L’homme pressé, l’homme talqué, l’homme qui surfe sur la vie et finit par se ramasser !
L’homme pressé de Paul Morand se nomme Pierre Niox.1 Il est antiquaire et ne s’intéresse qu’aux produits haut de gamme. Il fait, ainsi, un jour l’achat d’une chartreuse du XIe siècle, adossée à un vieux mas. Afin de déshériter sa femme et ses 3 filles (Fromentine, Angélique, Hedwige) au profit de sa maîtresse, son vieux propriétaire (M. Hilarion de Boisrosé) réalise la transaction sur son lit de mort ; l’argent est remis directement à la maîtresse en question. Une rencontre avec la famille Boisrosé s’impose… Et là, miracle Pierre, le pressé, tombe sous le charme de la dolente Hedwige, qui exerce sur lui une action « sédative ». Les deux amoureux vont se marier… pour le pire ! Le meilleur étant derrière eux !
Un roman haletant, qui classe les cosmétiques en deux catégories, ceux qui permettent de gagner du temps et ceux qui retardent l’utilisateur d’une manière inacceptable.
Désopilant… de tristesse !
Le Dr Regencrantz, un médecin bronzé et dépassé !
Ce médecin a un teint de « skieur » ; il est, en effet, hâlé. Toutefois, ce hâle n’est pas de la première fraîcheur. Des taches « vertes » viennent gâter l’effet produit. Ce médecin s’intéresse particulièrement au cas de Pierre. Un cas clinique rare, unique, exceptionnel. Pierre étant, en effet, un homme qui se projette dans l’avenir à chaque instant de sa vie, tentant de rationnaliser chacun de ses gestes, afin d’optimiser au maximum le temps dévolu à chaque action. Un cas unique, selon le célèbre psychiatre !
Placide, l’associé qui porte bien son nom !
L’associé de Pierre se nomme Placide. Il a 28 ans. Il n’est bien que le nez fourré dans les bouquins et prend la vie comme elle vient, à petits pas mesurés. Rien à voir avec son collègue !
Pierre, le héros aux mouvements comptés
Pierre a 35 ans ; il vit à 200 à l’heure et a développé tout un art de vivre… en accéléré. Chaque geste de sa toilette est ainsi optimisé, afin d’éviter de perdre du temps. Chaque action est numérotée. Deux actions compatibles doivent obligatoirement être réalisées ensemble. « Commençons par numéroter les mouvements : un, repasser la lame du rasoir et profiter de ce que les jambes me sont inutiles à ce moment-là pour me livrer à des flexions du cou-de-pied, ce qui diminuera d’autant la durée de ma culture physique ; deux, visser le rasoir de la main droite entre le pouce et l’index, tandis que la main gauche trempe l’éponge dans l’eau chaude ; trois, se raser au bain et éviter ainsi le temps gaspillé en eau. »
A force d’entraînement, chacune de ces actions est désormais réalisée en un temps record. Pierre est fier d’annoncer à ses amis qu’il est capable de se raser en « deux minutes vingt-huit secondes » ! En ce qui concerne le brossage des dents, celui-ci est également expédié en un rien de temps.
Pierre, des cosmétiques abhorrés
L’utilisation de « brillantine », l’élimination des poils follets à la « pince à épiler »… sont autant d’actions considérées comme des actions qui « tuent » l’Homme à petit feu. Elles ne sont donc pas effectuées systématiquement !
Quant au tube dentifrice, qui « éclate toujours par la culasse », faute d’une pression trop nerveuse, il est, bien évidemment, considéré comme l’Ennemi N°1 du sujet pressé ! une entrave à la liberté de celui qui ne veut jamais être retardé.
Idem pour le coiffeur, qui grève le budget-temps de chaque individu d’une manière inacceptable. Chez le coiffeur… Pierre se montre très clair. Droit au but ! Une coupe de cheveux efficace, rapide. « Non, pas de friction, pas de brûlage, pas de séchage, pas de… pas de… et surtout pas de conversation ! »
Pierre, un cosmétique adoré !
Le talc en revanche est un superbe ami qui permet de se glisser dans ses chaussures sans effort.
Au sujet de Pierre, un détail trivial nous est donné
Petit détail : Pierre lit le journal aux cabinets ! Et a même une idée « géniale » à soumettre aux imprimeurs : « imprimer les quotidiens sur papier hygiénique » !
Une pompe à essence tel un bâton de rouge à lèvres !
Sur la route, Pierre fonce et refuse de s’arrêter pour prendre de l’essence. La pompe de la station-service est comparée à un « grand bâton de rouge à lèvres » et la pompiste à une « dame en blouse d’infirmière » trop bavarde et démunie de l’appoint en monnaie. Sa technique pour éviter cet arrêt au stand : se ravitailler en chemin, en réalisant un tour d’acrobate et en versant le contenu d’un jerrican d’essence dans le réservoir de la voiture. Un vrai numéro de cirque pour le passager chargé, contre son gré, de cette manœuvre insolite.
En ce qui concerne cette comparaison d’une pompe avec un bâton de rouge, on apprend dans le roman que Pierre est un grand expert en matière de classification des bouches. Il a développé toute une grille d’évaluation qui lui permet de distinguer « les bouches accablées qui essaient de se remonter à coups de bâton de rouge mais dont les muscles lâchent et descendent », « les bouches à la mode, réclames de dentifrice », les « bouches tragiques »… et bien d’autres encore.
