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Leçons de savoir-vivre pour éviter le ridicule, avec Mme de Genlis !

> 28 avril 2018

Leçons de savoir-vivre pour éviter le ridicule, avec Mme de Genlis ! Vous avez aimé les Lettres de Madame la marquise de Sévigné, vous adorerez les Mémoires de Madame la comtesse de Genlis (Le temps retrouvé, le mercure de France, 2004, 438 pages). Beaucoup d’esprit comme la célèbre épistolière, mais à son actif aucun temps mort...

Il fait bon passer quelques heures auprès de Mme de Genlis (1746 - 1830). Comme un bon vin, ses Mémoires, qui sont de « bons mémoires » parce que « parfaitement véridiques », se dégustent les yeux fermés. Le ton est élégant, moelleux ou nerveux, jamais bouchonné, maigre ou sur. C’est à pas vifs que l’on suit Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, marquise de Sillery. La belle dame nous entraîne dans un milieu racé, où l’on sait asséner des vérités peu plaisantes, de manière élégante et toujours avec le sourire. Félicité a l’art de la formule et brille d’un esprit très XVIIIe siècle. Elle est consciente de ses qualités et affirment sans rougir que « tous les journalistes sans exception louèrent à l’excès cet ouvrage. » Elle parle alors de son « Théâtre d’éducation ». Elle sait tout sur tout ; elle sait tout mieux que tout le monde. Aucun bricolage (à base de ruban, de carton, de cheveux...) ne lui résiste... Douée d’une « très grande mémoire », elle apprend l’anglais en seulement cinq mois.

Le règne de Louis XIV est, sans conteste, le plus beau à ses yeux. Parlant de personnes ayant côtoyé le grand Roi : « On les écoutait avec intérêt ; on croyait entendre parler l’Histoire. » Félicité regrette les temps anciens... « C’était mieux avant », nous dit-elle, en revenant d’émigration. C’est sous forme d’une litanie, qu’elle nous présente tout ce qui a changé, depuis la Révolution. Nous ne retiendrons que ce qui est en rapport avec l’hygiène et l’esthétique. Lorsque l’on sortait de table, dans l’ancien temps, l’on passait dans une antichambre, pour se « rincer la bouche ». Désormais, « se laver les mains et cracher dans un vase » se fait en public, dès que l’on sort de table. Quelle vulgarité ! Pleine de pudeur, Félicité s’offusque de trouver des femmes du meilleur monde « parées et couchées sur un canapé, et sans couvre-pieds. » Mais où va-t-on ?

La maîtresse du duc de Chartres (le futur Philippe Egalité) a toutes les qualités et comme elle est très pédagogue, elle réussit le tour de force d’être chargée de l’éducation des jeunes princes. Félicité est l’ennemie de la mollesse. Elle n’élève pas la princesse au petit pois, mais des princes, capables de « braver le soleil, la pluie ou le froid. » Elle enseigne à ses élèves toutes choses utiles. Ils savent nager (c’est « une chose qu’il faut savoir pour soi et pour les autres »), « saigner » les malades et « panser les plaies ».

L’éditeur François-Barrière nous la décrit, en 1823, « assise devant une table de bois de sapin », couverte d’un véritable bric-à-brac : « des brosses à dents, deux pots de confiture entamés, des coquilles d’œufs, des peignes, un petit pain, de la pommade [...] ». Dans ce fouillis, nous nous intéresserons, tout spécialement, à la brosse à dent ; en nous approchant, nous constaterons qu’elle ressemble étrangement à celle que l’on peut trouver dans les salles de bains d’aujourd’hui. Rappelons à ce sujet que la plus ancienne brosse à dents correspondant à des « poils rangés à angle droit sur un manche » est chinoise ; sa date de naissance exacte est le 25 juin 1498. Il y est fait mention dans l’Encyclopédie chinoise de 1609. Il faut attendre le Siècle des Lumières pour que ces dernières veuillent bien se soucier de l’hygiène bucco-dentaire de manière efficace et rationnelle. C’est un papetier anglais né en 1734, William Addis, bricoleur durant ses loisirs, qui reprend à son compte l’idée des Chinois et qui devient célèbre en réussissant à devenir fournisseur de la famille royale (http://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1980x014x002/HSMx1980x014x002x0221.pdf).

