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Les kosmétikpourkipupu ou l’hymne aux cosmétiques de Raymond Queneau

> 07 octobre 2018

Les kosmétikpourkipupu ou l’hymne aux cosmétiques de Raymond Queneau

Prenez un roman qui commence par « Doukipudonktan » et qui finit par « J’ai vieilli », avec comme leitmotiv la phrase « Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire. », prenez un tonton hors norme par sa taille, nommé Gabriel - qui est peut-être « hormosessuel » - qui « danse dans une boîte de pédales déguisé en Sévillane » ou en tutu « La mort du cygne », prenez une petite Zazie qui rêve de prendre le métro et qui n’y arrivera pas pour cause de grève... vous comprendrez que les rêves sont parfois loin de la réalité.1

Tout commence sur un quai de gare (celle d’Austerlitz). Gabriel attend Zazie. Il est cerné par une foule malodorante. « Pas possible, ils se nettoient jamais. Dans le journal, on dit qu’il y a 11 % des appartements à Paris qui ont des salles de bains, ça m’étonne pas, mais on peut se laver sans. » Afin de respirer plus librement, Gabriel agite une pochette parfumée sous son nez. Son parfum : « Barbouze de chez Fior ». « Qu’est-ce qui pue comme ça ? » s’interroge la voisine de Gabriel. « Si je comprends bien, ptite mère, tu crois que ton parfum naturel fait la pige à celui des rosiers. Eh bien tu te trompes, ptite mère, tu te trompes. » Barbouze de chez Fior - un parfum d’homme - aux notes « d’ambre lunaire » et de « musc argenté » ne fait pas l’unanimité. Si Gabriel le trouve raffiné, les mauvaises langues ajoutent, méchamment, « raffiné dans une raffinerie de caca. » Un homme en vélo (« le hanvélo ») n ‘hésite pas à dire à Gabriel : « Toi, tu pues (un temps). La marjolaine ». Comme quoi, les goûts et les odeurs ça ne se discutent pas !

Gabriel met du rouge à lèvres, s’épile le menton et les « cuisses naturellement assez poilues il faut le dire », pour des raisons professionnelles…

Zazie, quant à elle, n’en fait qu’à sa tête. Une toilette de chat le matin (« [...] elle s’humecta, se tamponna un peu d’eau ici et là plus un coup de peigne un seul dans les cheveux. » Cette provinciale est habituée à une vraie salle de bains avec bidet et tout le toutim... alors se retrouver à Paris dans un micro-appartement avec une cuvette et un broc c’est un peu déstabilisant !

Ce roman est baigné de cosmétiques. Les propos « frisent souvent l’injure » ou plutôt la « permanentent » !

Les formules s’enchaînent. Au sujet de la vie : « Un rien l’amène, un rien l’anime, un rien la mine, un rien l’emmène. »

Passer 48 heures, à Paris, constitue, pour Zazie, une épreuve de vieillissement accéléré. Il faudrait la prévenir, le temps ça passe toujours trop vite et sans cosmétiques, point de salut. « Si tu crois petite/si tu crois ah ah/que ton teint de rose/ta taille de guêpe/tes mignons biceps/tes ongles d'émail/ta cuisse de nymphe/et ton pied léger/si tu crois petite/xa va xa va xa va/va durer toujours/ce que tu te goures/fillette fillette/ce que tu te goures !2

Crème hydratante, crème anti-âge, blush, crème amincissante, vernis à ongles, crème jambes légères... sont des alliés qu’il ne fait pas sous-estimer, chère Zazie !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien pour avoir permis cette rencontre improbable entre la chanteuse Zazie et Raymond Queneau au niveau d’une bouche de métro…


Bibliographie

1 R. Queneau, Zazie dans le métro, Ed. Gallimard, 1959
2 R. Queneau, L’instant fatal, Ed. Gallimard, 1948






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