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Le charmant monde cosmétique du petit monstre qu'est Julie de Carneilhan

> 29 octobre 2017

Le charmant monde cosmétique du petit monstre qu'est Julie de Carneilhan Publié par Colette en 1945 alors que Françoise Sagan n’a que 10 ans, le roman « Julie de Carneilhan » brosse les portraits de différents personnages, Herbert d’Espivant, Coco Vatard et Lucie Albert, dont les préoccupations gravitent toutes autour de l’argent et de l’amour. Soirées, alcool, propos déjantés... le petit monde de Françoise Sagan est déjà là tout entier... huit ans avant que la jeune fille ne le couche, elle-même, à son tour, sur le papier !

Julie de Carneilhan est divorcée (et même deux fois). Elle vit chichement d’une petite pension qui est loin de suffire à ses goûts de luxe ! « [...] j’ai une crise terrible d’envie de ce qui me manque [...] » « Je voudrais des bas, des gants, un manteau de fourrure, deux tailleurs neufs, des parfums au litre et des savons à la douzaine... » Ces goûts, elle les tient peut-être du comte Herbert d’Espivant, son second ex-mari. Le comte est un homme soigné et pressé qui pratique « bain, coiffeur et manucure en même temps ». Il est difficile à satisfaire (« C’est curieux qu’aucune manucure n’ait jamais rien compris aux soins des ongles »). Même si les fins de mois sont difficiles, Julie tient à sa liberté. Elle n’accepte pas d’argent de ses amis, tout juste un flacon de parfum, par-ci par-là... « Envoie-moi un petit flacon de Fairyland. »

Elle a la quarantaine triomphante. Elle a très exactement quarante-cinq ans, mais ne les fait pas. « Sa gorge bien placée, son buste rebelle à l’empâtement, elle les mirait avec plaisir, dans une grande glace sans cadre qui donnait de la profondeur au studio. » Ce studio a besoin d’effet d’optique pour être habitable, tant il est minuscule. Julie dispose d’une « cuisine-de bains » qui lui permet de prendre un bain dans une succulente odeur de poisson ou de melon ! « Au chevet de la baignoire un coffrage supportait un réchaud électrique à deux plaques. La femme de ménage absente, Madame de Carneilhan pouvait prendre son bain en surveillant son petit-déjeuner. » La toilette est effectuée à grande eau... Julie ne chipote pas avec le savon : « Elle rit sous sa coiffe d’écume, car Julie se savonnait comme un homme, tête comprise, dans son bain. » « [...] l’unique placard du studio » a été aménagé par ses soins « en cabinet de maquillage » avec « une glace » et « une ampoule ».

Si elle se lave à grande eau, Julie n’est pourtant pas adepte du déodorant, comme en témoigne l’étrange compliment que lui fait Coco Vatard, l’un de ses amis, à qui les soirées prolongées ont dessiné « un lilas d’ecchymose sous les yeux » : « Que tu sens bon, lui dit-il avec la sincérité qui ne le quittait guère. Tu sens le dessous de bras et l’encaustique. »

Julie ne veut pas tricher, même lorsqu’elle joue un rôle. Ses cheveux sont « coupés courts et frisés à la Caracalla » depuis que, lors d’un bal, elle avait choisi d’incarner un personnage à cheveux courts. La ferme volonté de jouer son rôle en toute sincérité lui avait fait franchir le pas et sacrifier « sa grande crinière alezane, qui dénouée lui couvrait les reins. » Cette coiffure ne doit pas déplaire à Herbert d’Espivant. Celui-ci craint, en effet, les cheveux opulents de sa femme Marianne qui ressemblent à autant de serpents près à l’étouffer : « Cette chevelure dont je ne voyais pas la fin, si longue et si profonde que j’en avais peur quand elle se répandait dans mon lit. » Si cette abondante chevelure lui crée des frayeurs, il n’est pas sans l’envier un peu, lui dont la calvitie vient troubler la sérénité esthétique. « Autour d’une petite tonsure soigneusement recouverte, les cheveux trop fins d’Herbert bouclaient comme des cheveux de femme. » On voit d’ici, les quelques cheveux d’Herbert ramenés soigneusement d’un côté de la tête à l’autre, afin de masquer l’alopécie. Attention, gare au vent !

