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Le nitrate de potassium, une histoire détonante...

> 28 novembre 2018

Le nitrate de potassium, une histoire détonante...

Le nitrate de potassium (KNO3), également connu sous le nom de salpêtre, de nitre, de sel de nitre ou encore d’azotate de potasse, possède une histoire étonnante, on pourrait même dire détonante si l’on se rappelle son utilisation dans le domaine militaire. De nos jours, le nitrate de potassium est un additif alimentaire (E252) utilisé comme « fixateur, salant et agent à effet conservateur secondaire »1 et un ingrédient cosmétique apaisant, utilisé dans le domaine de l’hygiène bucco-dentaire.2 Les sels de potassium (nitrate, chlorure, citrate) utilisé à 3,8 % ou 5,0 % font partie des actifs retrouvés dans les dentifrices permettant de lutter contre la sensibilité dentaire, au même titre que les sels de strontium, le fluorure d’étain ou l’arginine.3

Nitrate de potassium et utilisation médicale

Le salpêtre, qui était déjà utilisé 3000 ans avant notre ère à des fins médicales, constitue, au même titre que l’argile de rivière, le lait, la peau de serpent, les écailles de tortue, le myrte, le figuier, le palmier dattier ou la casse, un ingrédient entrant dans la composition des médicaments. Si le nom de cet ingrédient est gravé sur tablettes d’argile, on ne retrouve, en revanche, aucune mention particulière concernant ses indications thérapeutiques.4

Au Moyen Âge, les drogues, « produits provenant des règnes minéral, végétal ou animal », utilisées à des fins thérapeutiques, sont principalement d’origine végétale. Les minéraux sont peu représentés. Le sel marin, le borax et le salpêtre font, toutefois, partie de l’arsenal médical de base.5

A cheval entre le XVII et le XVIIIe siècles, Thomas Dover (1662–1742), un médecin–boucanier–aventurier, ne tarit pas d’éloge en ce qui concerne le salpêtre. Lorsqu’il n’est pas en mer à piller les navires espagnols chargés de richesse, il se consacre avec passion à la médecine. Après 49 ans de bons et loyaux services médicaux, il décide de rédiger un guide médical intitulé « Legs d’un ancien médecin à sa patrie, contenant ce qu’il a recueilli lui-même pendant XLIX ans de pratique ou Exposé des diverses maladies qui surviennent au Genre-Humain, fait avec tant de clarté, que chacun y peut reconnoître la nature de son mal, avec les divers Remèdes pour chaque maladie, fidèlement indiquez (sic) ». Le titre est peut-être un peu long, la modestie un peu courte, mais le recueil n’en reste pas moins précieux. Le salpêtre est, bien entendu, de la partie. Il entre dans la composition de la poudre de Dover qui comprend, en outre, de l’opium, du  tartre vitriolé, de l’ipécacuanha et de la réglisse et qui s’administre, avec un petit coup de vin blanc, pour faire tomber la fièvre, semble-t-il.6

Au XVIIIe siècle, on retrouve trace du salpêtre dans la Pharmacopée montoise. Il entre alors, en association avec du sulfure d’antimoine, dans la composition d’un vin émétique.7

Nitrate de potassium et poudre à canon

Le salpêtre (70 %), mélangé avec du soufre (15 %) et du charbon (15 %) permet d’obtenir la poudre à canon. Cette poudre, découverte en Chine au Moyen Âge, a joué un rôle important dans l’histoire du monde, en assurant une supériorité militaire à ses détenteurs.8 Entre le XVIIe siècle et le début du XXe siècle, le salpêtre des Indes britanniques constitue une matière première de choix pour tout royaume décidé à étendre son empire. Entre 20 000 et 50 000 tonnes de salpêtre sont alors produites annuellement dans la vallée du Gange.9 Le salpêtre cru (également appelé salpêtre de houssage) est extrait de nitrières naturelles où il est ramassé à la surface du sol à l’aide « de longs balais appelés houssoirs ».1 Au XVIIIe siècle, la décapitation de Louis XVI dresse l’Europe contre la France ; celle-ci doit désormais compter sur ses propres ressources pour lutter contre les ennemis de la nation, ennemis qui se trouvent aux frontières, mais également à l’intérieur même du territoire. La production de salpêtre indigène va s’accroître de manière spectaculaire et permettre de couvrir largement les besoins de l’armée.10

Nitrate de potassium, aphrodisiaque ou anaphrodisiaque ?

