Les bisphénols dans les cosmétiques, à dose homéopathique, mais sans effet curatif !
En 2017, on estimait que le bisphénol A présent dans l’organisme était majoritairement dû à l’alimentation, avec, entre autres la consommation de conserves (pour 90 %), les 10 % restants correspondant à un apport par voie cutanée (papier thermique, cosmétiques…) ou par inhalation.1 Dans le domaine alimentaire, on constate que si la boite de conserve ou le contenant en plastique peut être source de bisphénols, le légume lui-même peut également être contaminé par du bisphénol (ou des bisphénols, car il existe plusieurs dérivés), du fait de la pollution d’ordre environnemental.2 Les personnes qui pensent avoir un mode de vie sain peuvent donc être touchées comme les autres.3
Bisphénols ? Pourquoi ce pluriel… Eh bien, tout simplement, car le bisphénol A n’est qu’un représentant d’une vaste famille et qu’il est substitué, actuellement, par des dérivés de structure analogue, les bisphénol S, F etc…4 Quelle que soit la lettre de l’alphabet, pas de quoi être optimiste au sujet de ces substances considérées comme des perturbateurs endocriniens.5
Un sujet à creuser donc !
Du point de vue de la réglementation cosmétique
Les bisphénols A, S et AF sont des ingrédients interdits ; ils sont listés en Annexe II du Règlement (CE) N°1223/2009, au n° 1176,6 17027 et 1743.8 On ne devrait donc, en théorie, pas en trouver dans les cosmétiques, du moins dans le cadre d’une introduction « intentionnelle » !
Un lien ténu entre habitudes cosmétiques et contamination du lait maternel
Selon les habitudes cosmétiques des mères, il semble possible de prédire la présence de certains bisphénols dans le lait maternel. Le bisphénol A est, nous dit, d’autant plus présent que la femme utilise des produits de maquillage ; le bisphénol F est mis en lien, quant à lui, avec la consommation de crème solaire.9 Les études sur ce sujet sont assez nombreuses et tentent de faire le lien entre les habitudes de vie et la présence plus ou moins importante de certains représentants de la famille des bisphénols. Si les cosmétiques sont ainsi apparus dans le viseur des chercheurs, ils ne sont pas les seuls et sont incriminés au même titre que les compléments alimentaires10 ou bien d’autres produits.
Un lien ténu entre habitudes cosmétiques et présence de bisphénol dans les urines
La présence de bisphénol A dans les urines a tout l’air d’être plus importante chez les adeptes du baume à lèvres.11 Il est également possible de retrouver du bisphénol A dans les urines des esthéticiennes travaillant en salon de beauté à des taux supérieurs à ceux des femmes restant au foyer,12 ce qui montre que le cosmétique appliqué, que ce soit sur soi ou sur autrui, peut, du fait du contact cutané, exposer à un risque similaire ou même plus élevé.
Difficile de se faire une idée précise des cosmétiques à éviter lorsque l’on souhaite faire baisser son taux urinaire de bisphénols. Si le baume à lèvres est pointé du doigt par certains, c’est la crème anti-vergetures, les nettoyants visage et les gels douche13 qui sont à contourner pour les autres et ce même si selon certaines analyses ces deux dernières catégories sont les moins susceptibles de renfermer des bisphénols. Etrange !
Mais au fait, un cosmétique peut-il vraiment être source de bisphénols ?
Oui ! nous répondent, sans hésiter, des chercheurs chinois, qui, en 2018, se sont penchés sur la composition de 150 « produits de soin personnel », répartis en 11 catégories et y ont recherché la présence de divers bisphénols (A, S, B, F, AF) et ont pu dresser une sorte de palmarès, avec, d’un côté, les bons élèves correspondant aux formules ne renfermant que peu de bisphénols (moins de 20 ng/g), soit les dentifrices, les shampooings, les produits nettoyants pour le visage et le corps, et, de l’autre côté, les mauvais élèves pour lesquels des teneurs de l’ordre de 40 à 80 ng/g de bisphénols sont retrouvées soit les produits solaires, les sticks labiaux, les crèmes pour les mains et le corps et les masques.14 Oui, nous confirment des chercheurs nigériens… on trouve des bisphénols dans les cosmétiques.15
Mais au fait, l’eau potable peut-elle être source de bisphénols ?
