Nos regards
Les alkyl glucosides, allergènes de l’année 2017… mais est-ce vraiment ça ?

> 15 mars 2018

Les alkyl glucosides, allergènes de l’année 2017… mais est-ce vraiment ça ? Les allergies aux cosmétiques constituent la face sombre de cette catégorie de produits. Si les dermatologues les recommandent en appoint de certaines pathologies, ils les regardent également avec circonspection, étant donné le nombre de patients qui frappent à leur porte, suite à une intolérance à leur produit de soin, à leur produit de protection solaire, à leur produit d’hygiène…

La mention « hypoallergénique » apposée sur certains cosmétiques n’est pas forcément gage de l’absence d’allergènes reconnus dans la formule. Si pour certains ingrédients la bibliographie les concernant est lourde et ne laisse aucun doute quant à leur pouvoir allergisant élevé – c’est le cas par exemple de la méthylchloroisothiazolinone (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/la-methylisothiazolinone-mit-un-conservateur-dont-on-est-heureusement-en-train-de-se-debarrasser-155/) ou du baume du Pérou (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/le-baume-du-perou-c-est-vraiment-pas-le-perou-464/), d’autres ingrédients (tocophérol, parabens, dipropylène glycol, polyméthylmétacrylate, PEG-150 distéarate) sont pointés du doigt bien à tort (Carsten R. Hamann, Stewart Bernard, Dathan Hamann, Ronald Hansen, Jacob P. Thyssen, Is there a risk using hypoallergenic cosmetic pediatric products in the United States? Journal of Allergy and Clinical Immunology, 135, 4, 2015, 1070-1071).

Les alkylglucosides se retrouvent ainsi, bien involontairement, sous le feu des projecteurs.

Ce sont des ingrédients de plus en plus souvent retrouvés dans les produits cosmétiques. Ces tensioactifs non ioniques, obtenus par réaction du glucose avec différents alcools gras, sont biodégradables, ce qui leur confère une popularité croissante ; ils sont également moins irritants que des tensioactifs anioniques tels que le laurylsulfate de sodium ou le lauryléthersulfate de sodium, ce qui renforce encore cette popularité. Les produits rincés ou non rincés sont également concernés.

Leur présence de plus en plus fréquente dans le domaine cosmétique se traduit par une augmentation du nombre de cas d’allergies mis en relation avec leur utilisation. Entre 2014 et 2016, le pourcentage de résultats positifs aux patchs tests réalisés avec le décylglucoside est passé de 1,3 à 2,2. C’est pour cette raison que l’American Contact Dermatitis Society a souhaité décerné un prix un peu particulier à cet ingrédient et plus largement à l’ensemble des ingrédients de sa famille. « Allergène de l’année » est désormais l’étiquette qui leur est collé dans le dos, alors que, jusque-là, on les appréciait tout particulièrement.

On notera que les molécules les plus impliquées sont les lauryl- et décylglucosides. Les manifestations surviennent préférentiellement chez des sujets à terrain atopique. Le mécanisme de sensibilisation n’est pas encore connu.

Produits solaires et produits hydratants sont les produits montrés du doigt par certains auteurs tels Emily Boozalis et Shivani Patel. Le Tinosorb M (Methylene Bis-Benzotriazolyl Tetramethylbutylphenol (and) Aqua (and) Decyl Glucoside (and) Propylene Glycol (and) Xanthan Gum) est également considéré comme susceptible de déclencher des allergies de contact du fait de la présence de decylglucoside dans cette matière première (Emily Boozalis, Shivani Patel, “Allergen of the Year” alkyl glucoside is an ingredient in top-selling sunscreens and facial moisturizers, Journal of the American Academy of Dermatology, 2017, DOI10.1016/j.jaad.2017.10.013).

Ce qui arrive aux alkylglucosides n’est pas sans nous rappeler l’aventure survenue à la cocamidopropylbétaïne, un tensioactif amphotère utilisé pour la formulation des shampooings doux. Alors qu’elle était suspectée d’être allergisante, on se rendit compte, au bout d’un certain nombre d’années, que le véritable allergène était la 3-diméthylaminopropylamine, une amine aliphatique utilisée lors de sa synthèse. La purification de la matière première permit de classer le dossier de cet ingrédient très utile (Paolo D. Pigatto, Andrea S. Bigardi, Francesco Cusano, Contact dermatitis to cocamidopropylbetaine is caused by residual amines: Relevance, clinical characteristics, and review of the literature, American Journal of Contact Dermatitis, 6, 1, 1995, 13-16).

La production des alkylglucosides peut se faire de différentes manières. La littérature est abondante à ce sujet et fait état, en particulier, d’une méthode biotechnologique. Le recours à des enzymes dont le coût est assez élevé engendre la nécessité de réaliser une étape d’immobilisation qui consiste à rendre le système enzymatique insoluble dans le milieu réactionnel, ce qui permet par la suite de le récupérer. Ceci peut se faire de différentes façons et en particulier par réticulation avec du glutaraldéhyde (Ephraim Katchalski-Katzir, Dieter M Kraemer, Eupergit® C, a carrier for immobilization of enzymes of industrial potential, Journal of Molecular Catalysis B: Enzymatic, 10, 1–3, 2000, 157-176). Ce dernier, connu pour ses propriétés antimicrobiennes, est un générateur de formol qui posséde des propriétés sensibilisantes (Jos J. van Triel, Bianca W.J. van Bree, David W. Roberts, Hans Muijser, C. Frieke Kuper, The respiratory allergen glutaraldehyde in the local lymph node assay: Sensitization by skin exposure, but not by inhalation, Toxicology, 279, 1–3, 2011, 115-122). Peut-être ne faut-il pas chercher plus loin…

Par pitié, sauvons les alkylglucosides, ces tensioactifs doux… Si maintenant les tensioactifs doux sont allergisants, alors à quels produits allons-nous vouer nos peaux ?

Comme Alain Bashung, nous avons envie que « ne durent que les moments doux »…, nous avons envie d’en savoir plus sur le réel effet allergisant de ces ingrédients bien utiles pour qui veut formuler des produits « doux »!







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