La toxine botulique, arme de destruction ou de séduction massive ?
La toxine botulique, également dénommée « toxine miracle », a commencé sa carrière dans le domaine médical… de l’autre côté de la barrière ; cette neurotoxine, qui paralyse les muscles a tout d’abord (et très logiquement) été étiquetée « poison », avant d’émarger dans la catégorie « ingrédient actif de chirurgie esthétique »1 et ceci non sans être passée par la case « médicament » afin de traiter des pathologies ou troubles variés comme l’hyperhidrose,2 la dystonie cervicale, la migraine, certains cas d’incontinence urinaire…3
Cet ingrédient est vraiment intriguant. Et comme il exerce un rôle esthétique et comme l’industrie a tendance à loucher dans sa direction, on s’est dit qu’un petit Regard n’était pas superflu !
Avant tout, une maladie
Avant de devenir un ingrédient pour technique de chirurgie esthétique, la toxine botulique a été la cause d’une maladie mortelle, le botulisme. C’est une neurotoxine, qui se trouve dans des aliments dont la conservation ne s’est pas faite dans de bonnes conditions et qui déclenche des morts suspectes dont on peine à trouver la cause (du moins autrefois) ; une neurotoxine à l’origine d’une pathologie dont les symptômes sont décrits par le médecin allemand Justinus Kerner (on parle alors de maladie de Kerner),4 à partir de 1817. Mais avant d’incriminer une bactérie et sa toxine, il a fallu attendre un peu, car ce n’est qu’en 1897 qu’un microbiologiste belge du nom de Emile van Ermengem pointe du doigt un micro-organisme que l’on désignera plus tard sous le nom de Clostridium botulinum. Celui-ci a été isolé d’un jambon contaminé, pièce à conviction saisie sur le lieu d’une épidémie de maladie (un funeste banquet de funérailles pour être très précises),5 à Ellezelles, en Belgique.6 Et c’est, ensuite, toute une chaîne de bonnes volontés qui se mettent en action afin de comprendre ce qui se passe avec cette terrible maladie. Le microbiologiste met en évidence un microorganisme (c’est son métier !) ; il passe le relais à Tchitchikine, qui secoue la bactérie un peu fort, afin d’en faire sortir la neurotoxine coupable ; celle-ci est prise en charge par Dickson et Shevky, qui démontrent l’action de cette toxine sur les terminaisons nerveuses parasympathiques et motrices.7
Mais pour en revenir à cette maladie, rappelons qu’elle est très ancienne et qu’elle sévit depuis que l’on conserve les aliments… sans grandes précautions. Il est possible que certaines intoxications décrites dans des documents antiques fassent référence à cette intoxication en incriminant à sa place l’atropine présente dans la belladone (Atropa belladona), dans la mesure où, dans les deux cas, il se produit une mydriase. Par la suite, on pointera du doigt les plats incriminés ; on parle, ainsi, encore de nos jours, d’un appétissant plat d’estomac de porc cuit farci de boudin noir ayant fait 13 victimes (dont 6 décéderont) à Wildbad, en Allemagne, en 1793.8 Un boudin noir fumé, qui fut donc regardé par la suite avec circonspection !
Précisons enfin que les signes cliniques de la maladie consistent en des troubles oculomoteurs (diplopie, vision trouble, mydriase), une sécheresse buccale, une dysphagie et, dans les cas les plus graves, une paralysie des membres et du diaphragme. La constipation, souvent observée tout au long de l’évolution de la maladie, est liée à l’effet de la toxine botulique sur la motilité intestinale.9
Avant tout une bactérie
Une bactérie que l’on désigne du nom de « botulinum », étant donné qu’un certain nombre de cas de botulisme (nom inventé en 1870 par le médecin allemand Muller)10 étaient survenus à la suite de consommation de saucisses avariées, la saucisse répondant au nom de « botulus », en latin.11
Avant tout une toxine
Oui, avant tout une toxine… et même la toxine biologique la plus puissante connue, avec une dose létale estimée entre 0,09 et 0,15 µg (par voie Intraveineuse ou Intramusculaire), entre 0,70 et 0,90 µg (par inhalation) et 70 µg (par voie orale). Une toxine, que l’on désigne sous le nom de BoNT. Une toxine, qui n’est pas unique en son genre, mais se décline en 7 sérotypes, désignés par les lettres de l’alphabet de A à F et qui correspond à une protéine à double chaîne d’un poids moléculaire de 150 kDa.12 Il faut savoir que seuls les sérotypes A (le plus virulent) et B de la toxine botulique ont été produits pour un usage clinique.11
Puis, une arme de guerre biologique
Une arme de toute petite taille, mais de très grande portée, qui peut, introduit dans un excipient comme la gélatine, devenir un moyen efficace de tuer l’ennemi sans éveiller les soupçons si l’on est dans une période de l’histoire où le botulisme n’est pas chose rare.13 On évoque ici le projet (avorté) qui consistait à fournir, durant le Seconde Guerre mondiale, ce genre de capsule à des prostituées chinoises, afin de tuer des officiers japonais,14 en douce, sans être inquiétées.
