Nos regards
Le corail voit peut-être rouge… mais nous aussi !

> 01 janvier 2019

Le corail voit peut-être rouge… mais nous aussi !

Heurs et malheurs de ce drôle d’animal qu’est le corail, c’est ce dont nous allons vous parler aujourd’hui pour débuter l’année qui lui est consacrée ! Mais pourquoi, aujourd’hui, en ce jour de Nouvel An ? L’explication est simple : The Pantone Color Institute vient de désigner le Living Coral (Pantone 16-1546) comme LA couleur de l’année 2019 !

Le corail rouge (Corallium rubrum), dit corail des joailliers, est un polypier trouvé essentiellement en Méditerranée. Son existence sur les côtes de Provence était connue dès l’Antiquité ; on signale aussi sa présence en divers points du littoral espagnol (cap Creus et îles Baléares), des côtes italiennes (entre Gênes et Livourne, Capri et Sorrente), sur la côte occidentale de la Corse, en Sardaigne, aux îles Lipari, au sud de la Sicile et en Afrique du Nord, non loin de la baie de Tabarka. Partout, le corail a suscité des appétits, attiré des pêcheurs, fait naître des industries et engendré des rivalités commerciales…1

Le corail était connu des Grecs à partir du Ve siècle avant J.-C. ; toutefois, il a été très rarement employé aussi bien par les Grecs que par les Romains. Elément à noter, ce n’est que dans la région orientale de la Gaule, en particulier dans l’actuel département de la Marne que l'on a trouvé de nombreux objets de bronze rehaussés de corail. Ces objets une fois datés semblent correspondre à une période bien limitée, qui paraît correspondre au IVe siècle avant J.-C. jusqu’au début du IIIe. Par la suite, à l'époque de César, on ne trouve plus de corail. L'explication de cette situation a été avancée par Pline. Vers le IIIe siècle avant J.-C, le corail commença à être particulièrement apprécié en Inde, au point que toutes les sources de corail du midi de la Gaule et, en particulier, celles des îles d'Hyères furent exploitées par les Grecs qui en faisaient commerce et obtenaient en retour des perles fines et des épices des régions orientales.2

Valeur d'échange quasi incontournable sur le marché oriental des épices, le corail va devenir au Moyen Age un des éléments centraux du grand négoce en Méditerranée (on parle « d’or rouge »). Les Marseillais vont alors pratiquer une pêche intensive du corail en divers points du littoral, au niveau des côtes de Provence (îles d'Hyères), mais aussi en Catalogne, au Portugal, dans les eaux du golfe de Naples et celles de Sicile ou bien encore sur la côte nord du Maghreb.2 Mais c'est surtout en Sardaigne et tout particulièrement à proximité du port d'Alghero que les Marseillais s’approvisionnent en corail. On notera une caractéristique de la main d'œuvre marseillaise qui se consacrait au travail du corail - l'ars coralli. En effet, tous les tailleurs de corail que l'on signale dans les archives notariées appartenaient à la communauté juive locale. Toute personne détentrice d'une expertise technique dans le domaine et désireuse d’en faire son métier devait prêter serment à l’embauche (jurantes ad sanctam legem Moysi) sur la loi hébraïque de ne point abandonner le service de son patron avant la fin de son contrat, ni révéler les secrets de fabrication en vigueur dans l’atelier concerné (sua sécréta tenere et nemini revelare). Cependant, au milieu du XVe siècle, la pêche et le travail du corail jusqu'alors particulièrement prospères connaissent un profond déclin et la mention aux tailleurs de corail juifs disparait des sources d’archives.3

