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La poudre pour perruque, une histoire tirée par les cheveux !

> 24 novembre 2018

La poudre pour perruque, une histoire tirée par les cheveux !

De l’Antiquité à nos jours, la poudre est le cosmétique qui tient certainement la première place au panthéon des produits de beauté. Du doux talc au gentil kaolin, en passant par le fermentescible amidon et la vénéneuse céruse, les ingrédients varient, le bonheur de se poudrer le visage, le corps, les cheveux, la perruque, persiste...

Si l’on en croit le coiffeur René Rambaud, « les Gauloises poudraient leurs cheveux avec de la cendre bien lessivée ». On considère donc que ce sont elles qui constituent les instigatrices d’une mode qui s’est éteinte avec la chute des têtes couronnées. Des hauts et des bas, il y en a eu dans l’histoire de la poudre capillaire... L’époque de la Renaissance n’est pas seulement une époque formidable dans le domaine des arts, il s’agit également d’une période de renaissance de la poudre capillaire qui surgit de ses cendres gauloises. Les nobles dames « brunes employaient la poudre de violette », les nobles dames « blondes la poudre d’iris ». Si la poudre d’iris - une poudre de couleur beige obtenue à partir du rhizome de la plante - est bien connue en parfumerie,1 la poudre de violette, en revanche, nous laisse bien perplexes. Il faut, sans doute, plutôt lire « poudre à la violette ». La femme du peuple avait recours à un produit plus simple et moins agréable d’un point de vue organoleptique, « la poudre de chêne pourri ». La brune Marguerite de Valois se veut blonde, nous dit René Rambaud, qui s’emmêle un peu les ciseaux entre poudre d’iris et poudre à la violette. Elle va donc, ajoute-t-il logiquement, se tourner vers une poudre « de mousse de chêne parfumée à l’iris ou à la violette. » Anne d’Autriche et sa coiffure « à la culbute » met la poudre blonde au placard et les papillotes à l’honneur !2 La poudre ne restera pas longtemps aux oubliettes, rassurons-nous.

La poudre est, en effet, appliquée avec générosité sur les cheveux et les perruques par les personnes de haute extraction, durant, ce que l’on a coutume de nommer, le Grand Siècle.

Arriver « la goule enfarinée » est une expression qui prend son origine dans une fable de Jean de La Fontaine (1621-1695) « Le chat et le vieux rat ».3 Il y est question d’un « vrai Cerbère » qui voulait « de souris dépeupler tout le monde ». Afin de le tromper, le chat, plein de ressources, « blanchit sa robe et s’enfarine », afin de se faire passer pour ce qu’il n’est pas.4 Des goules enfarinées et des perruques de même, il n’a certainement pas manqué d’en rencontrer à la cour de Louis XIV… Le poudrage des perruques se fait effectivement à cette époque avec de l’amidon de blé. Depuis l’Antiquité, on tient en haute estime la poudre d’amidon, une poudre obtenue à partir du grain de blé. L’amidon (étymologiquement « la poudre obtenue sans le secours de la meule ») est alors fabriqué à partir du grain de blé qui est mis à tremper dans l’eau pendant plusieurs jours ; lorsqu’il est bien ramolli, on le presse dans un linge, on le sépare du gluten, on le fait sécher au soleil, on l’écrase et on le triture à la main.5 La farine ou l’amidon de blé constitue, à partir du règne de Louis XIV, et ce jusqu’à la Révolution, le cosmétique capillaire par excellence. On la pulvérise directement sur les cheveux ou sur les perruques selon le cas.

Il est bon de préciser qu’à 20 ans, le jeune Louis XIV, qui possédait jusqu’alors une fort jolie chevelure, contracte la fièvre typhoïde lors d’un séjour à Mardyck et perd une grande partie de celle-ci. Il ne lui reste plus qu’à se raser la tête et à porter perruque. Les flatteurs qui gravitent dans l’entourage du roi « prennent » également la perruque. Mazarin s’en amuse et rappelle à Colbert une anecdote dont il se souvient. Sous l’empereur Tibère déjà, la flatterie ne tenait qu’à un cheveu. L’empereur devient chauve... le courtisan se rase la tête en signe d’allégeance.6 La perruque « noire, aplatie au sommet » retombe sur les épaules en une pluie de boucles. Au fil des années, le volume de la perruque va augmenter et une certaine démesure est parfois reprochée.7 Au fil du temps, la perruque blanchit, la perruque s’alourdit, sous l’effet de la poudre. Toujours plus haute, toujours plus lourde, semble être la devise du postiche qui coiffe la tête du monarque le plus célèbre de l’histoire de France.

