L’ombre à paupières, toute la lumière au sujet de ce cosmétique !
« Elle a les yeux Dior »… c’est une simple phrase qui est illustrée, ici, par un dessin inoubliable de l’illustrateur René Gruau (la femme qui nous est présentée est cagoulée ; seuls ses yeux bleus aux cils recouverts de mascara et aux paupières enduites d’ombre à paupières sont visibles et constituent pour la consommatrice un appel impératif à se procurer l’une des 33 références alors proposées.1
Elle fait les yeux de velours… c’est ce que nous promet, à la même époque, l’ombre à paupières Yardley of London, une ombre toute douceur.2
De la séduction, de la douceur, du velours, de la couleur, l’ombre à paupières (autrement dit le fard à paupières) nous promet tout cela.
Pour passer de l’ombre à la lumière, il est nécessaire de faire un peu de recherches bibliographiques au sujet de ce cosmétique de maquillage… Et voilà…
Une ombre permanente
On parle, en effet, de maquillage permanent pour désigner ce type de tatouage, qui ne dessine pas sur la peau des motifs donnés, mais simule un produit de maquillage, dans le cas présent une « ombre » de couleur posée sur la paupière.3 Ce n’est pas un cosmétique donc on passe notre chemin.
Une ombre fugace
En matière de composition, une ombre à paupières consiste en un mélange de poudres. L’excipient (un mélange de talc, de kaolin…) est associé à des colorants, à des agents liants (dérivés de cellulose, gommes végétales, alcools gras, hydrocarbures) et à des conservateurs antimicrobiens.4 Certaines ombres sont particulièrement riches en nitrure de bore, qui peut représenter 25 % de la composition ; cet ingrédient est considéré comme un facteur favorisant l’étalement (ou agent de glissement).5,6 Le dioxyde de titane, quant à lui, utilisé en tant qu’excipient, opacifiant, peut lui aussi être retrouvé à très fort pourcentage, comme en témoignent les dosages effectués par une équipe italienne en 2024… 36 % de dioxyde de titane dans une ombre à paupières bleue.7 Qui dit mieux ?
Précision importante, cette ombre doit être déposée sur la paupière et non sur la cornée (attention à ce que le bras ne dévie pas au moment de l’application), sous peine d’être dirigée rapidement vers une consultation d’ophtalmologie afin d’éliminer toutes traces de poudres résiduelles.8
Une ombre légère
Les quantités moyenne et médiane par application utilisées par les consommatrices (échantillon composé de 360 femmes) constituent des poids plumes, respectivement 0,03 g et 0,009 g comparativement à d’autres produits comme les nettoyants pour le visage (2,57 g et 2,11 g) ou les après-shampooings (13,13 g et 10,21 g).9 Logique, vue la petite surface concernée !
Une ombre qui peut, toutefois, s’alourdir de la présence de quantité plus ou importante d’impuretés comme le plomb dans certains produits commercialisés de par le monde.10-13
Une ombre allongeante
Lorsque l’on utilise un produit de maquillage destiné à la région oculaire, c’est dans un but bien précis : donner l’illusion d’un œil plus grand que nature. Les expériences montrent que, selon les produits utilisés, le gain de taille sera toujours à peu près identique. La pose d’un eye-liner ou d’un mascara permettent d’agrandir l’œil d’un pourcentage de l’ordre de 6. L’ombre à paupières, quant à elle, est juste un tout petit peu plus modeste, permettant un gain de taille perçu de l’ordre de 5 %. Ne pas croire, toutefois, que l’utilisation cumulée de ces produits permet de créer une synergie d’agrandissement car il n’en est rien. On retiendra, tout de même, qu’une ombre à paupières bien posée permet de créer une illusion d’optique intéressante du point de vue esthétique.14 Cette pose revêt d’autant plus d’importance que les sourcils sont hauts (c’est-à-dire éloignés des yeux) et que le sujet est observé de loin ! C’est la précision ajoutée par les équipes japonaises de la société Shiseido, qui ont réalisé des tests avec l’aide de 22 étudiants, afin d’évaluer des différences de taille d’yeux perçues sur un portrait de femme modifié par ordinateur (la photo a, en effet, pu être retouchée en matière de position des sourcils – haute ou basse) et en matière de maquillage des yeux (pose d’une ombre à paupière fictive ou pas).15
