Nos regards
Le microbiote cutané, un univers qui commence à être courtisé par les cosmétologues

> 11 juillet 2017

Le microbiote cutané, un univers qui commence à être courtisé par les cosmétologues Le corps humain héberge aussi bien à sa surface (au niveau cutané), qu’en profondeur un très grand nombre de micro-organismes. D’un point de vue quantitatif, ces micro-organismes sont 10 fois plus nombreux que les cellules qui composent notre corps. Cela peut avoir de quoi inquiéter ! (Catherine Dunyach-Remy, Albert Sotto, Jean-Philippe Lavigne, Le microbiote cutané : étude de la diversité microbienne et de son rôle dans la pathogénicité, Revue Francophone des Laboratoires, 2015, 469, 51-58). Pas vraiment, si l’on sait que ce microbiote est composé (entre autres) de bactéries qui nous veulent du bien (https://lejournal.cnrs.fr/articles/microbiote-des-bacteries-qui-nous-veulent-du-bien). L’industrie cosmétique et ses leaders, dont le groupe qui se soucie de notre peau « parce que nous le valons bien », s’intéressent de plus en plus à cette flore et n’hésitent pas à incorporer des ferments dans leurs formules. Des microorganismes « qui nous veulent du bien » s’associent à L’Oréal
« qui nous veut également du bien », pour rajeunir notre visage de manière spectaculaire. Le « Youth code ferment pre-essence » se délivre goutte à goutte grâce à son conditionnement digne d’un apothicaire. Encore un point de vocabulaire, l’hôte de ce microbiote est le microbiome !

La notion de microbiote cutané, intestinal, vaginal… est très à la mode de nos jours et la tendance actuelle est à vouloir relier ce microbiote et ses fluctuations quali-quantitatives à un grand nombre de dysfonctionnements et pathologies.

En changeant le vocabulaire habituellement employé (jusque-là on parlait de flore cutanée), on semble découvrir un concept dont les fondements remontent au XIXe siècle. En démontrant que certaines maladies sont liées à des micro-organismes et que pour s’en prémunir il est bon de respecter certaines mesures d’hygiène, les Pasteur, Lister, Semmelweiss et consorts ont regardé, tout d’abord, le mauvais côté de la médaille. Les « germes » pathogènes qui sont capables d’engendrer des pathologies sont à fuir… comme la peste. L’antisepsie a son mot à dire pour mettre un point final à une mortalité infantile et à une mortalité post-opératoire et post-accouchement beaucoup trop élevée.

Le bon côté de la médaille, c’est Alfred Marchionini et un certain nombre de ses collègues de diverses nationalités qui vont l’observer. Alfred Marchionini est décidément un optimiste de nature. Refugié à Ankara durant la Seconde Guerre mondiale, ce dermatologue allemand participe à la création d’un service de dermatologie moderne, dans son pays d’accueil. Se définissant lui-même comme un véritable Don Quichotte, Marchionini croit en l’Homme et en sa capacité à donner le meilleur de lui-même (Jablonska S, The Marchionini Gold Medal for Stephen Katz., J Am Acad Dermatol, 2003, 49, 3, 503-505). En 1928, il définit le film hydrolipidique présent à la surface de la peau comme un film possédant un pH acide exerçant un rôle protecteur. Ce pH favorable au développement de certains germes et inhospitalier pour d’autres est baptisé « manteau acide ». Tel Zorro, ce héros qui vient tout juste de sortir de l’imagination de Johnston McCulley, les germes développent à la surface de la peau une cape qui a pour but de protéger le plus faible.

En 1938, Philipp Price subdivise la flore cutanée en deux groupes, l’un appelé « flore résidente » car présente de façon systématique chez tous les sujets et une flore « transitoire » (parfois retrouvé sous le nom impropre de transitaire). Les caractéristiques de chacune de ces flores peuvent être opposées point pour point. La flore transitoire acquise par contact avec le milieu environnant varie considérablement en effectif et en genres ; elle est particulièrement abondante au niveau des zones exposées au milieu extérieur (avec une particulièrement grande richesse dans l’espace situé sous les ongles). Elle est, en revanche, rare sur la peau propre et non exposée. Les germes qui la composent sont libres à la surface de la peau ou bien liés aux corps gras constitutifs de la saleté ; ils sont éliminés (par lavage avec une brosse, de l’eau et du savon) et tués (à l’aide d’un antiseptique) assez aisément. En ce qui concerne la flore résidente, celle-ci est relativement stable ; les forces en présence capables d’engendrer une prolifération ou bien au contraire une réduction de la taille de la population tendent vers un équilibre. La peau protégée possède une flore résidente beaucoup plus riche que les zones exposées. Les germes constitutifs sont fortement liés à la peau (les adhésines bactériennes sont des antigènes présents à la surface des micro-organismes qui possèdent une forte affinité pour les structures cellulaires) ; ils sont éliminés beaucoup plus difficilement que dans le cas de la flore transitoire. Après désinfection, la reconstitution de la flore résidente suit une représentation de type sigmoïde. Il lui faudra au minimum une semaine pour retrouver « son équilibre » (Price P, The bacteriology of normal skin ; a new quantitative test applied to a study to a study of the bacterial flora and the disinfectant action of mechanical cleansing, Jama, 1938, 301-318). Par la suite, certains auteurs dont Dorothy Somerville-Millar utiliseront le terme de flore nomade pour désigner une flore moins présente que la flore résidente (celle-ci est retrouvée chez 75% des sujets) mais plus présente que la flore transitoire (celle-ci est retrouvée chez 25% des sujets). Présente de façon périodique, en lien avec une activité professionnelle ou de loisir, cette flore va et vient, au gré des périodes d’activité ou de vacances (Somerville-Millar D, Noble WC, Resident and transient bacteria on the skin, 1, 6, 1974, 260-264).