On découvre Mme de Genlis, à six ans, le corps sanglé dans « un corps de baleine », les « pieds emprisonnés dans des souliers étroits », qui rendent la marche impossible ; ajouter à cela « trois à quatre mille papillotes sur la tête » et vous comprendrez d’où vient la vocation de Félicité. Les enfants, quand on les aime, on ne leur fait pas subir de telles choses.

On la retrouve, un peu plus tard, prête à poser pour Monsieur Tirmane. Le peintre a choisi de la représenter « en cheveux épars parce qu’il était très frappé de la longueur de ses cheveux et de leur couleur châtaigne ». Pour le grand jour, Félicité n’a pas regardé à la dépense. Elle a mis « un pied de rouge très foncé » et elle a entortillé ses longs cheveux non poudrés autour de son cou, de ses bras et de sa taille. Ecarquillant les yeux afin de les rendre plus séduisants... la belle jeune fille se transforme à s’y méprendre en une « figure de Gorgone ».

Le bain - un long bain - constitue une étape indispensable de la toilette. « Je me baignais, et on allait chercher, pour mes bains, de l’eau d’une rivière à une demi-lieue. » Quel que soit le lieu de villégiature, le rituel est immuable. Le bain n’est pas un acte privé ; il est pratiqué en société. Cela permet de joindre l’utile (une toilette approfondie et un moment de détente délicieux) à l’agréable (un papotage à bâtons rompus). « Je me baignai beaucoup à Rome, et toujours les soirs ; et aussitôt que j’étais dans le bain, on avertissait le cardinal (de Bernis), qui venait avec son neveu, causer trois-quarts d’heure avec moi. »

Cette amoureuse des livres ne perd pas une minute pour parfaire son éducation. Lorsqu’elle loge chez ses amis, les Puisieulx, elle dévore les ouvrages de leur bibliothèque et ce dès le matin. Pas une minute à perdre ! « Pendant qu’on me coiffait, je lisais, habitude que j’ai conservée partout. Dans ce temps, il était d’usage de recevoir à Paris et à la campagne des hommes à sa toilette, ce que je n’ai jamais fait afin de réserver ce temps pour la lecture [...] ». S’instruire en permanence pourrait être la devise de celle qui regarde avec mépris les femmes qui laissent « flotter leur esprit dans le vague ».

Félicité aime jouer la comédie et se plaît à imaginer des petites scénettes, pour distraire parents et amis. Pour la fête de Monsieur de Puisieulx, elle s’amuse à le singer durant sa toilette. « [...] j’imitais toutes ses manières ; je me faisais faire la barbe avec un rasoir de carton argenté, pendant ce temps on me lisait tout haut un petit conte de ma composition, parce que Monsieur de Puisieulx se faisait lire les Mille et une Nuits, ou d’autres contes. » Qui se ressemble s’assemble !

On aperçoit de-ci de-là, des personnages plus ou moins connus, sa tante, Mme de Bellevaux et son « éclat éblouissant », le comte de Saint-Germain qui, comme tout le monde le sait, ne faisait pas son âge et ce grâce à « une liqueur appropriée à son tempérament », Monsieur de Saint-Julien dont la nature s’était amusée à maquiller le visage (« ses belles couleurs ressemblaient parfaitement à du rouge, et il avait sur le menton deux signes noirs placés comme les mouches que portaient alors beaucoup de femmes. »), la baronne de Clugny et sa forêt de cheveux (« des cheveux miraculeux par l’épaisseur, la couleur, la finesse et la longueur »), la comtesse d’Esparbès, « rousse et cependant jolie », la comtesse Jules de Polignac, avec son front « grand » et « un peu brun » qu’il faudra masquer par des « cheveux rabattus presque jusqu’aux sourcils », pour révéler un « visage délicieux », la vieille princesse de Ligne, au « visage gras, luisant, sans rouge, d’une pâleur livide, et orné de trois mentons en étages », qui ressemblait à « une chandelle qui coule », le duc de Modène aveugle et maquillé comme une courtisane (« Il se faisait mettre du rouge et du blanc, et peindre les sourcils ; son nez était d’une longueur démesuré. »), une certaine Madame du Barry, d’une « effronterie révoltante » et chez qui « des taches de rousseur gâtaient le teint », un très célèbre Voltaire et « sa manière gothique de se mettre », un non moins reconnu Chateaubriand, dont elle loue le talent (il n’écrit « qu’un très petit nombre de phrases hasardées »), un randonneur solitaire qui écrit les lettres de Julie, l’héroïne de son roman « La nouvelle Héloïse », sur du « joli papier à lettres » et les savoure en se promenant, avec « autant de délices que s’il les eût reçues d’une maîtresse adorée. »