Une arme que des scientifiques allemands ont également pu être tentés d’incorporer dans des dentifrices ou des aliments à destination des populations ennemies au cours de ce même conflit.15
Une arme, qui peut être utilisée au cas par cas ou de manière massive comme cela a été tenté, au Japon, entre 1990 et 1995.16
Puis, un principe actif médicamenteux
C’est Alan B. Scott de San Francisco qui, dans les années 1970, commence à s’intéresser à cette toxine et réalise un certain nombre de tests sur animaux ;17 il va ainsi faire entrer cette toxine dans le clan restreint des principes actifs médicamenteux avec pour application thérapeutique le traitement du strabisme.18,19 A noter que la toxine botulique de type A est la première toxine bactérienne autorisée par la Food and Drug Administration (FDA) sous le nom d’« Oculinum »,20 un médicament pour le traitement du blépharospasme, en 1989.21 Il y aura par la suite d’autres applications médicales possibles.
Puis, un principe actif pour médecine esthétique
Evidemment, dans le principe c’est séduisant. Des rides se forment suite à la contraction d’un certain nombre de muscles responsables des expressions du visage, bloquons ces muscles et le visage pourra être aussi lisse que la surface d’un lac au repos. Concrètement, la toxine botulique va bloquer la libération d’acétylcholine, un neurotransmetteur essentiel à la transmission neuromusculaire. Par conséquent, l’injection de cette toxine peut contribuer à lisser les rides d’expression.22 Le visage devient lisse, très lisse, peut-être même trop lisse !
La toxine botulique en injection IM a été préconisée pour la première fois dans les techniques de réjuvénation aux Etats-Unis au début des années 1990,23 puis approuvée par la FDA, en 2002, sous le nom de Botox, pour le traitement des muscles du complexe glabellaire responsables des rides du lion, puis, en 2013, pour le traitement des muscles orbiculaires latéraux des paupières responsables des pattes d’oie ; elle est utilisée hors indication pour toutes les autres indications esthétiques du visage. Elle constitue le traitement de choix pour les rides du tiers supérieur du visage (rides du lion, rides horizontales du front et pattes d’oie).24 L’effet myorelaxant est transitoire puisqu’il ne dure qu’un temps (entre 3 et 6 mois).25
En matière d’effets indésirables associés on peut citer l’érythème, l’œdème, la douleur, la ptose palpébrale ou sourcilière et les ecchymoses.26 Ces effets indésirables peuvent être minimisés, on pense en particulier à la ptose palpébrale ou sourcilière, par des chirurgiens expérimentés ayant une connaissance approfondie de l’anatomie des muscles du visage.27 Dans le cas d’un problème d’asymétrie d’un sourcil ayant tendance à se redresser (on parle de sourcil de Spock), on pourra pratiquer une nouvelle injection de botox.28
Avec des variantes…
On nous parle de « microbotox » ou de « mesobotox », dans le cas de l’injection intra-dermique (et non plus intramusculaire) de petites quantités de Botox, afin de traiter les rides, en obtenant, nous dit-on, un effet plus naturel et en évitant des effets indésirables comme la ptose palpébrale.29,30
Et le rapport avec les cosmétiques ?