Contrairement à la majorité de la population, Julie supporte à merveille les soirées arrosées. « Autant qu’au père Carneilhan l’alcool sec lui était clément, lui éclaircissait le teint et les idées. » Julie est, en la matière, l’exception qui confirme la règle !

Julie est facétieuse. Elle aime à employer des expressions qui portent sa griffe. Lorsqu’elle va se laver les dents, il lui plaît de crier à la cantonade : « Je vais mettre tremper mes dents dans un verre d’eau. » Cela ne manque pas de lui jouer des tours. Cette phrase mit ainsi le point final à une aventure qui aurait pu très bien tourner avec un « bien joli lieutenant ». Contrairement à ce que ce beau militaire avait cru comprendre, Julie a les dents fort saines. Si l’expression employée est originale, le choix du dentifrice ne l’est pas. Julie a recours, comme d’ailleurs la majorité des gens de son époque, à un savon dentifrice qu’elle achète en « pharmacie ».

Julie possède de drôles de goût en matière culinaire. « Je veux manger du fromage blanc et de la raie au beurre noir, parce que le noir et blanc fait très habillé. » Elle est, en revanche, toujours très chic du point de vue de son habillement. Julie se vêt « d’un chemisier blanc » et d’une « jupe en pied de poule blanc et noir. »

Du point de vue du maquillage, celui-ci est pratiqué « avec fougue », mais sans aucune constance. Fard à paupière bleu, poudre de riz pour le visage, vernis à ongles rouge, Julie possède toute la panoplie nécessaire à sa beauté. « Elle savait besogner », mais « se dégoûtait promptement de ses travaux. » Lorsque l’envie se fait sentir, elle aime à prendre soin d’elle. « Elle coiffa son nez délicieux d’un flocon de crème onctueuse, qu’elle étala. Elle se farda adroitement, s’arracha quelques poils de moustache, frisa ses cheveux d’une main vive. » Contrairement à ce que recommande Ovide à ses élèves (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/conseils-cosmetiques-ovidiens-354/), Julie ne craint pas de se maquiller en public. « Du bout du doigt, elle égalisa sur ses paupières le fard bleuâtre, devant la glace d’un magasin. » Ce fard bleu n’est sans doute pas du meilleur goût, le ton sur ton n’étant pas conseillé. Allez trouver le fard à paupières qui s’accorde avec des yeux d’un bleu « terrible » !

Le parfum occupe une place importante dans sa vie. Elle détecte le parfum de Marianne, la femme de son second mari, même à l’état de trace dans l’air. Ce parfum-là n’est bien évidemment pas à son goût. « Le parfum de Marianne... Trop de parfum, trop d’argent, trop de diamants, trop de cheveux... » En revanche, le parfum de Julie « Fairyland » constitue une invitation à participer à un conte de fées. C’est bien ce que Toni, le fils de Marianne, un tout jeune garçon de dix-sept ans qui est tombé follement amoureux de celle qui se joue de lui, a bien l’intention de vivre. « Quelle peste que les adolescents... Heureusement je ne les aime pas. Un petit baiser sur la tempe, deux gouttes de mon parfum derrière son oreille, et celui-là se croit déjà mon amant, ma parole... »

Si François Mauriac avait croisé Julie de Carneilhan, il n’aurait, sûrement pas manqué de la traiter affectueusement de « charmant petit monstre » tant l’expression lui va bien. Ce charmant petit monstre n’en fait qu’à sa tête ; celle-ci est légère comme le vent depuis que ses magnifiques cheveux ont été sacrifiés. Toute ressemblance avec Colette n’est, bien évidemment, que pure coïncidence !

Une immense merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, qui nous offre cette scène de casino regroupant Colette et Sagan !






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