Apparemment oui, nous disent des chercheurs slovènes qui, en outre, s’interrogent sur la formation de dérivés halogénés dérivés de bisphénols dans les eaux traitées.16
Les bisphénols, des contaminants « non intentionnels »
Il faut bien reconnaître que ces contaminants ne sont pas versés dans la soupe cosmétique intentionnellement, afin de nous empoisonner. Ils proviennent, en revanche, des contenants, soit des futs métalliques avec des revêtements époxy (source de bisphénols)17 utilisés pour le stockage des matière premières, soit des emballages eux-mêmes du produit fini. Et il est donc important de rappeler que l’industriel doit se pencher sérieusement sur la question de la migration des polluants du contenant vers le contenu avant de mettre les produits concernés sur le marché.18
On considère que l’éthanol (nom INCI : alcohol) est un bon solvant d’extraction du bisphénol A. On sait également, que les corps gras comme les huiles végétales (huile d’olive) sont susceptibles d’être source de bisphénol A.20 On trouve peu d’études sur ce sujet, ce qui est dommage, car il serait utile de savoir quels ingrédients sont particulièrement attirants à l’égard de cette catégorie de polluants.
Et les bisphénols, c’est comme les ennuis
A noter que les polluants volent en escadrille et que, là où l’on trouve des bisphénols, on trouve aussi des phtalates et des filtres UV ou bien d’autres joyeusetés. Et ce tant dans la nature que dans les liquides biologiques.21
Les bisphénols, en bref
Dire que les bisphénols présents dans l’organisme proviennent majoritairement de notre consommation cosmétique semblerait très audacieux et scientifiquement faux.
Dire que la réduction de notre consommation cosmétique permet de réduire la présence de polluants dans notre organisme ne parait pas très téméraire, mais scientifiquement vrai.
Pour autant, les cosmétiques sont indispensables ; il convient donc d’étudier les interactions contenant-contenu avec rigueur et de s’attacher à vérifier scrupuleusement la qualité des ingrédients utilisés. Un travail long, coûteux, fastidieux, qui met à l’écart toutes les sociétés n’ayant pas les reins suffisamment solides pour mettre en œuvre un processus de qualité irréprochable !
Bibliographie
1 von Goetz N, Pirow R, Hart A, Bradley E, Poças F, Arcella D, Lillegard ITL, Simoneau C, van Engelen J, Husoy T, Theobald A, Leclercq C. Including non-dietary sources into an exposure assessment of the European Food Safety Authority: The challenge of multi-sector chemicals such as Bisphenol A. Regul Toxicol Pharmacol. 2017 Apr;85:70-78
2 Chiu CH, Sun SH, Yao YJ, Chuang Y, Lee YT, Lin YJ. Concentrations, composition profiles, and in vitro-in silico-based mixture risk assessment of bisphenol A and its analogs in plant-based foods. Environ Int. 2025 Jan;195:109229
3 Di Napoli I, Tagliaferri S, Sommella E, Salviati E, Porri D, Raspini B, Cena H, Campiglia P, La Rocca C, Cerbo RM, De Giuseppe R. Lifestyle Habits and Exposure to BPA and Phthalates in Women of Childbearing Age from Northern Italy: A Pilot Study. Int J Environ Res Public Health. 2021 Sep 15;18(18):9710
4 Lin N, Li Z, Zhang L, Tang H, Feng Y, Zhu X, Liu H, Wang M, Hu F. Perinatal bisphenols combined exposure caused working memory impairment by disturbing the ventral hippocampus-medial prefrontal cortex circuit. Ecotoxicol Environ Saf. 2026 May;316:120126