On ne va évidemment pas pouvoir retrouver cette toxine dans les cosmétiques. Mais, comme on aime à promettre un effet anti-rides record, on pourra, en revanche, proposer des cosmétiques renfermant des actifs dits « botox-like », car formulés avec des substances capables, nous dit-on, de mimer l’action de cette toxine. C’est le cas par exemple de certains peptides !31
Ou bien, au contraire, on développera une attitude farouchement anti-botox et dans ce cas-là on peut adhérer au concept du NoTox (ou No boTox), qui consiste à rechercher des alternatives à cette technique médicale. Dans ce cadre, sont proposés des soins régénérants « surpuissants », des masques LED, des massages… Bref, toute une panoplie ayant pour but de stimuler la prolifération cellulaire et de lisser les rides.32
La toxine botulique, en bref
Cette toxine a changé de statut en un rien de temps. Considérée comme un fléau de l’Antiquité à 1970, cette neurotoxine a changé de visage, tout à coup, en se présentant sous les traits d’un principe actif utilisable en médecine générale et en médecine esthétique. Permettant de masquer les rides du haut du visage, voire même du bas du visage et du cou (on parle de lifting Néfertiti),33 cette toxine, qui agit en paralysant les muscles, peut être associée à d’autres ingrédients comme l’acide hyaluronique sous forme injectable, afin d’optimiser les chances d’effet rajeunissant.34
Une toxine au visage changeant (ses applications sont très variées !), qui fige les traits du visage de son utilisateur, les laissant inchangés quels que soient les évènements… un bel exemple d’ingrédient à la personnalité mouvante, capable du meilleur comme du pire !
Bibliographie
1 França K, Kumar A, Fioranelli M, Lotti T, Tirant M, Roccia MG. The history of Botulinum toxin: from poison to beauty. Wien Med Wochenschr. 2017 Oct;167(Suppl 1):46-48
2 Nawrocki S, Cha J. Botulinum toxin: Pharmacology and injectable administration for the treatment of primary hyperhidrosis. J Am Acad Dermatol. 2020 Apr;82(4):969-979
3 Ayoub N. Botulinum Toxin Therapy: A Comprehensive Review on Clinical and Pharmacological Insights. J Clin Med. 2025 Mar 16;14(6):2021
4 Palazón-García R, Benavente-Valdepeñas AM. Botulinum Toxin: From Poison to Possible Treatment for Spasticity in Spinal Cord Injury. Int J Mol Sci. 2021 May 5;22(9):4886
5 Erbguth FJ. Historical notes on botulism, Clostridium botulinum, botulinum toxin, and the idea of the therapeutic use of the toxin. Mov Disord. 2004 Mar;19 Suppl 8:S2-6
6 Monash A, Tam J, Rosen O, Soreq H. Botulinum Neurotoxins: History, Mechanism, and Applications. A Narrative Review. J Neurochem. 2025 Aug;169(8):e70187
7 Brin MF, Burstein R. Botox (onabotulinumtoxinA) mechanism of action. Medicine (Baltimore). 2023 Jul 1;102(S1):e32372
8 Monheit GD, Pickett A. AbobotulinumtoxinA: A 25-Year History. Aesthet Surg J. 2017 May 1;37(suppl_1):S4-S11
9 Rasetti-Escargueil C, Lemichez E, Popoff MR. Human Botulism in France, 1875-2016. Toxins (Basel). 2020 May 21;12(5):338
10 Lonati D, Schicchi A, Crevani M, Buscaglia E, Scaravaggi G, Maida F, Cirronis M, Petrolini VM, Locatelli CA. Foodborne Botulism: Clinical Diagnosis and Medical Treatment. Toxins (Basel). 2020 Aug 7;12(8):509
11 Hong SO. Cosmetic Treatment Using Botulinum Toxin in the Oral and Maxillofacial Area: A Narrative Review of Esthetic Techniques. Toxins (Basel). 2023 Jan 17;15(2):82
12 Cenciarelli O, Riley PW, Baka A. Biosecurity Threat Posed by Botulinum Toxin. Toxins (Basel). 2019 Nov 20;11(12):681
13 Sotos JG. Botulinum toxin in biowarfare. JAMA. 2001 Jun 6;285(21):2716
14 Ting PT, Freiman A. The story of Clostridium botulinum: from food poisoning to Botox. Clin Med (Lond). 2004 May-Jun;4(3):258-61