Autre temps, autre lieux… autres coraux aussi ! En effet, le corail est un terme générique utilisé pour désigner plus de 2500 espèces différentes d’invertébrés caractérisés par leur mode de vie en colonies symbiotiques et leur squelette fait de carbonate de calcium.4,5 Nous allons donc maintenant faire un petit tour au niveau de la Grande Barrière de Corail, le plus grand récif coralien au monde qui s’étend sur plus de 2500 km, au large de Queensland, en Australie. Comme les côtes méditerranéennes, cette région est très touristique (on peut même parler de tourisme de masse) et a fait l’objet, depuis une trentaine d’années, d’investissements importants, causes de profonds bouleversements des structures locales qui avaient la particularité d’être restées très artisanales.6,7

La principale menace qui pèse actuellement sur les récifs coraliens est le blanchiment. Comme dans un certain nombre d’autres situations, les cosmétiques et particulièrement les produits de protection solaire ont été des coupables tout désignés ! Du fait des baignades, les coraux sont exposés aux filtres ultra-violets, ingrédients présents dans les formules destinées à se protéger des effets nocifs du Soleil sur la peau. Jusqu’ici, c’était surtout les filtres organiques qui avaient été étudiés, particulièrement l’octylméthoxycinnamate et les benzophénones. Nous ajouterons (un peu perfidement !) que cela permettait de charger ainsi, avec des assertions d’ordre écotoxicologique, une mule déjà bien pourvue… In vitro, des concentrations comprises entre 33 et 50 ppm en oxybenzone, par exemple, sont capables de faire blanchir le corail et de le tuer. Une concentration inhibitrice 50 (CI50) a été estimée pour 7 espèces de corail entre 8 et 340 ppb. Or dans les eaux baignant les îles Vierges américaines, d’une part et les îles Hawaï, d’autre part, la concentration en cette benzophénone a été estimée être comprise respectivement entre 75 et 1400 ppb et 0,8 et 19,2 ppb.4 Pourtant l’interdiction récente envisagée par les Etats-Unis et visant les benzophénones concerne seulement Hawaï… cherchez l’erreur… D’autres études concluent à la bioaccumulation de l’octylméthoxycinnamte, mais également de l’octocrylène dans des espèces de coraux durs comme Seriatopora caliendrum et Pocillopora damicornis et au fait que d’autres ingrédients utilisés pour formuler les produits de protection solaire sont susceptibles d’en augmenter la toxicité pour l’animal.8 Dans le domaine des produits de protection solaire, les sociétés Bio se frottaient donc les mains… Ils allaient pouvoir mettre en avant le côté exemplairement « éco-responsable » de leurs produits. De notre côté, nous avions mis en évidence le côté dramatiquement remarquable de la faiblesse de leur efficacité.9 Et puis… et puis… voilà-t-il pas que l’oxyde de zinc et le dioxyde de titane ne sont pas si blancs (si nous pouvons nous permettre cette ironie, en la circonstance). L’oxyde de zinc, chouchou des amateurs de Bio en général et des surfeurs, en particulier, est à l’origine d’un blanchiment rapide et sévère du corail, conséquence d’une altération de la symbiose établie entre le corail et les zooxanthellae.10 Conclusion, les filtres minéraux sont peu efficaces et polluants… Aucune raison donc de s’y attarder !

En fait, comme toujours, la réalité scientifique est beaucoup plus complexe que cela. Il a été démontré que la croissancedu corail rouge et sa survie dépendent de la température de l'eau de mer et une surexposition au rayonnement solaire. La vague de chaleur entre 2015 et 2016 a ainsi conduit à un blanchiment sans précédent des scléractiniaires.10 Au niveau de la Grande Barrière, on constate que plus de 90 % des coraux ont blanchi situation qui a pu s’évaluer grâce à des relevés photographiques.11,12 Outre l’élévation de la température, il convient de mentionner également parmi les causes du blanchiment, des conditions trophiques et de paramètres physicochimiques défavorables.13,14 En particulier, chez Seriatopora caliendrum et dans des conditions d’hyposalinité extrêmes, les tissus coraliens subissent un phénomène de nécrose avec implication de protéines de stress, appelées Heat schock proteins, particulièrement la Hsp60.15 On se rappellera aussi que le phénomène décrit ici n’est pas particulièrement « nouveau », puisqu’il faut situer son début il y a presque 40 ans déjà…16 

Rouge, jaune, verte ou bleue… peut-être tout à la fois… nous vous souhaitons une TRES belle année 2019 ! Et première bonne résolution : aimons les cosmétiques qui nous font, en vérité, plus de bien que de mal ! Et n’oublions pas d’avoir recours, quand nous irons au Soleil, aux produits de protection solaire efficaces... appliqués généreusement !

