Le savon antiseptique, has been !

Il existe, à l’heure actuelle, des savons qui se présentent comme étant « microbiome friendly »,1 des savons qui maintiennent l’équilibre du microbiome cutané2… Ou bien des savons qui se présentent comme étant doux, respectueux de la peau. Très peu de savons revendiquent un effet antiseptique assumé.

Question de mode car il n’en a pas été toujours ainsi.

Pour s’en convaincre, il suffit de feuilleter, ensemble, ce petit album photos qui nous montre que, selon les auteurs, les époques, on considère le savon, en propre (c’est le cas de le dire !) comme un agent antiseptique (ou pas !) ou bien que l’on pense à lui adjoindre des antiseptiques connus comme le crésol, l’hexachlorophène ou le triclosan. Un savon antiseptique qui maintient un bon état de santé  cutané et joue parfois un rôle désodorisant en luttant contre les bactéries responsables du développement des odeurs corporelles.

Il transforme un savon pour lessive en un savon pour les mains et le corps, en 1890

Il… c’est un certain William Lever, qui a la bonne idée de transformer un savon pour le linge (le produit Sunligt)3 en un savon cosmétique (pour la peau), en y ajoutant un colorant rouge et un agent antiseptique, l’acide crésylique ou crésol.4 Le Sunligt pour le linge est désormais baptisé Lifebuoy pour la peau. Et hop !!!

Plus qu’un savon, mais ne coûtant pas plus cher, le savon Lifebuoy fait alors l’objet de publicité montrant que ce type de produit est multifonction, puisqu’il permet de désinfecter et de déparasiter aussi bien le linge,5… que la peau. Militaires, mères de famille s’affichent sur les publicités de ce savon mythique, pour en chanter les louanges et indiquer qu’il permet de maintenir un bon état de santé, en luttant contre des ennemis invisibles à savoir les germes qui pullulent à la surface de la peau.

Ils mettent le savon en sac, en 1895

Ils… ce sont les ingénieurs de la société Truax Greene, qui publient, en 1895, un texte concernant une mallette de chirurgien. Une mallette qui renferme plein d’instruments utiles, logés dans des compartiments séparés. On y trouve en bonne place un savon « antiseptique », à base « d’acide borique ».6

Il invente l’esprit de savon, en 1899

En 1899, il est possible de lire dans la littérature scientifique l’invention d’un certain Professeur Mikuliez de Breslau qui, a décidé de mélanger de l’éthanol (ou esprit de vin) avec du savon et de l’eau, afin de mettre au point ce qui peut logiquement être baptisé « esprit de savon ». Une sorte de « linimentum saponis », débarrassé du camphre et de l’huile essentielle de romarin qui le compose. Cet esprit de savon, préconisé pour le nettoyage et l’aseptisation des mains des chirurgiens, est jugé parfait par son inventeur.

Un esprit de savon inodore, qui ne laisse pas la peau rugueuse et peut être utilisé aussi bien par le patient que le professionnel de santé !7

Un savon antiseptique, qui semble bien être l’ancêtre de la célèbre solution hydro-alcoolique qui, depuis l’épidémie de COVID, ne quitte plus nos sacs à mains !

Ils doutent des revendications apposées sur certains savons, en 1922

La notion de savons antiseptiques en étonne plus d’un au début du XXe siècle. Ceux-là se procurent toutes sortes de savon, se lavent les mains avec, recueillent les germes éliminés par l’eau de rinçage et concluent qu’un savon « ordinaire » permet d’éliminer largement les germes présents à la surface de la peau, ni plus, ni moins bien (ou mal), que les savons se disant « antiseptiques » ou « germicides ».8

D’autres s’attaquent à l’emblématique G11 soap, présenté dans les années 1950, comme le savon antiseptique que tout hôpital normalement constitué possède forcément dans sa pharmacie. Un savon renfermant de l’hexachlorophène (incorporé avec succès dans un savon en 1945 par Gump),9 à la réputation parfois jugée surfaite qui, utilisé un peu trop rapidement, peut générer un sentiment de fausse sécurité et qui ne doit pas, selon Price, remplacer la désinfection des mains à l’aide d’un antiseptique comme l’éthanol.10

Notons, au passage, que ces savons au fameux G11 feront la joie des industriels pendant quelques décennies, par le biais de la mise sur le marché de savons désodorisants, présentés comme susceptibles d’éliminer les odeurs corporelles de manière efficace. On pourra, par exemple, citer le savon Charmis, qui permet aux dames de rester fraiches et séduisantes toute la journée !

