Le rimmel coule, chez les mangeurs d’étoiles de Romain Gary !

Originale… cette histoire de José Almayo, un dictateur sud-américain, qui s’est voué au Diable et qui décide de faire fusiller sa mère, sa maîtresse et tout un tas de ressortissants étrangers (tous sont des as dans leurs domaines, des stars, des étoiles, des passionnés), comme autant d’offrandes à son maître, afin que celui-ci lui permette de mater la rébellion qui gronde dans son pays.1

Avant de devenir dictateur, José a tenté, sans succès (!), d’être un toréro à succès ! Un échec cuisant dont il se souviendra toujours.

Depuis, il s’est voué au Diable et commet crime sur crime pour lui complaire. Ses opposants le surnomment le « mangeur d’étoiles » (puisque c’est le nom du peuple dont il est issu, un peuple qui se drogue à longueur de journée).

Il existe plusieurs niveaux de lecture pour ce roman hors-norme. C’est le niveau esthétique/cosmétique qui nous a intéressé !

Almayo avant Almayo

Avant de devenir dictateur, José Almayo a été un fils de paysan pauvre, qui a voulu tutoyer la gloire et n’a rencontré que des déboires. Hué dans l’arène, il est revenu, penaud, se confier au prêtre qui l’a élevé, lui demandant quel était le péché qui plaisait au Diable. Le Père Chrysostome hésite entre le meurtre d’un prêtre, le meurtre d’un membre de sa famille et l’inceste. Afin de mettre toutes les chances de réussite de son côté (Almayo ne voit en Dieu qu’un amateur et considère que le Diable est le vrai maître du monde et qu’il faut donc tout faire pour lui plaire et s’accorder ses bonnes grâces), José va réaliser le trio supposé gagnant, afin de pouvoir monter haut dans le ciel !

Et José de prier Dieu pour que le Diable puisse faire son œuvre : « Il se demanda un instant avec désespoir s’il fallait prier Dieu pour rencontrer le Diable. »

Et au chapitre de la damnation, de la perversion, José se montre un excellent élève, semblant cumuler tous les vices. Recrutant des jeunes pour devenir acteurs de « films porno », vendant de la drogue…Héroïne, marijuana… y’a qu’à demander !

Et puis, une jeune Américaine va entrer dans sa vie et lui faire découvrir les beautés cosmétiques de son pays. Almayo aime les « filles propres ». Il va être servi, puisque la jeune Américaine en question se lave de manière continue (« Elle se lavait tout le temps, avant, après. »). Et puis, elle utilise « toutes sortes de trucs qu’elle » se met « sur le corps, qui » sentent « bon » et qui se nomment « désodorisant ».

Le Dr Horwat, le pasteur le plus médiatique du moment !

Il fait partie des personnes condamnées. Ce pasteur de 32 ans est un as dans son domaine. Très médiatique, il est à la tête d’un grand nombre d’œuvres de bienfaisance et a recours à des moyens modernes comme des agences de publicité pour façonner son image publique et lui permettre d’atteindre la célébrité. Cet homme habitué des studios de télévision dispense la bonne parole à grande échelle. S’il dénonce les fastes de l’Eglise Catholique, il ne résiste pas, pour lui-même, à un certain faste cosmétique, se laissant « maquiller » et coiffer avec plaisir lors de ces apparitions publiques.

Ce pasteur américain, portant de « longs cheveux blonds », possède un physique angélique. Sa beauté est telle qu’il ferait faire faillite à tout chirurgien esthétique !

M. Agge Olsen, le meilleur ventriloque du monde !

Ce ventriloque danois est un ventriloque de talent, qui ne se déplace jamais sans sa marionnette baptisée, Ole Jensen.

M. Antoine, un jongleur doué, qui rêve de toujours faire mieux !

Ce jongleur français rêve de jongler avec 13 balles à la fois. M. Antoine porte des moustaches et une barbe en pointe. Ses « faux-sourcils peints en crochets de notes de musique » sont réalisés avec art.

M. Charlie Kuhn, le plus malin des chasseurs de tête !

Cet Américain né à Alep (son vrai nom est Mejid Kura) est un imprésario qui recherche des talents partout dans monde, pour le compte de José Almayo. Très soigné de sa personne, il porte des cheveux « ondulés » et « adroitement teints de façon à ne laisser que quelques touches grises sur les tempes, dans une poursuite évidente de la distinction. » Au moment où il va être fusillé (c’est la seconde fois que la bande d’otages est mise en joue), il sort son joker. Il indique à Almayo (celui-ci a réussi, après bien des aventures, à rejoindre ses victimes potentielles) qu’il a enfin découvert la retraite de Jack, un artiste éblouissant qui le ravira. Celui-ci se produit à l’hôtel Florès, à la ville voisine. Almayo suspend l’exécution et court au lieu indiqué.