Le nitre ou nitrate de potassium traîne après lui une réputation d’aphrodisiaque. Certains considèrent au contraire (ils se trompent visiblement si l’on en croit la suite de notre propos) qu’il s’agit d’un agent anaphrodisiaque permettant de traiter certaines situations telles que le priapisme. La littérature évoque ainsi le cas d’un homme de 37 ans ayant réalisé une automédication avec du nitrate de potassium ingéré à la cuillère à soupe, toutes les 2 heures, à raison de 5 prises. Sa présence aux urgences n’était pas à mettre en lien avec les effets biologiques résultant d’une hyperkaliémie, mais à son priapisme persistant !11

Nitrate de potassium, un désensibilisant efficace

L’hypersensibilité dentinaire est due à la mise à nue de la dentine qui n’est plus protégée par l’émail dentaire. Les tubules dentinaires sont ainsi exposés à différents stimuli, ce qui aboutit à une sensation douloureuse. Ceci peut survenir en cas d’érosion de l’émail ou en cas de rétraction de la gencive. Un brossage trop énergique en est souvent la cause. C’est en 1974 que l’on a démontré l’effet désensibilisant d’une pâte dentifrice renfermant 5 % de nitrate de potassium.12

En ce qui concerne le mécanisme d’action, on considère que le nitrate de potassium utilisé à la dose de 5 % ne permet pas de bloquer complètement le flux de stimuli traversant la dentine par occlusion des tubules ; il peut, en revanche, réduire la sensibilité des mécanorécepteurs qui, bien que soumis à des stimuli douloureux, ne sont plus excitables. On considère qu’un traitement pendant une à deux semaines permet de réduire la sensation douloureuse de manière significative.13 Aucun effet néfaste pour la dent n’est observé.14

En conclusion

Le salpêtre est utilisé depuis longtemps pour la conservation de la viande. On s’était, en effet, rendu compte que du sel contaminé par du salpêtre permettait de conserver à la viande sa belle couleur rouge. Dans les années 1900, nitrates et nitrites sont utilisés à des fins de conservation des aliments, afin de limiter la prolifération microbienne. Dans les années 1950–1960, un certain nombre d’études pointent du doigt la formation de nitrosamines cancérigènes lors de l’association d’éléments minéraux (les nitrites) et de molécules organiques. En 2012, des chercheurs américains tentent de faire le point sur le sujet des nitrates (bons ou néfastes pour la santé ?) ; ils nous rappellent au passage que les nitrates sont des molécules présentes dans notre alimentation via un certain nombre de légumes ou fruits (la betterave en est particulièrement riche, viennent ensuite les épinards, les radis, le céleri, le chou, les haricots verts, les fraises, les bananes…).15 L’exposition de l’Homme aux nitrates se fait majoritairement par le biais des végétaux (80 %) ; l’eau (15 %) et les produits d’origine animale tels que la viande et les fromages (5 %) ne participant qu’à un moindre niveau.16 Après nous avoir fait peur quant à la nocivité des nitrates, l’on cherche désormais à nous rassurer en nous démontrant qu’un régime alimentaire riche en nitrates fait pencher la balance bénéfices/risques pour la santé du côté des bénéfices.17 « Manger des betteraves » nous disent des chercheurs australiens qui voient dans cette source de nitrates un moyen sympathique (pour qui aime les betteraves cela va sans dire) de protéger son système cardiovasculaire.18

Pour en revenir au nitrate de potassium dans les dentifrices pour dents sensibles nous n’aurons qu’une seule recommandation : pour avoir toujours la banane (fruit riche en nitrates), pour avoir des dents aussi fortes que celle de Popeye (le petit musclé qui se nourrit d’épinards riches en nitrates), n’hésitons pas à utiliser des dentifrices à base de nitrates !

