Le parfum de Mme Bisemont, un parfum de niche pour chat de gouttière !
Déjà, ça commence bien… un roman qui débute par des mots de félicitation de l’auteur à son héros. « Bravo, San Antonio », de la part de la marque « Cadoricin »… On imagine, facilement, dans ces conditions, que l’on ouvre un livre aussi brillant que la brillantine Cadoricin en question.1
Le jeune amant de Mme Bisemont fait chanter la dame patronnesse sur le retour, qui se paye ses services. Afin de soutirer de l’argent à la douairière, le jeune homme a imaginé un plan machiavélique, faisant croire à celle-ci qu’il a été égorgé sur la carpette de sa chambre à coucher. Une photographie de la bonne dame se penchant sur le mort est prise par la copine du jeune gigolo. De quoi faire casquer la vieille mémé en quête de chair fraîche. Sauf que la vieille mémé n’est pas si tarte qu’elle en a l’air. La vieille dame se venge en tuant (pour de bon) son jeune amant.
Et heureusement, San Antonio est là pour démêler cette histoire compliquée. Et bien que Mme Bisemont ne soit pas une espionne, le commissaire, bien qu’en vacances se fait une petite enquête sur mesure, histoire de passer le temps !
Mme Bisemont, fortunée, parfumée, peinturlurée
La vieille dame est fortunée ; elle ne s’habille que chez Cartier. Afin de masquer les signes du temps, Mme Bisemont utilise un fond de teint. Malheureusement, celui-ci ne fait qu’accentuer les rides de son visage. « Elle a un visage large et plat dont les fards se fendillent comme une terre trop cuite. » On ne peut pas dire que Mme Bisemont ait la main légère en matière de maquillage ; celui-ci peut être qualifié de « maquillage de scène », ce qui fait dire à Frédéric Dard qu’elle « a dû apprendre à se peinturlurer le portrait chez Faucon-Sbarre, le sous-chef de la tribu des Pieds-Agiles (Ramadier, docteur honoris causa) ».
Ses cheveux blancs sont teints en blond, ou, plus exactement, ils sont « dorés comme un soleil couchant dans un tableau de Van Gogh. »
Cette brave dame se parfume abondamment. « Elle se parfume au Sproutzbigns Juxtaposé et quand elle passe on a l’impression de traverser le parc de Bagatelle au printemps. » « Elle se parfume trop cette dame. » « […] elle est allée choisir un truc insensé, oriental. On dirait qu’on a cassé un flacon d’eau de Cologne dans la cuisine d’un restaurant chinois. » C’est dire !
Pas vraiment le genre de San Antonio cette mémé, qui multiplie « les rides, les fanons, les râteliers, les chutes de roploplos et la cellulite », comme un magicien de Los Vegas.
M. Bisemont, fortuné, calvitié, trompé
M. Bisemont est un grand gaillard d’un mètre quatre-vingts, « de 60 piges, montre en main », très élégant, affecté d’une « calvitie quasi complète » (il a un « crâne en suppositoire »), qui lui évite de compter ses cheveux blancs. Lorsqu’il avoue à San Antonio qu’il est parfaitement au courant des fredaines de sa douce moitié, le commissaire n’en revient pas. Un ébahissement qui se traduit par une phrase surréaliste : « M. Bisemont sortirait un lapin russe de son falzar ou se déguiserait en crème de beauté que je n’en serais pas autrement surpris. »
San Antonio, colgaté, brossé, bucco-dentairement hygiénisé !
Lorsque San Antonio s’adresse à Mme Bisemont, et ce malgré la répulsion que celle-ci lui inspire, c’est d’une voix « légère, suave, fruitée, flûtée et superdentifricecolgatée » ! Et dans cette enquête, de manière générale, San Antonio semble se fendre la poire en permanence, affichant à tour de bras un « sourire chlorophyllé » des plus hygiéniques.
Le jeune amant de Mme Bisemont, fauché, lavé, dentifricisé
Il a 22 ans, ce jeune amant à la « peau palmolivée, à la denture colgatée ». Il se nomme Hervé Suquet. Il est pauvre et vit dans un grenier dans lequel règne un « désordre indescriptible ». « Des caisses à savon peintes de toutes les couleurs » servent de meubles pour celui qui n’a pas les moyens de s’offrir mieux.
Afin de gagner le gros lot, Hervé a monté toute une comédie, afin de faire casquer Mme Bisemont. La prendre en photo devant son cadavre et menacer de dévoiler ses frasques à son mari, au public !