On s’attarde un peu plus longtemps avec d’autres. On découvre ainsi « un vieillard de soixante et six ans », Monsieur de la Popelinière, qui s’entiche d’un tendron, qu’il imagine superbe, alors qu’il a « l’air gauche » et le visage plein de taches de rousseur. C’est ce qui arrive à ceux qui s’imaginent monts et merveilles, à la lecture d’une lettre bien troussée. En réalité, la lettre a été rédigée par Monsieur le curé et recopiée par la jeune ignorante. Monsieur de la Popelinière est beau joueur. Il prend la jeune fille sous sa protection et la marie à un « officier dans les gardes suisses ». On se gausse de la duchesse de Mazarin, une femme de forte corpulence (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/souvenirs-poudres-de-madame-vigee-le-brun-370/) qui « était trop grasse pour être agréable », mais n’en est pas moins belle ! Son teint rubicond faisait dire d’elle, par les méchantes langues, qu’elle avait « non la fraîcheur de la rose, mais celle de la viande de boucherie ». Douée d’une terrible malchance (« la fée Guignon Guignolant » s’est penchée sur son berceau), le « ridicule » s’invite très souvent lors des fêtes somptueuses qu’elle organise. C’est ainsi que, lors d’une « fête champêtre », dans « son salon nouvellement décoré et rempli de glaces », elle fit rentrer « des moutons bien blancs, bien savonnés », mais très mal élevés. On imagine aisément la casse produite par ces animaux très peu habitués aux usages du grand monde !


Félicité nous donne la recette pour des mains charmantes et nous rappelle qu’il faut souffrir pour être belle. « [...] l’éclatante blancheur des mains de Madame d’Esparbès lui coûtait cher, parce que, sans en avoir le moindre besoin, elle se faisait saigner souvent pour l’entretenir. »

Elle nous propose également un matériau de comblement, un peu spécial. Prenez un vieux duc de Villars, peignez-lui les sourcils, mettez-lui du rouge (en abondance), enfoncez-lui « des petites balles de coton pour se renfler les joues » et vous obtiendrez un fringant jeune homme, prêt à toutes les folies. Bien avant les injections de collagène ou d’acide hyaluronique, des stratagèmes ingénieux sont mis au point pour lutter contre l’affaissement des tissus !

Elle nous raconte, avec force détails, la manière dont elle a renoncé au maquillage. Alors qu’elle a une vingtaine d’années, à Villers-Cotterêts, dans un salon, l’on se moque « des vieilles femmes qui mettaient toujours du rouge. » Félicité ne peut pas comprendre que l’on ne puisse renoncer à ce produit de maquillage. Elle prend, alors, la ferme résolution, devant témoin (et en particulier devant le duc de Chartres) de « quitter le rouge le 25 janvier 1776 », c’est-à-dire peu de jours après ses trente ans ! Félicité tint parole et ne remit plus jamais de fard à joues, une fois la date fatidique passée.

Laissons le dernier mot à la comtesse de Genlis qui constate, après la Révolution, qu’une seule chose ne change pas en France, c’est « celle de se plaindre ». Quand on vous dit que le Français est naturellement râleur !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui à l'air de voir en Mme de Genlis une bien mauvaise langue...






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