Une ombre contaminante
Contaminante… c’est possible dès lors que l’ombre à paupières est contaminée… Contaminée par des germes présents dans l’environnement et qui, peuvent à ce titre, se retrouver incorporés dans les cosmétiques lors du processus de fabrication. A ce sujet, des chercheurs américains ont cherché et trouvé. Bacillus cereus, un germe présent dans l’environnement peut contaminer des matières premières et par là même les produits qui en contiennent. Le processus de sporulation permettant à ces germes de résister à un contexte défavorable explique pourquoi on retrouve des micro-organismes dans des produits anhydres assez peu enclins à se souiller. Il faut noter, également, que ces spores sont peu sensibles aux conservateurs antimicrobiens utilisés.16
Et l’on sait, depuis longtemps déjà, que les testeurs retrouvés sur les lieux de vente constituent de véritables réservoirs à micro-organismes, hébergeant des germes de genres variés, tels que Staphylococcus, Micrococcus, Corynebacterium, Acinetobacter, Bacillus et Moraxella.4 Et on le redémontre en 2025, comme cela avait été fait en 1981.17
Il semble donc important de vérifier la propreté des produits en question, mais également d’ajouter des conservateurs antimicrobiens, afin de limiter au maximum la prolifération des germes présents dans la salle de bains de l’utilisatrice.18
Une ombre plutôt bien tolérée
On trouve, dans la littérature médicale, assez peu d’effets indésirables liés à ce type de cosmétiques, si ce n’est des cas d’allergies mis en lien avec certains métaux retrouvés dans les compositions. Le nickel, le chrome, le cobalt sont particulièrement montrés du doigt.19,20 Des allergies qui concernent des adultes, mais également des enfants, lorsque ceux-ci utilisent des boites de maquillage bon marché.21-23 Des allergies qui peuvent être liées directement à la présence de nickel dans la formule ou bien qui peuvent être reliées au contact avec la virole du pinceau applicateur de l’ombre à paupière (cette virole qui est saisie entre les doigts peut, du fait de la présence de nickel, engendrer une dermatite des mains).24 On note également l’existence d’allergie à certains colorants contenus dans ces ombres ; c’est le cas pour le carmin, entre autres.25
L’ombre à paupières, en bref
Il s’agit d’un simple mélange de poudres (des excipients et des colorants) auquel on ajoute des ingrédients liants permettant de réaliser une compression aisée du mélange pulvérulent et une adhérence optimale à la peau. Un simple mélange qui bien qu’appelé « ombre » tend à illuminer le regard.
Un cosmétique qui porte un nom ténébreux et permet d’acquérir aisément un regard lumineux, y’a que l’industrie cosmétique ou le poète pour réussir ce genre de prouesse ! Organiser un rendez-vous entre le soleil et la lune !
La photo qui sert d’illustration à ce Regard provient de la publication suivante : Morikawa K, Matsushita S, Tomita A, Yamanami H. A real-life illusion of assimilation in the human face: eye size illusion caused by eyebrows and eye shadow. Front Hum Neurosci. 2015 Mar 20;9:139.
Bibliographie
1 https://hprints.com/fr/publicites-anciennes/produits-de-beaute/Christian-Dior/
2 https://www.ebay.com/itm/404065144803
3 Wetzel CL. Permanent cosmetics. Plast Surg Nurs. 2012 Jul-Aug;32(3):117-9
4 Dawson NL, Reinhardt DJ. Microbial flora of in-use, display eye shadow testers and bacterial challenges of unused eye shadows. Appl Environ Microbiol. 1981 Aug;42(2):297-302
5 https://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/details/32211