Bibliographie

1 Lavergne G. La pêche et le commerce du corail à Marseille aux XIVe et XVe siècles. Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, 1952, 64, 19, 199-211.

2 Salomon R. Le corail dans l'Antiquité. Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 1898, 42, 4, 533.

3 Maurel C. Grands marchands et "petites et moyennes industries" à Marseille au bas Moyen Âge. Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, 1988, 19, 105-112.

4 Schneider SL, Lim HW. Review of environmental effects of oxybenzone and other sunscreens active ingrdedients. Journal of American Academy of Dermatology, 2019, 80 (1) 266-271.

5 Braverman I. Bleached! Managing coral catastrophe. Futures, 2017, 92, 12-28.

6 Tova-Sanchez A., Sanchez-Quiles D., Rodriguez-Romero A. Massive coastal tourism influx to the Mediterranean Sea: The environmental risk of sunscreens. Science of the Total Environment, 2019, 656, 316-321.

7 Vacher L. La récente et spectaculaire croissance des investissements dans la région touristique de la Grande Barrière de Corail. Cahiers d'outre-mer, 1994, 47, 188, 411-430.

8 He T., Tsui MMP., Tan CJ., Ma CY., Yiu SKF., Wang LH., Chen TH., Fan TY., Lam PKS., Murphy MB.Toxicological effects of two organic ultraviolet filters and a related commercial sunscreen product in adult corals. Environmental Pollution, 2018, 245, 462-471.

9 Couteau C., El-Boury S., Paparis E., Sébille-Rivain V., Coiffard LJ. In vitro UV-A protection factor (PF-UVA) of organic and inorganic sunscreens. Pharmaceutical Development and Technology, 2009, 14 (4) 369-372.

10 Wismer S., Tebbett SB.,Streit RP., Bellwood DR. Spatial mismatch in fish and coral loss following 2016 mass coral bleaching. Science of the Total Environment, 2019, 650, 1487-1498.

11 Corinaldesi C., Marcellini F., Nepote E., Damiani E., Danovaro R. Impact of inorganic UV filters contained in sunscreen products on tropical stony corals (Acropora spp.) Science of the Total Environment, 2018, 637-638, 1279-1285.

12 Chow MH., Tsang RHL., Lam EKY., Ang Jr. P. Quantifying the degree of coral bleaching using digital photographic technique. Journal of Experimental Marine Biology and Ecology, 2016, 479, 60-68.

13 Galli G., Bramanti L., Priori C., Rossi S., Santangelo G., Tsounis G., Solidoro C. Modelling red coral (Corallium rubrum) growth in response to temperature and nutrition. Ecological Modelling, 2016, 337, 137-148.

14 Levas S., Schoeepf V., Warner ME., Aschaffenburg M., Baumann J., Grottoli  AG. Long-term recovery of Caribbean corals from bleaching. Journal of Experimental Marine Biology and Ecology, 2018, 506, 124-134.

15 Seveso D., Montano S., Strona G., Orlandi I., Galli P., Val M. Exploring the effect of salinity changes on the levels of Hsp60 in the tropical coral Seriatopora caliendrum. Marine Environmental research, 2013, 90, 96-103.

16 Cowburn B., Samoilys MA., Obura D. The current status of coral reefs and their vulnerability to climate change and multiple human stresses in the Comoros Archipelago, western Indian Ocean. Marine Pollution Bulletin, 2018, 133, 956-960.






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