Une vieille maîtresse avec du rouge à lèvres
La maîtresse de M. de Boisrosé est une « paysanne trapue » dont « la permanente vieille de plusieurs mois » n’est plus guère opérationnelle. Afin de recevoir dignement l’antiquaire venu faire sa fortune, la brave femme « a fait toilette » et a posé « du rouge » sur ses lèvres!
Les trois filles Boisrosé, un trio coloré
La rousse Fromentine (celle qui laisse « couler son rimmel, comme une poix délayée sur ses joues mates » à l’annonce de la mort du père) (18 ans), la brune Hedwige (20 ans), la blonde Angélique (24 ans) vivent soudées à leur mère. Le trio passe sa vie au lit, pelotonné dans une douce et paisible oisiveté auprès de Mme Mère surnommée Bonne.
Les trois filles Boisrosé, les cosmétiques adorés
Lorsqu’Hedwige sort faire des courses, elle ramène à ses sœurs les cosmétiques à la mode. Du « vernis blanc pour les ongles », qui se met « avant le rouge », afin de mieux faire tenir celui-ci. C’est nouveau. « C’est américain » !
Fromentine, quant à elle, aime « à godronner sa chevelure », lorsqu’elle sort avec sa sœur et Pierre.
Hedwige Boisrosé, les cosmétiques abhorrés
Hedwige se souvient de son enfance dans les îles et d’une nourrice qui lui « donnait des bains de rhum ». « ça m’a dégoûtée du rhum à tout jamais », nous confie-t-elle à ce sujet, en roulant le « r » du mot rhum avec délice. Une intonation qui ravit Pierre, qui interroge la jeune fille sur les ingrédients qui composaient le bain, juste pour le plaisir d’entendre à nouveau le fameux « r » rouler : « Preniez-vous des bains de taphia ou seulement de rhum ? demanda Pierre, qui cherchait mille prétextes pour qu’Hedwige prononçât à nouveau cet r qui l’enchantait. »
Hedwige aime à poudrer son visage et n’oublie pas de se repoudrer, le soir, avant de sortir. Une fois mariée à Pierre, on constatera que la dolente jeune femme ne réalise qu’un seul geste pendant que son mari en accomplit plusieurs. « Pendant qu’elle se poudrait, Pierre installa pour la nuit la chaise sur laquelle il disposerait ses vêtements en rentrant, remplit le verre d’eau qu’il boirait, étala la chemise qu’il mettrait, sortit de l’armoire le complet du lendemain. » Alors qu’Hedwige vit pleinement le présent, Pierre prend de l’avance et est déjà rendu au lendemain !
Et encore… et pour la bonne raison qu’Hedwige prend son temps, s’attarde à sa coiffeuse, Pierre continue à préparer le lendemain en disposant son tapis de gymnastique dans la salle de bain, en repassant sa lame de rasoir…
Et au retour de soirée, rebelote. Hedwige, qui ne peut pourtant pas être qualifiée de « coquette », aime à prendre son temps pour se démaquiller et s’apprêter pour la nuit. Elle réunit tout ce dont elle besoin sur le marbre de sa coiffeuse : « gros sac d’ouate, graisse pour le démaquillage, lotion claire, papiers de crêpe, démêloirs, miroirs, etc. » Et puis, elle y va tout doucement… et jette dans « la corbeille des tampons d’ouate rosie par le fard », tout en se servant de sa glace comme d’un « rétroviseur ». Elle y voit un Pierre excédé, ayant du mal à paraître serein dans sa hâte de se comporter en bon époux !
Mais vivre avec un énergumène survolté lorsque l’on possède un tempérament lymphatique… c’est compliqué. Voire impossible. Hedwige, faite pour l’atmosphère chaude de son enfance (sa famille constitue pour elle un « bain tropical » bienfaisant), ne peut s’habituer aux douches glaciales dont Pierre a le secret.
Hedwige va donc retourner chez sa mère, à la faveur de sa grossesse. Il lui faut du repos, un climat serein, apaisé !
La mère Boisrosé, une solo peinturlurée
Cette créole fait le double de son âge. A 48 ans, elle a déjà l’aspect d’une femme d’un très grand âge. A l’aide de produits de maquillage, toutefois, elle arrive à rectifier le tir et à ne paraître que 60 ans ! « […] les jours où elle faisait toilette et se peinturait en blanc », elle arrivait tant bien que mal à se rajeunir !
Mme de la Chaufournerie, une solo peinturlurée aussi
Cette vieille dame « teinte et peinte », qui vient, parfois, rendre visite à son amie Mme de Boisrosé, est considérée avec mépris par cette dernière. Cette petite vieille n’a pas réussi à conserver son emprise sur ses filles ! Pff……….
L’homme pressé, en bref
Un livre qui se lit vite, en mangeant, en se lavant, en travaillant. Un livre qui nous montre un homme qui ne connaît pas la notion de loisirs. Qui trouve que tous les films sont mortellement longs (coupez !!). Qui se déshabille en montant l’escalier qui monte à son appartement, afin de pouvoir se mettre au lit sans tarder. Qui abrège les repas. Qui vieillit avant tout le monde et compte ses cheveux blancs dès 30 ans !
Un livre, qui se lit lentement, qui se relit doucement, en ne faisant rien d’autre. Un livre-leçon qui nous donne les bonnes règles d’hygiène pour éviter la crise cardiaque (Pierre n’y échappera pas !), en nous rappelant que le brossage des dents se fait en 3 minutes, sans précipitation et qu’il est bon parfois de savourer le temps, en s’ennuyant, histoire de prendre conscience, tout simplement, de son existence, de sa densité !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Morand P., L’homme pressé, L’imaginaire, Gallimard, 2022, 275 pages

