L’homme au petit chien est un hyperosmique patenté !

L’homme au petit chien se nomme Félix Allard.1 Il s’agit d’un solitaire qui vit seul, fait son ménage seul et sort son chien… seul ! Il travaille chez Clarisse Annelet, une vieille femme qui tient une librairie de livres d’occasion. Cet homme, qui semble très ordinaire, a fait de la prison pour meurtre. Dans son journal intime, il décide de raconter sa vie. Une vie marquée par les odeurs, les fragrances, les senteurs !

L’histoire en deux mots

Félix n’a pas été un étudiant-modèle. A la mort de son père, il reprend l’entreprise de maçonnerie de celui-ci et vit avec sa mère, jusqu’à sa rencontre avec Anne-Marie Varennes, rencontrée sur le toit du Claridge, le jour du « Défilé de la Victoire ».

Rapidement, le couple bat de l’aile. Félix est cyclothymique et tout à fait capable de se raser en « chantonnant » le matin et de rentrer à la maison, le soir, déprimé, en se demandant bien ce qu’il fait avec Anne-Marie.

Un second souffle est retrouvé lorsqu’Anne-Marie rencontre une ancienne camarade de classe, Monique. Celle-ci est mariée avec Fernand Cornille, un homme qui brasse des affaires mirifiques et associe Félix à ces tripatouillages. L’argent rentre à flot. Le couple a une vie mondaine intense ! Félix joue les entrepreneurs débordés. Tout va pour le mieux !

Un homme décati, sensible à son aspect

Félix est un homme décati, qui regarde son image dans le miroir et se décrit sans concession. Parlant de ses cheveux, il nous dit : « Ils ont la teinte neutre et sale des serpillères qui ont beaucoup servi et on distingue à travers la peau blanche du crâne. » Pour le reste, Félix a beaucoup grossi et se trouve très laid. La maladie a eu raison de sa superbe ; Félix ne se reconnaît plus dans « cette peau flasque et blême, qui n’est plus à sa mesure. » Il se met alors à boire (« Je pue le marc. J’ai l’impression de le suer par tous les pores. »).

Un homme décati, sensible aux odeurs

Déjà tout petit, Félix était capable de rester des heures sans rien faire, juste à sentir le parfum d’une orange.

Lorsqu’il se met à rédiger ses mémoires ce sont les odeurs qui planent dans l’air qui le ramènent au temps de son enfance. « Cela me rappelle le cimetière de Puteaux et l’odeur des chrysanthèmes puis, des années plus tard, les promenades dans le bois de Boulogne, une main d’enfant dans la mienne. » On comprend donc à ce point du récit que Félix a des enfants.

En sortant de la prison de Melun où il a purgé sa peine, Félix est happé par les parfums du quotidien. « […] je reconnaissais l’odeur des sandwiches, de la bière tirée au tonneau, du vin et de l’alcool. »

Et lorsque la pluie tombe dehors, tout en écrivant son journal intime, Félix reste sensible aux odeurs qui l’entourent. « J’entends la pluie tomber, je sens l’odeur du chien et de mon pardessus qui sèche, l’odeur de ma peau, car le poêle chauffe fort. »

Toute odeur lui parle. Toute odeur constitue un véhicule qui le ramène dans le passé. Et c’est ainsi que Félix nous conte l’histoire troublante de sa rencontre avec une jeune Russe, le 7 juin 1936, dans un café, alors qu’il n’est encore qu’un jeune étudiant à la Sorbonne. Plutôt que de retourner en cours, Félix invite la jeune femme pour une partie de campagne, près de Corbeil. « Tout cela donnait une odeur complexe et assez écœurante : sa transpiration, les genêts, le vin blanc, le foin du matelas… » Un foin un « peu moisi », à l’odeur caractéristique ! Félix ramène la jeune femme à Paris et la voit « au milieu du trottoir, se remettre de la poudre et du rouge à lèvres tandis que des hommes se retournaient sur elle. » Le 7 juin 1936… une date mémorable pour le jeune garçon qui, de retour d’une journée de plaisir, trouve son père couché sur son lit de mort. Un accident de chantier a été fatal à l’entrepreneur en maçonnerie.

La fêlure de jeunesse a donc une senteur bien particulière, une odeur de moisissure, de sueur, de genêts… Un parfum de honte qui travaille Félix encore des années plus tard. « Mes mains sentaient encore la fille et le genêt. Je suis allé les laver. J’aurais voulu prendre un bain, me purifier. »

Un homme de ménage, sensible à la propreté

Félix fait son ménage seul et ne ménage pas sa peine. Il lave « à l’eau savonneuse le carrelage rouge de la cuisine et du cabinet de toilette » et aime à passer de la cire sur le parquet de sa chambre. « Sans compter que la cire sent bon ».

Un homme de ménage, sensible aux odeurs

Rue Lepic, Félix aime « l’odeur des légumes et des fruits », les jours de marché.

Une femme malade, sensible à la nourriture

Clarisse Annelet est une femme vieillie par la maladie, impotente, qui trouve son bonheur dans la nourriture et qui tente de s’immiscer dans la vie de son employé (Félix). Son « visage lourdement maquillé de tireuse de cartes » la fait ressembler à une médium. Ce qu’elle est un peu, tant elle devine tout ce que Félix tente de lui cacher.

L’homme au petit chien, en bref

Encore un roman de Georges Simenon où les odeurs ont de l’importance. Félix est coupable, depuis sa jeunesse. Il a trompé les siens, en menant joyeuse vie, plutôt que de travailler assidument à la faculté. Il est trompé par sa femme, séduite par Cornille. Un Cornille sûr de lui, qui le traite, dans son dos, « d’imbécile vaniteux » et de « faible » ! Un Cornille tué par Félix, furieux d’être traité ainsi !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Simenon G., L’homme au petit chien, Le monde, 2025, 206 pages