 

Bibliographie

1 Dorvault F., L'Officine, Vigot, Paris, 1995, 2089 pages

2 http://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/index.cfm?fuseaction=search.details_v2&id=37002

3 Meng-Long Hu, Gang Zheng, You-Dong Zhang, Xiang Yan, Hong Lin, Effect of desensitizing toothpastes on dentine hypersensitivity: A systematic review and meta-analysis, Journal of Dentistry, 75, 2018, 12-21

4 Pierre J., L'histoire de la pharmacie commence au IIIe millénaire avant le Christ : Samuel-Norah Kramer, L'Histoire commence à Sumer, Revue d'Histoire de la Pharmacie, 1958, 156, 254-255

5 Dillemann G., La pharmacopée au Moyen Âge. II. Les médicaments, Revue d'Histoire de la Pharmacie, 1969, 200, 235-244

6 Guitard E-H., Dover, sa poudre, son manuel et ses aventures), Revue d'Histoire de la Pharmacie, 1961, 169, 69-71

7 Plouvier L., Les médicaments à usage interne dans la Pharmacopée montoise de 1755, Operationes chimicæ et Compositiones galenicæ, Revue d'Histoire de la Pharmacie, 1999, 321, 7-22

8 Chitoshi Mizota, Takahiro Hosono, Midori Matsunaga, Toshiro Yamanaka, Oxygen and nitrogen isotopic constraints to the origin of saltpetrein historic gunpowder prevailed during the 19th century in Japan, Journal of Archaeological Science: Reports, 6, 2016, 547-556

9 Chitoshi Mizota, Yuki Furukawa, Toshiro Yamanaka, Osamu Okano, Yoshihiro Nobori, Historic saltpetreof British Indian origin: An isotopic and socio-economic analysis, Journal of Archaeological Science: Reports, 2, 2015, 532-537

10 Fournier J., Les pharmaciens et la récolte du salpêtre sous la Convention : l'exemple de Joachim Proust (1751-1819), Revue d'Histoire de la Pharmacie, 2003, 337, 79-102

11 Karl A. Sporer, Andrew P. Mayer, Saltpeteringestion, The American Journal of Emergency Medicine, 9, 2, 1991, 164-165

12 Zappa U., Self-applied treatments in the management of dentine hypersensitivity, Archives of Oral Biology, 39, Supplement, 1994, s107-s112

13 Ji won Kim, Joo-Cheol Park, Dentin hypersensitivity and emerging concepts for treatments, Journal of Oral Biosciences, 59, 4, 2017, 211-217

14 Willard J Tarbet, Amos Buckner, Marvin M. Stark, Peter A. Fratarcangelo, Russell Augsburger, The pulpal effects of brushing with a 5 percent potassium nitrate paste used for desensitization, Oral Surgery, Oral Medicine, Oral Pathology, 51, 6, 1981, 600-602

15 Jeffrey J. Sindelar, Andrew L. Milkowski, Human safety controversies surrounding nitrate and nitrite in the diet, Nitric Oxide, 26, 4, 2012, 259-266

16 Giuseppe Colla, Hye-Ji Kim, Marios C. Kyriacou, Youssef Rouphael, Nitrate in fruits and vegetables, Scientia Horticulturae, 237, 2018, 221-238

17 D. S. Wikoff, Thompson C, Rager J, Chappell G, Doepker C, Benefit-risk analysis for foods (BRAFO): Evaluation of exposure to dietary nitrates, Food and Chemical Toxicology, 120, 2018, 709-723

18 Catherine P. Bondonno, Lauren C. Blekkenhorst, Alex H. Liu, Nicola P. Bondonno, Jonathan M. Hodgson, Vegetable-derived bioactive nitrate and cardiovascular health, Molecular Aspects of Medicine, 61, 2018, 83-91

 

 

 

 

 






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