Cette mode versaillaise va diffuser dans les différentes cours d’Europe par le biais des alliances princières. C’est ainsi, par exemple, qu’Elisabeth-Charlotte d’Orléans (1676-1744), nièce de Louis XIV, va emporter dans ses bagages le bon goût français et l’acclimater à la cour de Lorraine, lors de son mariage avec le duc Léopold. La poudre n’est pas oubliée ; elle tombe « en averse » sur des échafaudages de cheveux compliqués. De couleur blanche, jaune ou argentée,8 elle permet de changer de physionomie en un coup de soufflet.

Quelques esprits forts font de la résistance et ne s’adonnent pas à la mode du poudrage. Il faut être bien audacieux et/ou bien pingre pour ne pas se poudrer la tête comme tout le monde. La Grande Mademoiselle, cousine germaine du roi, une femme de tête qui, même amoureuse, garde la tête froide, en est témoin. Si elle est follement amoureuse du célèbre Lauzun, elle constate que celui-ci prend peu de soin de sa chevelure. Des cheveux blonds, peu abondants, souvent gras, mal peignés qui ne connaissent pas la poudre, voilà le tableau capillaire de celui pour qui la Grande Mademoiselle soupire.9

Quelques gens d’église voient dans ces perruques des accessoires démoniaques. C’est le cas de Jean-Baptiste Thiers qui, dans son Histoire des perruques (1690), nous les présente comme les œuvres du diable. « Comme nous ne naissons pas avec des perruques, ce n’est pas Dieu qui nous les donne. Dieu ne nous les donnant pas, il faut de nécessité que nous les tenions du démon qui est le corrupteur de la nature [...] ».10

Au tout début du XVIIIe siècle, un petit malin, Johann Friedrich Böttger (1682 -1719) - il s’agit d’un apothicaire, comme de bien entendu - va se rendre compte, un beau jour, que sa perruque semble plus lourde que d’habitude. Il interroge son valet sur la matière première employée. Celui-ci lui répond qu’il a eu recours à une matière première nouvelle, vendue à un tarif dérisoire par un maître de forges. Celui-ci avait constaté que les pas de son cheval s’enfonçaient dans une matière molle, de couleur blanche. De nature curieuse, il l’avait fait tremper dans l’eau, puis séchée. Réduite en poudre, la matière première en question promettait un beau succès pour les perruquiers et autres marchands de cosmétiques. Si Johann Böttger fut ravi de l’initiative de son valet, il se garda bien de se lancer dans l’aventure cosmétique. Son truc à lui, c’était la porcelaine. Et quoi de mieux pour arriver à mettre au point une porcelaine blanche pouvant rivaliser avec la porcelaine de Chine que cette argile que l’on trouve sous le pas des chevaux dans ce beau pays qu’est la Saxe.11,12 L’idée du maître de forges ne va pourtant pas rester lettre morte pour les cosmétologues en recherche de matières premières efficaces, à coût modique.

Après Louis XIV, Louis XV. Celui-ci adopte la poudre tout enfant ;2 plus tard, sa femme et ses maîtresses ne bouderont pas les nuages de poudre. Etre frisé et poudré n’est cependant pas réservé aux coquettes. Tout médecin qui se respecte doit endosser l’habit qui convient à la pratique de son art. Dans ses mémoires, Stendhal ne manque pas de rapporter le fait que son grand-père maternel dut se coiffer d’une « perruque poudrée, ronde, à trois rangs de boucles », pour inspirer confiance à sa clientèle, en 1760.13 Etre frisé et poudré est le comble du bon goût. La célèbre épistolière, Mme du Deffand, rend ainsi compte, dans une de ses lettres adressées à Horace Walpole - lettre datée du 22 février 1772, du cas d’un banqueroutier qui fut mis « au pilori à la Grève une seule fois pendant deux heures, avec un écriteau : Banqueroutier frauduleux, commis infidèle. Il était en bas de soie, en habit noir, bien frisé, bien poudré [...] ».14 Comme quoi, on peut être un voleur et garder une forte estime de soi !