Ils pointent du doigt l’hétérogénéité des bains de bouche du marché, en 1942

Des bains de bouche à base de savon, d’éthanol et d’antiseptiques variés (phénol, thymol)… ne s’avèrent absolument pas égaux en matière de lutte contre les germes buccaux, c’est le constat de Welch et al., en 1942. Certains sont efficaces à la dilution 1/5, d’autres à la dilution 1/50.11

Ils se mettent à incorporer du triclosan, partout, en 1989

Ils… ce sont des groupes comme le groupe Colgate-Palmolive, qui se mettent à surfer sur la vague des savons au triclosan (ceux-ci sont connus depuis les années 1950) et souhaitent introduire, en toute sécurité cet antiseptique dans les dentifrices et bains de bouche.12 On se rendra compte plus tard de l’erreur faite.13

Ils dissocient lavage et désinfection, dans les années 2000

A l’heure actuelle, on dissocie lavage (à l’eau et au savon) et désinfection (avec des désinfectants alcoolisés),14 afin de mettre toutes les chances de son côté et d’éviter les contaminations croisées liées au soignant. On recommande un nettoyage à l’eau et au savon, puis une désinfection de la peau du site concernée chez le patient.15 Enfin… pas systématiquement, car on évoque également la possibilité de se doucher avec uniquement un savon, sans utiliser d’antiseptique.16

Le savon antiseptique, has been, en bref !

Désormais, le savon antiseptique n’est plus guère à la mode. En revanche, certains savons et beaucoup de syndets (ces savons sans savon) affichent un caractère respectueux du microbiome. Les nettoyants « has been » doivent donc effectuer une rotation sur eux-mêmes, afin de renier un caractère antiseptique, pour acquérir un caractère promoteur de la multiplication des bonnes bactéries cutanées. Pour être « up to date », le savon doit maintenant montrer patte blanche (à défaut de pâte blanche, car l’introduction de colorants ne change rien à l’affaire) et démontrer une innocuité parfaite vis-à-vis de la flore cutanée.

Bibliographie

1 https://codexlabs.co/fr-fr/products/bia-unscented-soap?srsltid=AfmBOor01WNqO6ioeYiHAFZwkPjF7SK-5Inqm5EXH09b8G5VeSX1tbuA

2 https://www.laboratoire-neutraderm.com/produit/savon-doux-surgras/

3 https://www.zeldaetcharlie.fr/products/savons-sunlight-zeep-dans-leur-emballage?srsltid=AfmBOooHFiLsn63klFIctoWxCiMuaAMj9mTsyLLhVr5UzrpIuB7SDrGi

4 https://www.lsa-conso.fr/produits/savon-lifebuoy,133672

5 Bacot AW, Lloyd L. DESTRUCTION OF NITS OF THE CLOTHES LOUSE BY SOLUTIONS OF CRESOL-SOAP EMULSION AND LYSOL. Br Med J. 1918 Apr 27;1(2991):479-80

6 Schachner A. IV. Suggestions for a Portable Instrument-Bag; Operating Overalls; a Bandage for Suprapubic Dressings; a Blanket for Protection of Patients during Operations; a Table for the Trendelenburg Posture; the Sterilization of Sponges; an Antiseptic Soap Paste. Ann Surg. 1895 Mar;21(3):279-95

7 Spirit of Soap as an Antiseptic. Hospital (Lond 1886). 1899 Jul 29;26(670):295)

8 On the Value of Various Kinds of Soaps as Antiseptics in Hand Washing. Can Med Assoc J. 1922 Mar;12(3):180-1

9 HURST A, STUTTARD LW, WOODROFFE RC. Disinfectants for use in bar-soaps. J Hyg (Lond). 1960 Jun;58(2):159-76

10 PRICE PB. Fallacy of a current surgical fad: the three-minute preoperative scrub with hexachlorophene soap. Ann Surg. 1951 Sep;134(3):476-85

11 Welch H, Brewer CM. Relative Toxicity of Certain Antiseptics Containing Soap and Alcohol-With Special Reference to Mouth Washes. Am J Public Health Nations Health. 1942 Mar;32(3):261-7

12 DeSalva SJ, Kong BM, Lin YJ. Triclosan: a safety profile. Am J Dent. 1989 Sep;2 Spec No:185-96

13 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/triclosan-triclocarban-deux-antiseptiques-dans-la-tourmente-911/

14 Protano C, Cammalleri V, Romano Spica V, Valeriani F, Vitali M. Hospital environment as a reservoir for cross transmission: cleaning and disinfection procedures. Ann Ig. 2019 Sep-Oct;31(5):436-448

15 Jolivet S, Lucet JC. Surgical field and skin preparation. Orthop Traumatol Surg Res. 2019 Feb;105(1S):S1-S6

16 Boyce JM. Best products for skin antisepsis. Am J Infect Control. 2023 Nov;51(11S):A58-A63