quand elles sont bien pilées les mettre dans un linge et les presser et en mettre le jus dans le poêlon et un petit peu de crotte de poule la plus blanche avec le reste et faîtes bouillir cela, tellement qu’il ne revienne qu’à la moitié et puis passer la préparation au travers d’un linge et mettre de cela une fois par jour sur votre mal. » L’excipient principal est le beurre. Louise insiste sur la fraîcheur de ce produit. Elle a choisi cette base avec discernement puisque l’on sait, en effet, que tous les corps gras sont intéressants dans le cadre du traitement des brûlures. On y ajoute différents végétaux et un peu d’excrément... L’odeur de la préparation ne doit pas être formidable et ne peut rivaliser avec aucun cosmétique moderne.

Souhaitez-vous faire disparaître les vergetures qui strient votre ventre après un accouchement ? Louise a la solution. Elle connaît une « pommade pour les rides du ventre des femmes nouvellement accouchées » dont vous lui direz des nouvelles. « Prenez gomme arabique, gomme tragacante (également dénommée adragante) semences de coings, deux drachmes, racines de guimauve une demi-once, faire infuser le tout en eau commune pour l’espace d’une nuit, en la colature ajouter graisse de pourceau et d’oie de chacun quatre onces, graisse de porc et eau de roses trois onces, cire blanche quatre onces, feuilles de camomille et d’aneth, de chacun une once, faites ainsi une pommade et en oignez le ventre. » Si la drachme et l’once ne sont plus des unités de mesure utilisées de nos jours, les ingrédients incorporés par Louise dans sa pommade anti-vergetures (ces fameuses rides présentes sur le ventre des accouchées) sont toujours disponibles de nos jours. Les gommes d’origine végétale, les corps gras, le coing, la racine de guimauve, l’eau de roses, la camomille et l’aneth pourraient tout à fait être mélangés actuellement afin de mettre au point une recette-miracle. Louise est parfaitement au courant de l’utilisation des corps gras comme actifs anti-vergetures. Ceux-ci sont connus pour ce rôle depuis l’Antiquité. Si on met en doute l’efficacité de ces ingrédients en 2017 (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/les-vergetures-c-est-pas-le-top-219/) ne doutons pas que Louise y croyait quant à elle dur comme fer !

Souhaitez-vous arborer un ventre parfait et une poitrine triomphante (« des tétins qui ne pendent jamais ») ? Louise s’affère, mélangeant huile d’amandes douces, blanc de baleine et cire fondue dans un « pot neuf ». Une fois l’excipient bien homogène, elle s’empresse d’y incorporer du plantain. On se frottera le ventre et les « tétins » 3 à 4 fois. Aucune précision n’est ajoutée, si ce n’est que l’on mettra un linge sur les parties traitées, la simple pudeur l’imposant !

Souhaitez-vous la « face bien blanche, colorée et belle » ? Louise vous expliquera tout d’abord le principe de similitude : pour acquérir la couleur du lis, appliquez du lis sur la peau. Puis, elle passera à la pratique en vous indiquant une formule mise au point pour une accouchée dont le teint n’augurait rien de bon. « Prendre de la racine de lis blanc et la hacher, qu’elle soit bien nette et la mettre en petites rouelles puis prendre des feuilles de petites roses rouges une poignée et mettre le lis et les roses dans un petit pot avec l’eau des fleurs dessus en telle quantité que les végétaux trempent et les faire bouillir tant qu’elles soient consommées. »

Souhaitez-vous blanchir et adoucir vos mains ? Louise ne se fera pas prier pour livrer une formule de sa composition. « Prenez un fiel de bœuf, une demi-livre de savon mou et autant de miel, un pain d’amandes, une once d’iris en poudre, du tout faire une pâte, y adjoindre dix jaunes d’œufs. »

Souhaitez-vous maquiller vos lèvres pour les rendre « vermeilles et fort agréables » ? Louise sort de son sac un baume à lèvres de son invention. Le produit de consistance semi-solide s’applique au doigt. « Prenez une livre d’excellent beurre frais avec un demi-septier de bonne eau de rose, une once d’orcanette (colorant végétal se présentant sous forme d’une racine) que vous découperez bien menue, vous la mettrez ensuite dans ledit beurre et l’eau de rose dans un poêlon avec une grappe de raisin noir, vous ferez bouillir le tout doucement environ un demi quart d’heure en remuant fort, puis vous passerez la préparation sur un petit linge et la laisserez refroidir afin que l’eau et le jus de raisin se séparent d’avec le rouge, lequel vous prendrez pour faire une pommade. »

Souhaitez-vous plus simplement traiter des gerçures aux lèvres ? Louise se penchera sur votre cas et trouvera la formule adaptée en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. « Prenez panne de porc (graisse de porc qui englobe les reins de l’animal) la plus blanche que vous pourrez trouver, selon la quantité que vous voudrez faire de pommade, et en ôter les peaux, puis découper et la faire tremper un jour et une nuit dans de l’eau de rivière et changer ladite eau cinq à six fois par jour et l’ayant ainsi trempée le temps indiqué, égoutter et la mettre dans un plat bien net avec autant d’eau de roses qu’il est nécessaire, selon la quantité de panne prise, avec une pomme de capendu (il s’agit d’une variété de pomme) ou deux, de laquelle vous aurez retiré le cœur et la pelure, et la découper bien menu, faire bouillir le tout, y mettre en fin de cuisson six clous de girofle enveloppés dans un linge bien petit, puis ayant fait bouillir, le remuant parfois, vous l’ôterez de dessus le feu afin que la pommade se sépare d’avec l’eau, puis la mettrez bien nettement dans un pot plombé. »

A la lecture de ce recueil, on constate que Louise n’est pas très au fait des règles marketing... Le nom de ces préparations reste à améliorer ! Les ingrédients qu’elle choisit sont issus de l’agriculture biologique (seul mode d’agriculture référencé à l’époque). Les cosmétiques réalisés présentent, le plus souvent, des formules très simples. Si un souci de qualité existe bien - le beurre est choisi parmi les plus frais... la bonne eau de rose est de la meilleure qualité - les Bonnes Pratiques de Fabrication sont, quant à elles, assez peu suivies. Les bulletins d’analyse de l’eau commune, de l’eau de rivière et des crottes de poules laissent présager des risques de contamination microbienne. Le poêlon, ustensile indispensable pour la réalisation des recettes est-il correctement désinfecté ? On regrettera le manque de sérieux de Louise lorsqu’elle rédige les protocoles opératoires. Les temps de chauffage ne sont pas systématiquement précisés, les quantités de matière première sont indiquées de manière aléatoire...

Reconnaissons-lui, toutefois, des qualités littéraires. Une poudre apaisante pour les yeux qui arrête « incontinent la fluxion », un bain de bouche qui « rend bonne odeur », une pommade qui efface « les rides du ventre », une autre qui exerce une action 2 en 1 en direction du ventre et des seins, une crème de jour pour un teint de lis et de rose mêlés, un baume pour les lèvres qui ressemble fort à un gloss, une pommade pour des mains douces et blanches...

Louise Bourgeois met à disposition de sa lectrice tout un arsenal de formules cosmétiques plus poétiques les unes que les autres. Elle permet aux lecteurs de 2017 de faire un arrêt sur image et de les replonger en pleine Renaissance, dans un univers où la beauté féminine méritait bien, tout comme aujourd’hui, quelques efforts cosmétiques…

Aujourd'hui, Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, a choisi de mettre son talent au service de la rencontre de Charles Trenet et de Louise Bourgeois... Merci à lui !






Retour aux regards