Le futur Louis XVI est, quant à lui, un dauphin au naturel qui s’encombre peu des artifices chers à ses illustres aïeux. Il apparait aux yeux de la femme de chambre de son épouse les cheveux, le plus souvent, « en désordre », ce qui crée un véritable contraste avec le milieu ambiant. Les « coiffures poudrées et embaumantes » sont toujours d’actualité à Versailles.15 Sa jeune épouse se poudre les cheveux avec discrétion. Mme Vigée Le Brun, qui la prendra plusieurs fois pour modèle, a une sainte horreur de la poudre. Pour lui complaire, il conviendra de changer ses habitudes et de faire parler sa nature avec le moins d’artifices possible.16 Viendra bientôt le temps des coiffures excentriques et des poudres d’iris de couleur orange qui donneront aux femmes l’air de « rousses », nous dit la baronne d’Oberkirch dans ses mémoires.17

Si en 1968, Jacques Dutronc nous révèle la face cachée de Paris dans une chanson au refrain bien connu « Il est 5 heures Paris s’éveille », il emboîte, en cela, le pas d’un certain Louis Sébastien Mercier qui, entre 1782 et 1788, a décidé de décrire, en douze volumes, la vie des Parisiens (Tableau de Paris). On y apprend qu’à 7 heures du matin, les jardiniers vont se coucher et croisent les commis de bureaux qui vont se mettre à l’ouvrage. Deux heures plus tard, ce sont les perruquiers, appelés « merlans », qui courent de clients en clients pour poudrer cheveux et perruques.18

La Révolution française va venir porter un coup d’arrêt à cette mode. « Avec les têtes des divines marquises et des royales princesses, la poudre à perruque est tombée. »12

Ne croyons pas pour autant que les fournisseurs d’amidon ou de kaolin vont mettre la clé sous la porte. Non, il reste encore de beaux jours pour la poudre qui, à défaut d’agrémenter les cheveux, permettra toujours d’obtenir un teint clair du plus bel effet.

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour sa vision très (trop ? non, jamais trop !) personnelle de Louis XIV !

Bibliographie

1 Piesse S., Histoire des parfums, Baillière, 1890, 371 pages
2 Rambaud R., Les fugitives - précis anecdotique et historique de la coiffure féminine à travers les âges de l’Antiquité à 1954, 1955, Paris, 420
3 http://www.expressio.fr/expressions/la-gueule-enfarinee.php
4 La Fontaine J., Fables, Paris, éditions Hachette, 1958, 183 pages
5 Cerbelaud R., Formulaire de parfumerie, 1933, 764 pages
6 Perez S., Les rides d’Apollon : l’évolution des portraits de Louis XIV, Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2003, 3, 50-3, 256
7 Sabatier G., La gloire du roi. Iconographie de Louis XIV de 1661 à 1672, Histoire, économie & société, 2000, 19-4, 527-560
8 Lebasch S., Élisabeth-Charlotte D’Orléans (1676-1744) : une femme à la mode ?, 2012/1, 44, 812
9 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/la-grande-mademoiselle-ou-les-coulisses-de-la-cour-de-louis-xiv-183/
10 Waquet F., La mode au XVIIe siècle: de la folie à l'usage, Cahiers de l'AIEF, 1986, 38, pages 91-104
11 de Brahm A., L'apothicaire Bottger, inventeur de la porcelaine, Revue d'Histoire de la Pharmacie, 1922, 36, 1-2
12 Devaux P., Les auxiliaires de la beauté, 1887, Paris, 89 pages

13 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/impressions-cosmetiques-de-henry-brulard-440/
14 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/mme-du-deffand-la-philosophe-au-tonneau-775/
15 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/journal-d-une-femme-de-chambre-ou-marie-antoinette-intime-340/
16 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/souvenirs-poudres-de-madame-vigee-le-brun-370/
17 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/la-baronne-d-oberkirch-papotages-charmants-sur-sujets-cosmetiques-475/
18 Gunnar Von Proschwit M., Le Paris de L.-S. Mercier, Cahiers de l'AIEF, 1990, 7-18










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