M. John Sheldon, le financier le plus filou de l’univers !

Cet avocat américain gère tous les biens de José Almayo, depuis ses chaînes d’hôtels, jusqu’aux puits de pétrole, en passant par les lignes aériennes.

M. Anton Manuslesco, l’artiste le plus crédule au monde !

Celui-ci est un phénomène de foire… il est, en effet, capable de jouer du violon, en faisant le poirier. Son histoire est curieuse : virtuose dès sa petite enfance, il a connu un grand succès avant de tomber dans l’oubli, une fois atteint l’âge adulte. Afin de rebondir, il lui a fallu développer un numéro extraordinaire pour retrouver un peu de son public d’antan.

Face au peloton d’exécution Anton tente une diversion. Il revêt rapidement sa tenue de scène pailletée et couvre son visage de « farine blanche ». Ainsi grimé, il se met la tête en bas et joue du violon. «  […] il avait passé son costume de cirque et maquillé d’une main tremblante son visage décomposé par la peur. »

Et le peloton reste figé… car l’ordre de tirer n’est pas donné !

Manulesco se persuade, alors, que c’est grâce à son talent qu’il a pu éviter le pire pour lui et ses compagnons. La peur, imprimée sur son visage, se mue en une joie et une fierté incommensurables. « Un sourire triomphant perçait maintenant sous l’épaisse couche de blanc qui lui couvrait le visage. » Pour se farder il a couvert son visage de « farine » !

Son « génie artistique » est venu à bout de la méchanceté des hommes !

La mère de José, la mangeuse d’étoiles par excellence !

Cette indienne Cujon est une vieille femme, qui porte des « tresses noires soigneusement huilées » et ne semble s’intéresser à rien de ce qui l’entoure. Elle passe ses journées à mâcher des « feuilles de mastala », un mélange de plusieurs ingrédients dont la carcinogénicité peut être fortement supposée.2

La fiancée de José, la plus belle fille du monde !

Cette jeune Américaine, « très jolie », à la « peau très blanche » (on nous dit qu’elle a la « peau riche » ce qui est difficile à comprendre), aux « cheveux châtains aux reflets clairs », « très courts » (cela ne plaît guère au dictateur ; « Il aimait les blondes avec les cheveux très longs qui vous emplissent bien les mains. ») n’a qu’une vingtaine d’années. Son corps est la perfection-même. Tout de suite, elle sympathise avec le pasteur et se met à discuter avec lui en se refaisant une beauté. Elle connaît le pasteur de réputation. « Elle interrompit son maquillage, et, le rouge à lèvres levé, le regarda curieusement. » Sur son visage, le pasteur arrive à lire « les traces incontestables d’une existence dissipée. » « Elle était très jolie, mais elle se maquillait trop. », juge le Dr Horwat.

Almayo l’a rencontrée alors qu’elle venait de se faire violée. Cette jeune fille idéaliste qui désire s’investir pour ce pays dit sous-développé est alors prise en charge par le dictateur qui la fait boire, abuse d’elle, avant d’en tomber franchement amoureux. Et de la craindre aussi un peu, tant sa gentillesse et sa piété lui semblent dangereuses.

Dans le pays d’Almayo et avec l’aide d’investisseurs américains, la jeune fille crée des écoles, des bibliothèques, des routes et tient à installer des lignes téléphoniques sur tout le territoire. Dans les écoles, lorsqu’elle réalise des inspections elle est appelée « la dame qui sentait bon et était si bien habillée. »

Mais la drogue va saper peu à peu le moral de la jeune fille, qui pleure de plus en plus et ce même s’en rendre compte. «  […] son visage était couvert de larmes et de rimmel. » Jusqu’à ce qu’un beau jour il apparaisse clairement qu’elle est en train de se détruire. Elle s’arrête alors tout net de se droguer !

Et la jeune fille va remonter la pente. Toujours aussi belle, elle sera exhibée partout par Almayo, qui l’utilisera comme un bel instrument de puissance, de propagande.

Le capitaine Garcia, le moins obéissant des militaires de la planète !

Ce militaire a reçu l’ordre de convoyer tous ces individus au point p, afin de les y exécuter. Toutefois, il hésite… à exécuter l’ordre d’exécution ! La chose est grave, très grave ! Il fait bien d’attendre le capitaine Garcia car le vent va tourner !

Rafael Gomez, le pire ami possible sur terre !

Cet ami de José devait jouer le jeu d’organiser une fausse rébellion, afin de pouvoir connaître et ainsi éliminer les ennemis du régime… sauf que Rafael se prend au jeu et décide d’éliminer celui qui est devenu son rival, pour de bon.

Diaz, le meilleur ami possible sur terre !

Cet homme, qui gravite autour du dictateur, est un paumé, un magicien qui loupe tous ses tours, et est présenté comme une « petite crapule, sans envergure ». Comme signe particulier, il porte une « chevelure teinte autour d’une calvitie » et des « moustaches teintes » aussi, « aux pointes cirées à la prussienne. »

Fidèle en amitié, Diaz sera présent aux côtés du dictateur, lorsque celui-ci sera exécuté. Il tiendra à lui faire un dernier tour (raté évidemment !) et à lui promettre une place toute chaude en Enfer !

