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Les cosmétiques, des armes de séduction massive !

> 27 janvier 2019

Les cosmétiques, des armes de séduction massive !

Il faut se méfier des cosmétiques, semble nous dire Maupassant dans son roman.1 La gentille Jeanne Le Perthuis des Vauds, fille du baron Simon-Jacques et de la baronne Adélaïde, est, lorsqu’elle sort du Sacré-Cœur, un « portrait de Véronèse avec ses cheveux d’un blond luisant qu’on aurait dit déteint sur sa chair d’aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet, d’une sorte de velours pâle qu’on apercevait un peu quand le soleil la caressait. » Des yeux bleus et deux grains de beauté, l’un sur l’aile gauche du nez, l’autre sur le menton, complètent ce tableau déjà charmant. La baronne Adélaïde, elle, ne brille pas par sa beauté (« six boudins réguliers de cheveux pendillants » encadrent son visage), mais par sa gaieté et par sa bonté. Le baron est, lui aussi, un bon et brave homme.

Des bains à foison...

Lorsque le baron récupère sa fille, toute chaste, à la sortie du couvent, il se donne pour mission de « la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable. » Il est aidé en cela par un décor propice ; le château des Peuples embaume les parfums. Un jasmin « exhalait continuellement son haleine pénétrante. » Jeanne est toute excitée à l’idée de trouver un mari. La campagne environnante exerce sur elle une action tour à tour lénifiante (« Le repos de la campagne la calma comme un bain frais. ») ou bien au contraire vivifiante (« Sans conscience du danger » Jeanne nage « à perte de vue »). Les bains quotidiens sont des bains de nature, d’océan, de liberté, de joie de vivre...

Du mascara sur les cils, de la cire dans les cheveux...

Le vicomte Julien de Lamare possède un esprit étroit, est avare et coureur de jupons, mais il possède une figure agréable aux femmes et, par conséquent, « désagréable aux hommes ». « Ses cheveux noirs et frisés ombraient son front lisse et bruni ; et deux grands sourcils réguliers comme s’ils eussent été artificiels rendaient profonds et tendres ses yeux sombres [...] ». « Ses cils serrés et longs » donnent un « charme langoureux » à son œil séducteur. A croire que chaque matin, le beau Julien use de mascara pour rendre son œil plus séduisant encore ! Une fois Jeanne séduite, plus question de passer deux heures à sa toilette. Un vieux vêtement de chasse constellé de taches, une « barbe mal coupée », des mains laissées à l’abandon... tout cela est bien suffisant pour une vie campagnarde, loin de toute société. Le beau Julien est, au quotidien, brutal, violent, désagréable, pingre... Qu’un jupon passe à proximité et le beau Julien reprend du service. Un petit tour dans le cabinet de toilette et la métamorphose s’opère : « Ses cheveux tout à l’heure ternes et durs, avaient repris soudain sous la brosse et l’huile parfumée leurs molles et luisantes ondulations. »

Des produits douche sans séquestrant...

Le bain de romantisme promis à Jeanne tourne vite au cauchemar. L’ennui s’installe aux côtés de la jeune épouse délaissée pour la petite bonne Rosalie, sa sœur de lait. «L’habitude mettait sur sa vie une couche de résignation pareille au revêtement de calcaire que certaines eaux déposent sur les objets. » Comme le calcaire des eaux dures se dépose sur la peau, les cheveux et les canalisations lorsque l’on n’a pas pris soin d’ajouter un séquestrant dans son produit douche, l’ennui pétrifie Jeanne.

Des parfums enivrants...

Après les « horribles odeurs de paquebot », Jeanne découvre l’odeur prégnante de l’île de beauté, lors de son voyage de noces. « C’est la Corse qui fleure comme ça, madame ; c’est son odeur de jolie femme, à elle. Après 20 ans d’absence, je la reconnaîtrais, à cinq milles au large. »

Des voisins conservés dans le formol...

Le vicomte de Briseville a « les dents déchaussés », les cheveux comme « enduits de cire ». Le vicomte et la vicomtesse semblent être des « conserves de noblesse » dont la date de péremption est largement dépassée.

Une petite bonne par qui le scandale arrive...

... et qui perd sa coquetterie en même temps que sa vertu. Elle « n’achetait plus rien aux marchands voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs corsets et leurs parfumeries variées. »

Guy de Maupassant, qui s’y connaît en conquêtes féminines, donne ici une leçon de séduction à destination des chasseurs invétérés. Un polissoir pour les ongles, une crème pour faire les mains douces, une touche de mascara pour ombrer le regard, un peu de cire subtilement placée dans les cheveux, quelques gouttes de parfum... et tout est prêt pour refermer le piège sur sa proie !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui voit, dans le mascara, une arme particulièrement redoutable !

Bibliographie

1 de Maupassant G. Une vie, Le livre de Poche, Albin Michel, 1959, 249 pages






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