15 Tatu L, Feugeas JP. Botulinum Toxin in WW2 German and Allied Armies: Failures and Myths of Weaponization. Eur Neurol. 2021;84(1):53-60
16 Caya JG, Agni R, Miller JE. Clostridium botulinum and the clinical laboratorian: a detailed review of botulism, including biological warfare ramifications of botulinum toxin. Arch Pathol Lab Med. 2004 Jun;128(6):653-62
17 Scott AB, Honeychurch D, Brin MF. Early development history of Botox (onabotulinumtoxinA). Medicine (Baltimore). 2023 Jul 1;102(S1):e32371
18 Dressler D, Roggenkaemper P. A brief history of neurological botulinum toxin therapy in Germany. J Neural Transm (Vienna). 2017 Oct;124(10):1217-1221
19 Erbguth FJ. From poison to remedy: the chequered history of botulinum toxin. J Neural Transm (Vienna). 2008;115(4):559-65
20 Scott AB, Fahn S, Brin MF. Treatment of strabismus and blepharospasm with Botox (onabotulinumtoxinA): Development, insights, and impact. Medicine (Baltimore). 2023 Jul 1;102(S1):e32374
21 Dhaked RK, Singh MK, Singh P, Gupta P. Botulinum toxin: bioweapon & magic drug. Indian J Med Res. 2010 Nov;132(5):489-503
22 Ascher B, Talarico S, Cassuto D, Escobar S, Hexsel D, Jaén P, Monheit GD, Rzany B, Viel M. International consensus recommendations on the aesthetic usage of botulinum toxin type A (Speywood Unit)–Part II: Wrinkles on the middle and lower face, neck and chest. J Eur Acad Dermatol Venereol. 2010 Nov;24(11):1285-95
23 Philipp-Dormston WG, De Boulle K, Gronovich Y, Lowe N, Sayed K, Sykianakis D, Tuncer S. The Patient Journey in Facial Aesthetics: Findings from a European Consensus Meeting on Improving the Quality of Life for Patients Receiving Botulinum Toxin Injections. Clin Cosmet Investig Dermatol. 2024 Feb 2;17:329-337
24 Small R. Botulinum toxin injection for facial wrinkles. Am Fam Physician. 2014 Aug 1;90(3):168-75
25 Frampton JE, Easthope SE. Botulinum toxin A (Botox Cosmetic): a review of its use in the treatment of glabellar frown lines. Am J Clin Dermatol. 2003;4(10):709-25
26 Sethi N, Singh S, DeBoulle K, Rahman E. A Review of Complications Due to the Use of Botulinum Toxin A for Cosmetic Indications. Aesthetic Plast Surg. 2021 Jun;45(3):1210-1220. doi: 10.1007/s00266-020-01983-w. Epub 2020 Oct 13. Erratum in: Aesthetic Plast Surg. 2022 Feb;46(1):595
27 Nicolau PJ, Chaouat M, Mimoun M. Peau, rides et toxine botulique. Ann Readapt Med Phys. 2003 Jul;46(6):361-74
28 Kassir M, Gupta M, Galadari H, Kroumpouzos G, Katsambas A, Lotti T, Vojvodic A, Grabbe S, Juchems E, Goldust M. Complications of botulinum toxin and fillers: A narrative review. J Cosmet Dermatol. 2020 Mar;19(3):570-573
29 Iranmanesh B, Khalili M, Mohammadi S, Amiri R, Aflatoonian M. Employing microbotox technique for facial rejuvenation and face-lift. J Cosmet Dermatol. 2022 Oct;21(10):4160-4170
30 Salem SA, Seoudy WM, Abd El-Rahman NS, Afify AA. Different Dilutions of Mesobotox in Facial Rejuvenation: Which is Better? Aesthetic Plast Surg. 2024 Sep;48(18):3669-3680. doi: 10.1007/s00266-024-04029-7
31 Kluczyk A, Ludwiczak J, Modzel M, Kuczer M, Cebrat M, Biernat M, Bąchor R. Argireline: Needle-Free Botox as Analytical Challenge. Chem Biodivers. 2021 Mar;18(3):e2000992) (Zdrada-Nowak J, Surgiel-Gemza A, Szatkowska M. Acetyl Hexapeptide-8 in Cosmeceuticals-A Review of Skin Permeability and Efficacy. Int J Mol Sci. 2025 Jun 14;26(12):5722
33 Levy PM. The ‘Nefertiti lift’: a new technique for specific re-contouring of the jawline. J Cosmet Laser Ther. 2007 Dec;9(4):249-52
34 de Sanctis Pecora C. The gold protocol: A combined treatment approach for neck rejuvenation with calcium hydroxyapatite, botulinum toxin, and hyaluronic acid in the same session. J Cosmet Dermatol. 2024 Jul;23(7):2392-2400