Dans les années 1960 – 1970, on cartographie le corps humain en répertoriant les germes présents à la surface de la peau. Une étude réalisée en 1976 chez deux volontaires, une femme souffrant d’atopie et un homme sans pathologie cutanée particulière permet de mettre en évidence des différences quali-quantitatives concernant la flore cutanée, les zones inflammatoires renfermant des quantités inhabituelles de Staphylocoque doré (David J Bibel & David J Lovell, Skin Flora Maps: A Tool In The Study Of Cutaneous Ecology, Journal of Investigative Dermatology, 67, 2, 1976, 265-269.) Alors que certains passent au peigne fin toutes les zones du corps, d’autres se spécialisent sur une zone précise et en font leur cheval de bataille. Charles Evans est de ceux-ci. Il dénombrera Peptococcus saccharolyticus sur les fronts de 40 volontaires et en déduira que ce germe n’est présent que dans 20% des cas (Charles A Evans, Kathy L Mattern, Individual Differences in the Bacterial Flora of the Skin of the Forehead: Streptococcus saccharolyticus, Journal of Investigative Dermatology, 71, 2, 1978, s 152-153).

En 1989, Rudolf Roth fait le point sur les facteurs influençant la flore cutanée. Les facteurs climatiques (taux d’humidité et température élevés sont en faveur d’une prolifération de certains germes – la pose d’un pansement occlusif pendant 24 heures en créant ce type de conditions entraîne une augmentation du nombre de germes de l’ordre de 10 000 fois la population initiale avec prédominance des bacilles gram– par rapport aux coccis), les facteurs individuels (certaines pathologies telles que le diabète en modifiant la composition chimique de la peau peuvent altérer la flore résidente, l’âge, l’utilisation de certains cosmétiques, la prise de certains médicaments…) sont autant de facteurs à prendre en compte (Rudolf R. Roth, William D. James, Microbiology of the skin: Resident flora, ecology, infection, Journal of the American Academy of Dermatology, Volume 20, Issue 3, March 1989, Pages 367-390).

Les études réalisées actuellement viennent corroborer les travaux du passé. Microbiote ou flore cutanée, qu’importe le nom. Sa composition est parfaitement bien connue, très précisément connue, au point de pouvoir établir le profil génétique de tous les organismes vivants que notre peau véhicule gratuitement. La biologie moléculaire décuple la force du microscope et nous renseigne sur l’infiniment petit. Au répertorie 19 phyla bactériens cutanés. Les 4 phyla principaux sont les Actinobactéries (52 %), les Firmicutes (24 %), les Protéobactéries (17 %) et les Bacteroidetes (6%). La majorité des genres identifiés appartiennent aux genres Corynebacterium, Propionibacterium et Staphylococcus. Différentes espèces de champignons du genre Malassezia sont retrouvées. Il ne faut pas non oublier les acariens du genre Demodex, particulièrement présents au niveau des follicules pilo-sébacés de la face (Catherine Dunyach-Remy, Albert Sotto, Jean-Philippe Lavigne, Le microbiote cutané : étude de la diversité microbienne et de son rôle dans la pathogénicité, Revue Francophone des Laboratoires, 2015, 469, 51-58).

On sait depuis longtemps que le déséquilibre de la flore cutanée (ou dysbiose) peut être à l’origine de diverses pathologies. C’est ce à quoi l’on s’intéresse actuellement dans des pathologies comme la dermatite atopique (M. Hello, H. Aubert, C. Bernier, A. Néel, S. Barbarot, Dermatite atopique de l’adulte, La Revue de Médecine Interne, 37, 2, 2016, 91-99).

La diversité du microbiote étant en faveur d’un bon état de santé, il conviendra de le ménager. Pour ce faire, les cosmétiques trop agressifs (car possédant un pH très différent du pH cutané, car renfermant des antiseptiques…) seront bannis, et ce, en particulier, chez les sujets les plus sensibles.

Le microbiote cutané est l’un des éléments que l’on regroupe sous le nom de fonction-barrière de la peau. Un microbiote endommagé conduit à une barrière altérée… Qu’on se le dise !!!

Merci à Jean-Claude A. Coiffard qui nous livre, aujourd’hui, sa vision de plasticien, du microbiote cutané.



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