Le Baron, le comparse le plus soigné du pays !

Cet autre paumé, qui se tient dans l’ombre du dictateur, est un vieux noble (ou peut-être un homme qui joue au vieux noble), sans jamais dessoûler un seul instant. Un homme, par ailleurs, « très soigné ».

Le conseiller d’Almayo, Otto Radetzky, l’escroc le plus doué du secteur !

Ce conseiller, qui se dit d’origine allemande (il est sans doute plutôt Suédois), qui se fait passer pour un officier SS de Hitler (même si c’est totalement faux !), est subjugué par l’idée machiavélique du dictateur, qui veut faire exécuter des otages et faire porter le chapeau à ses opposants en rébellion, afin d’obtenir l’aide de l’armée américaine. Qui pourrait croire que José a fait exécuter de sang-froid sa propre mère et sa fiancée ?

El Senor, un Diable parfaitement convaincant !

Et puis le rêve d’Almayo est de rencontrer le grand illusionniste El Senor. Cet homme, appelé « le grand maestro », est un Italien « à la barbe noire », aux « sourcils broussailleux » et aux « cheveux soigneusement teints », qui donnent l’illusion, au niveau de son front, de deux sortes de cornes. On voit un peu le genre !

Ce grand magicien fait des prouesses sur scène ; il a, en effet, la capacité de prédire l’avenir et de voir les rêves des spectateurs qu’il a, au préalable, envoûtés.

Et Almayo réussit à retrouver ce grand homme dans une salle de spectacle. Il lui demande quel avenir est prévu pour lui… La réponse est brûlante. Almayo sera, un jour, « entouré de flammes », les poches gonflées d’argent et entouré d’une foule de filles nues ! Une drôle de vision de l’Enfer !

Jack, un Dieu très peu convaincant !

Cet artiste… José cherche à le rencontrer depuis toujours. Charlie Kuhn est à ses trousses, mais, malheureusement, dès qu’il est signalé dans une ville, le pauvre Charlie arrive trop tard. L’oiseau s’est déjà envolé !

Ce Jack est un magicien hors pair, un illusionniste qui plonge son public dans un bel état d’hypnose et lui fait croire qu’il est capable de voler. Les spectateurs sortent de la salle convaincus d’avoir vu Jack s’élever au-dessus du sol dans son fauteuil alors que celui-ci est scellé dans le plancher.

Physiquement, Jack est un bel homme « très vieux, usé », au visage « plein de douceur, très beau », doté d’une « belle crinière de cheveux blancs ». Un artiste de music-hall, autrefois génial, mais sur le retour.

Jack apparait, à un moment, comme un magicien has been, qui commence à rater ses tours. Il est toujours accompagné d’un sbire tout jaune (de la tête aux pieds, en passant par le blanc de l’œil), aux cheveux « gras », qui aime à respirer l’odeur « délicieuse » du soufre des allumettes qu’il allume.

Et une dame espagnole

Rencontrée à l’ambassade d’Uruguay où José a tenté de trouver refuge, cette dame possède des « cheveux teints » ! Personne n’est capable de dire son nom.

Et au sujet des différents moyens de tuer ses ennemis

Romain Gary nous livre une citation qui ne manque pas d’esprit. « Les Simbas mangeaient leurs prisonniers blancs et noirs après les avoir torturés. Les Allemands les transformaient en savon. La différence entre les Simbas barbares et les Allemands civilisés était tout entière dans ce savon. Ce besoin de propreté, c’est la culture. »

Les mangeurs d’étoiles, en bref

Dans ce roman qui sort des sentiers battus, Romain Gary imagine le cas d’un dictateur atteignant une sorte de sainteté à rebours. Il nous livre ici toute une série de portraits d’hommes et de femmes animés par des idéaux plus ou moins élevés, voire pas du tout élevés. Le Diable (vainqueur) – l’homme aux cheveux gras et à la boîte d’allumettes – se rit d’un Dieu, intermittent du spectacle, dont les tours ne font plus rêver personne. C’est le pantin Ole Jensen qui clôt le débat : « Qu’est-ce que la mort ? » « Rien qu’un manque de talent » ! Par une pirouette, Romain Gary quitte la scène, en évoquant non plus la grande mort, mais bien plutôt la petite, celle qui consiste en un manque de popularité…

Bibliographie

1 Gary R., Les mangeurs d’étoiles, Gallimard, Folio, 2024, 429 pages

2 Nair U, Bartsch H, Nair J. Alert for an epidemic of oral cancer due to use of the betel quid substitutes gutkha and pan masala: a review of agents and causative mechanisms. Mutagenesis. 2004 Jul;19(4):251-62.