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Les cosmétiques de ma mère, selon Albert Cohen

> 09 mars 2019

Les cosmétiques de ma mère, selon Albert Cohen

« Le livre de ma mère » est un livre qui se lit après un démaquillage soigneux.1 Attention au mascara qui coule, au fond de teint qui se délaye sous le coup de l’émotion qui nous étreint du début à la fin. La « géniale », la « petite fille chérie » a gravé, de manière indélébile, des scènes de la vie quotidienne, « tatouées dans le cœur » du fils, parfois attentif, parfois ingrat, toujours aimant. Il la revoit jeune, poudrant son bébé en riant ; il la revoit âgée, le dentier dans un verre d’eau, se levant la nuit de bonne grâce pour lui tenir compagnie dans ses insomnies.

Albert Cohen joue les fils prodigues et chante une mère qui « n’avait pas de moi mais un fils. » Cette mère « dignement corsetée » tient la main d’un Albert qui aimerait toujours avoir 10 ans dans son « costume marin de la Belle Jardinière ».

La mère d’Albert n’est pas une poupée fardée à l’excès ; elle utilise même plutôt les cosmétiques avec parcimonie.

De l’huile sur les cheveux

La mère d’Albert prend soin de ses cheveux. Ils sont « bien ordonnés et lustrés d’antiques huiles d’amandes douces ».

De la poudre de riz sur le visage

« La reine de Saba déguisée en bourgeoise » se poudre les joues, en secret et avec un grand sentiment de péché », le jour du Sabbat. Sa poudre de prédilection est une « poudre blanche de Roger et Gallet », « Vera Violetta ». Son parfum subtil se mêle à celui du myrte lorsque le fils et le mari reviennent de la synagogue.

De l’eau de Cologne « pas très chère » pour parfumer les factures d’électricité

« Mon gui », celle qui s’accroche et tire sa sève du fils adoré n’a aucun sens du rangement. Les feuilles d’impôts sont « dans la cheminée », les quittances de loyer « sous le bicarbonate de soude », les factures d’électricité « à côté de l’eau de Cologne » et les ordonnances du médecin « dans le pavillon du vieux gramophone ».

Un savon luxueux qui en dit long

La « chérie » d’Albert est très observatrice. Lorsqu’elle est dans le tram, elle aime à détailler ses voisins/voisines. Elle remarque, ainsi, un jour, une « petite commise » qui admire « le savon coûteux » qu’elle vient d’acheter. « La pauvre, me disait-elle, elle se console avec ce savon de luxe, ça lui remplace la grande vie. »

Les fils qui négligent leur mère pour une « Atalante », qui se laissent berner par d’« exquises diablesses » ou embaumer par le « parfum d’une nymphe » doivent au plus vite se ruer sur ce petit recueil qui les emmènera sur des chemins pierreux. La mort est à chaque coin de page, on la croise dans les rues (« jeunes et fardées futurs cadavres femelles »). Que ces fils se rassurent, les mères ont toujours un coup d’avance ; elles attendent toujours leur fils aimé quel que soit l’endroit où elles se trouvent.

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour cet (ou cette, d'ailleurs !) hymne à l'amour d'une mère.

Bibliographie

1 Cohen A., Le livre de ma mère, Folio, Gallimard, 1974, 175 pages






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