5 Stanojević M, Sollner Dolenc M. Mechanisms of bisphenol A and its analogs as endocrine disruptors via nuclear receptors and related signaling pathways. Arch Toxicol. 2025 Jun;99(6):2397-2417
6 https://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/details/29395
7 https://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/details/100375
8 https://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/details/105974
9 Cinkilli Aktağ E, Yalçin SS, Balci Özyurt A, Erdemli Köse SB, Yalçin S, Çakir DA, Erkekoğlu P. Associations of maternal behaviours and environmental exposures with melamine and bisphenol analogs in breast milk: a cross-sectional study. Int J Environ Health Res. 2025 Dec;35(12):3923-3936
10 Iribarne-Durán LM, Serrano L, Peinado FM, Peña-Caballero M, Hurtado JA, Vela-Soria F, Fernández MF, Freire C, Artacho-Cordón F, Olea N. Biomonitoring bisphenols, parabens, and benzophenones in breast milk from a human milk bank in Southern Spain. Sci Total Environ. 2022 Jul 15;830:154737
11 Husøy T, Andreassen M, Hjertholm H, Carlsen MH, Norberg N, Sprong C, Papadopoulou E, Sakhi AK, Sabaredzovic A, Dirven HAAM. The Norwegian biomonitoring study from the EU project EuroMix: Levels of phenols and phthalates in 24-hour urine samples and exposure sources from food and personal care products. Environ Int. 2019 Nov;132:105103
12 Moradi M, Mansouri M, Yazdi NB, Arfaeinia H, Afrashteh S, Fattahi N, Soleimani F. Urinary levels of phenolic compounds in women working in beauty salons. Sci Rep. 2026 Feb 10;16(1):8112
13 Nakiwala D, Vernet C, Lyon-Caen S, Lavorel A, Rolland M, Cracowski C, Pin I, Calafat AM, Slama R, Philippat C; SEPAGES study group. Use of personal care products during pregnancy in relation to urinary concentrations of select phenols: A longitudinal analysis from the SEPAGES feasibility study. Int J Hyg Environ Health. 2020 Jun;227:113518
14 Lu S, Yu Y, Ren L, Zhang X, Liu G, Yu Y. Estimation of intake and uptake of bisphenols and triclosan from personal care products by dermal contact. Sci Total Environ. 2018 Apr 15;621:1389-1396
15 Ucheana IA, Omeka ME, Ezugwu AL, Agbasi JC, Egbueri JC, Abugu HO, Aralu CC. A targeted review on occurrence, remediation, and risk assessments of bisphenol A in Africa. Environ Monit Assess. 2024 Nov 13;196(12):1193
16 Klančič V, Gobec M, Jakopin Ž. Halogenated ingredients of household and personal care products as emerging endocrine disruptors. Chemosphere. 2022 Sep;303(Pt 1):134824
17 Pagnotta L. Metal Packaging: From Monolithic Containers to Hybrid Architectures. Materials (Basel). 2026 Mar 17;19(6):1177
18 Thomas C, Siong D, Pirnay S. Evaluation of the content–containing interaction in cosmetic products using gas chromatography-mass spectrometry. Int J Cosmet Sci. 2014 Aug;36(4):327-35
19 Murat P, Ferret PJ, Coslédan S, Simon V. Assessment of targeted non-intentionally added substances in cosmetics in contact with plastic packagings. Analytical and toxicological aspects. Food Chem Toxicol. 2019 Jun;128:106-118
20 Abou Omar TF, Sukhn C, Fares SA, Abiad MG, Habib RR, Dhaini HR. Bisphenol A exposure assessment from olive oil consumption. Environ Monit Assess. 2017 Jul;189(7):341
21 Xue M, Hong Y, Lu Y, Liu S, Wu H. Determination of 116 Pharmaceuticals and Personal Care Products in Water by Ultra-High Performance Liquid Chromatography-Tandem Mass Spectrometry. J Sep Sci. 2025 Dec;48(12):e70338

