Nos regards
Les mascaras, des cosmétiques à l’origine de la réglementation cosmétique américaine

> 19 décembre 2017

Les mascaras, des cosmétiques à l’origine de la réglementation cosmétique américaine Prononcer le mot talc devant un chargé d’affaires réglementaires français, il vous répondra affaire du talc Morhange (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/a-l-origine-de-la-reglementation-cosmetique-l-affaire-du-talc-morhange-76/), prononcer le mot mascara devant son homologue américain, il vous répondra affaire de la coloration pour cils Lash Lure.

Si la triste affaire sanitaire qui a ému l’opinion publique française date des années 1970, l’affaire qui a bouleversé l’Amérique date, quant à elle, des années 1930. En 1933, The Cosmetic Manufacturing Company de Los Angeles met sur le marché une nouvelle formule de mascara qui promet monts et merveilles. Celle-ci n’est disponible qu’en institut de beauté. Grâce à elle, le regard est transcendé et la personnalité de l’utilisatrice est magnifiée : elle devient véritablement rayonnante ! Les encarts publicitaires dans les magazines affirment qu’il y a « un avant et un après ». Certes, « cet avant et cet après » existent bien mais c’est au détriment de la cliente et non à son avantage (https://www.aao.org/senior-ophthalmologists/scope/article/lash-lure-paraphenylenediamine-toxic-beauty). Les revues scientifiques de l’époque se font l’écho d’une situation qui paraît alors, et avec raison, totalement inconcevable. Une femme, membre active d’un club, vivant dans l’Ohio, qui pensait embellir son regard grâce à la teinture de ses cils devient aveugle, suite à un passage dans son institut de beauté (C. Dangerous eyelash dye, Journal of the Franklin Institute, 217, 1, 1934, 102). Le Lancet, en 1934, rappelle qu’il existe alors deux techniques pour colorer en noir les cils et les sourcils. La première technique consiste à utiliser du noir de fumée qui colore temporairement les cils et peut engendrer, dans certains cas, des phénomènes d’intolérance, à type de conjonctivites. Cette option est celle qui a été choisie par Mabel Williams, dès 1914, alors qu’elle s’est roussie cils et sourcils et qu’elle cherche à les reconstituer artificiellement (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/le-mascara-entre-savon-et-emulsion-son-coeur-balance-124/). La seconde technique, beaucoup plus osée du fait de la zone d’application, consiste à utiliser des colorants permettant de réaliser une coloration permanente. Parmi ces colorants, on trouve des dérivés d’aniline et ce, en particulier, dans un produit du commerce connu sous le nom de Lash Lure. Un certain nombre de réactions oculaires sont, en effet, observées suite à l’application de ce produit. Le premier cas répertorié par le Dr Greenbaum de Philadelphie débute par une réaction immédiate légère, qui empire les jours suivants avec formation d’un œdème. Une amélioration est notée lorsque les cils sont coupés. Six autres cas seront également déclarés ; leur degré de sévérité est plus ou moins important. L’imputation des effets observés au produit pour la coloration des cils Lash Lure est démontrée dans tous les cas, à l’exception d’un seul où le produit en cause est une teinture pour cheveux et barbes commercialisés par une société française (Godefroy’s french coloration for hair and beard) (Danger to the eyes from dyes, The Lancet, 223, 5759, 1934, 92). Le cas d’une femme de 52 ans aux sourcils épilés qui souhaita se les faire redessiner à l’aide d’une teinture permanente (en l’occurrence le produit Lash Lure) conduisit à la mort de cette dernière, par septicémie. L’épilation des sourcils avait créé une porte d’entrée pour les ingrédients et les micro-organismes présents dans un cosmétique de piètre qualité (https://www.aao.org/senior-ophthalmologists/scope/article/lash-lure-paraphenylenediamine-toxic-beauty).

Ces affaires qui percutent de plein fouet le monde des cosmétiques vont participer à améliorer un système qualité parfois (souvent) défaillant, via une FDA à l’écoute des associations de consommateurs. Des journalistes, que l’on pourrait qualifier de lanceurs d’alerte, commencent à faire entendre leur voix et aiguillonnent une administration qui entend tout cela d’une oreille complaisante.

Un certain nombre de médicaments (cures-miracles présentées comme permettant de traiter le diabète, la tuberculose ou les maladies pulmonaires…), d’aliments dont les allégations trompeuses induisent le consommateur en erreur et de cosmétiques susceptibles de nuire à la santé sont regroupés, pour former ce qu’un journaliste n’hésitera pas à qualifier de « chambre des horreurs américaine ». L’affaire de l’élixir Sulfanilamide qui coûte la vie à plus de 100 patients est décisive et aboutit à la signature par Franklin Roosevelt du Food, Drug, and Cosmetic Act, le 25 juin 1938. Cette loi marque le début d’une nouvelle ère, en ce qui concerne les industries pharmaceutique et cosmétique. Les notions de « sécurité d’emploi », d’ « allégations justifiées », de « tolérance », de « contrôles » font timidement leur apparition dans un univers où régnait jusque-là une grande liberté ! (https://www.fda.gov/aboutfda/whatwedo/history/origin/ucm054826.htm - consulté le 5 septembre 2017).

Les leçons du passé sont désormais bien prises en compte. Aux Etats-Unis, les colorants pour teintures capillaires dénommés « coal-tar hair dyes » par référence à un temps où la chimie des colorants nécessitait l’emploi de goudron (ils sont appelés de façon plus exacte colorants organiques ou de synthèse) sont, comme leur nom l’indique, des colorants destinés aux préparations capillaires et on ne pourra donc les retrouver ni dans les préparations pour tatouage temporaire (type henné), ni dans les préparations pour colorer les cils et les sourcils (https://www.fda.gov/cosmetics/productsingredients/products/ucm143066.htm#law).

En Europe, la réglementation basée sur l’établissement d’une liste négative (substances interdites) et de listes positives (substances autorisées sous certaines conditions) fait une place aux colorants capillaires dans l’Annexe III (Liste des substances que les produits cosmétiques ne peuvent contenir en dehors des restrictions prévues). En ce qui concerne la paraphénylènediamine et ses dérivés (colorant dérivé de l’aniline), il est clairement spécifié que ces colorants ne peuvent pas être employés pour la coloration des cils et des sourcils.

Quel que soit le type de produit formulé (produit d’hygiène, produit de maquillage, produit de soin…), il conviendra de toujours garder à l’esprit qu’un cosmétique ne doit pas nuire à la santé humaine.

Respect des listes de substances autorisées et interdites, respect des BPF… sont indispensables pour mettre sur le marché des produits sympathiques, n’ayant aucune velléité de se retourner contre le consommateur qu’ils sont censés embellir !







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