6 Fiume MM, Bergfeld WF, Belsito DV, Hill RA, Klaassen CD, Liebler DC, Marks JG Jr, Shank RC, Slaga TJ, Snyder PW, Andersen FA. Safety Assessment of Boron Nitride as Used in Cosmetics. Int J Toxicol. 2015 Nov-Dec;34(3 Suppl):53S-60S
7 Amorello D, Ferrara M, Orecchio S. Titanium dioxide in face powders and eyeshadows: Developing an analytical methodology for accessing customer safety. J Cosmet Dermatol. 2024 Oct;23(10):3388-3394
8 Maeda I, Miyazaki D, Shimizu Y, Takeda S, Inoue Y, Shimizu M. Eye-shadow particles under a laser in situ keratomileusis flap following corneal trauma. Jpn J Ophthalmol. 2009 Jan;53(1):64-65
9 Afridi HI, Ali A, Bhatti M, Unar A, Chanihoon GQ, Talpur FN, Kazi TG, Arain FA. Effect Of Lead On The Skin And Health Of Female Dermatitis Patients Through Cosmetics. J Ayub Med Coll Abbottabad. 2023 Feb-Mar;35(1):88-94
10 Abrar S, Javed S, Kiran S, Awan H. Analysis of lead, cadmium, and arsenic in colored cosmetics marketed in Pakistan. J Public Health Policy. 2022 Mar;43(1):54-64
11 Santana CM, de Sousa TL, Latif ALO, Lobo LS, da Silva GR, Magalhães HIF, Lopes MV, de Jesus Benevides CM, Araujo RGO, Dos Santos DCMB, de Freitas Santos Júnior A. Multielement determination (essential and potentially toxic elements) in eye shadows exposed to consumption in Brazil using ICP OES. Biometals. 2022 Dec;35(6):1281-1297
12 Al-Saleh I, Al-Enazi S, Shinwari N. Assessment of lead in cosmetic products. Regul Toxicol Pharmacol. 2009 Jul;54(2):105-13
13 Pawlaczyk A, Gajek M, Balcerek M, Szynkowska-Jóźwik MI. Determination of Metallic Impurities by ICP-MS Technique in Eye shadows Purchased in Poland. Part I. Molecules. 2021 Nov 8;26(21):6753
14 Matsushita S, Morikawa K, Yamanami H. Measurement of eye size illusion caused by eyeliner, mascara, and eye shadow. J Cosmet Sci. 2015 May-Jun;66(3):161-74
15 Morikawa K, Matsushita S, Tomita A, Yamanami H. A real-life illusion of assimilation in the human face: eye size illusion caused by eyebrows and eye shadow. Front Hum Neurosci. 2015 Mar 20;9:139
16 Yossa N, Bell R, Tallent S, Brown E, Binet R, Hammack T. Genomic characterization of Bacillus cereus sensu stricto 3A ES isolated from eye shadow cosmetic products. BMC Microbiol. 2022 Oct 5;22(1):240
17 Bedaida IK, Bendjama E, Chelaghma W, Zouzou A, Benabderrahmane H, Rolain JM, Loucif L. Makeup testers as reservoirs and transmission sources of antibiotic resistant bacteria. Infect Dis Health. 2025 Aug;30(3):211-216
18 Souza MR, Ohara MT. The preservative efficacy testing method for powdered eye shadows. J Cosmet Sci. 2003 Jul-Aug;54(4):411-20
19 Oh JE, Lee HJ, Choi YW, Choi HY, Byun JY. Metal allergy in eyelid dermatitis and the evaluation of metal contents in eye shadows. J Eur Acad Dermatol Venereol. 2016 Sep;30(9):1518-21
20 Feser A, Mahler V. Periorbital dermatitis: causes, differential diagnoses and therapy. J Dtsch Dermatol Ges. 2010 Mar;8(3):159-66.
21 de Waard-van der Spek FB, Andersen KE, Darsow U, Mortz CG, Orton D, Worm M, Muraro A, Schmid-Grendelmeier P, Grimalt R, Spiewak R, Rudzeviciene O, Flohr C, Halken S, Fiocchi A, Borrego LM, Oranje AP. Allergic contact dermatitis in children: which factors are relevant? (review of the literature). Pediatr Allergy Immunol. 2013 Jun;24(4):321-9
22 Norris MR, Bielory L. Cosmetics and ocular allergy. Curr Opin Allergy Clin Immunol. 2018 Oct;18(5):404-410
23 Corazza M, Baldo F, Pagnoni A, Miscioscia R, Virgili A. Measurement of nickel, cobalt and chromium in toy make-up by atomic absorption spectroscopy. Acta Derm Venereol. 2009;89(2):130-3
24 Jacob SE, Silverberg JI, Rizk C, Silverberg N. Nickel ferrule applicators: a source of nickel exposure in children. Pediatr Dermatol. 2015 Mar-Apr;32(2):e62-3
25 Yamaura M, Iwahashi Y, Hashimoto E, Miura J, Murayama Y, Koshikawa S, Inomata N. A Case of Fish Sausage Anaphylaxis Induced by Epicutaneous Sensitization to Carmine Contained in Eyeshadows: The Effect of Chelation on Carmine Allergy. Case Rep Dermatol Med. 2024 Sep 11;2024:1057957