Pour faire le mort, le jeune homme s’est grimé. « Il s’est foutu de la couleur au cou et sous la tête pour jouer les égorgés […] ».
Après cette mascarade, Hervé se « débarrasse de la peinture qu’il avait au cou », en se lavant dans « une pièce d’eau », située dans le parc de la propriété de Mme Bisemont.
Quelques heures plus tard, malheureusement, il ne jouera plus au mort… il sera vraiment mort, étranglé, dans une armure de chevalier ! De la main de velours de Mme Bisemont !
La jeune maîtresse du jeune amant de Mme Bisemont, fauchée, fardée, rougeàlèvrisée
La disquaire Josée Boyer a 18 ans et une « jolie peau ocre ». Il s’agit de la jeune maitresse d’Hervé ! Le cerveau de l’affaire ! Afin de séduire San Antonio, la belle « se recharge les labiales au Rouge Baiser » !
La jeune maîtresse du vieux M. Bisemont, fortunée, cosmétiquée, teinturée
Une certaine Anne Dotriche, qui ne manque pas de charme et s’épile les sourcils. « Je lui présente ma carte de poulet. Elle fronce les coups de crayons qui lui tiennent lieu de sourcils. »
Une blonde (artificielle) qui use d’une teinture « Oréal », afin de se parer d’une chevelure couleur or.
Une jeune femme, qui passe à table avec grande facilité, au sens propre comme au sens figuré. En partageant un repas avec San Antonio, la belle Anne fait montre d’un appétit qui réjouit le séducteur. Les hommes, selon Frédéric Dard, aiment les femmes minces, mais douées d’un bon coup de fourchette. « Ils ont horreur des chichiteuses, des grignoteuses de biscottes, des mômes qui se contentent de foutre du rouge à lèvres sur les parois des verres […] » !
Une jeune femme, qui fait rêver Frédéric Dard, qui la considère comme une sorte de remède anti-âge pour homme vieillissant. « Voilà une fille qui vaut toutes les jouvences, fussent-elles de l’abbé Soury ou de Sa Sainteté le pape. »
Le brave Bérurier, fauché, aviné, mal rasé
Bérurier, le collègue de San Antonio, est « mal rasé, vineux, cradingue »… Peu adapté au milieu chic où se déroule cette enquête !
Et au sujet de l’apparence, ça fait mal…
San Antonio aime les cosmétiques, on le sait. Il aime les produits de maquillage, qui permettent de transcender la beauté des jeunes femmes. En revanche, il est assez sévère lorsque ces produits sont utilisés à tort et à travers par des personnes sur le retour.
Maintenir un certain « standing » esthétique, donner l’apparence d’une « belle vitrine » quand l’heure de la retraite a sonné… rien de plus exaspérant pour lui, semble-t-il. L’argent ne peut pas redonner la jeunesse. Des « coiffures de chez Antonio », des bijoux de prix, des parfums de luxe, un « pédicure chinois », un « masseur », ne transformeront jamais une vieille mémé en « reine de beauté » ! Et ce même si l’on use (et même abuse) de brillantine Cadoricin (« Bravo Cadoricin » !).
Et l’expression maquiller au figuré
Comme bien souvent, San Antonio emploie le verbe maquiller au sens figuré. « Bref, je me dis que je n’ai rien à maquiller céans. »
Et l’expression « être au parfum »
Il y a forcément dans ce roman une personne qui est « au parfum » !
Et une expression médicale
Une personne prise de panique est comparée ici à un « gonocoque qui voit arriver de la streptomycine. »
Et un lecteur qui est jugé un peu mou du cervelet
Comme toujours, Frédéric Dard aime chambrer son lecteur qui possède selon ses dires « un œuf en gelée à la place du cerveau ». Une « bande de déshydratés » qu’il aime à houspiller dans chacun de ses romans.
La vérité en salade, en bref
Quelle histoire que celle de Mme Bisemont ! Une vieille dame addict aux jeunes hommes, qui tourne chèvre lorsque l’un d’eux se met à la faire chanter sur un ton qui ne lui convient guère. Un drôle de crime, qui commence avec une mascarade à la peinture de sioux et finit dans le sang. L’occasion pour Frédéric Dard de nous darder des sourires assassins avec dents blanches et haleine fraîche associée !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Dard F., La vérité en salade in San-Antonio Tome 4, Bouquins La collection, 1233 pages, 2022

