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La mystérieuse huile de Macassar

> 30 août 2017

La mystérieuse huile de Macassar

Si l’on ouvre le Dictionnaire Hachette, on peut lire que Macassar est le nom donné à l’ébène et à un détroit situé entre les îles Célèbes et Bornéo ; selon l’Encyclopædia Universalis, il s’agit d’huile de coco parfumée ou en botanique, de l’ébène de macassar, un bois d'un brun sombre, veiné de noir. Le nom d’un bois, le nom d’un détroit, le nom d’un cosmétique... beaucoup d’identités finalement pour un même nom commun !

Huile de macassar, ce nom claque comme si les sons sortaient d’un djembé indonésien... rien de plus normal lorsque l’on connaît l’origine et l’histoire de cette huile bien mystérieuse.

Pour percer les secrets de cette huile, de ces huiles serait-il plus juste de dire, il faut beaucoup de patience. Un détour s’impose par le précieux formulaire de parfumerie de notre ami René Cerbelaud. Celui-ci consacre un chapitre entier aux « huiles parfumées ou huiles antiques ». « Les indigènes de l’Afrique, de l’Inde, de l’Océanie recherchent d’abord des huiles à parfums violents et ensuite quelques huiles à parfums très frais. Les femmes les utilisent surtout à enduire leurs cheveux ». Outre des propriétés cosmétiques indéniables (« elle possède la propriété d’éviter la chute des cheveux »), « les indigènes de l’île de Java et des îles Philippines s’en passent sur le corps pour se préserver du paludisme et des fièvres ». Comme d’habitude, notre pharmacien préféré, amoureux des cosmétiques, ne résiste pas au plaisir de dévoiler quelques formules. Il propose la « véritable formule de l’huile de Macassar », composée d’essence de bergamote déshydratée, d’essence de cananga déterpénée, d’essence de citron déterpénée, d’essence d’orange de Portugal déterpénée, d’huile parfumée à la fleur d’oranger, d’huile parfumée au jasmin, d’huile parfumée à la rose et d’huile parfumée au benjoin ». S’il ne demeure aucun doute sur les parfums utilisés dans la « vraie » formule, René Cerbelaud botte en touche lorsqu’il s’agit de préciser quelle huile végétale est requise. Souhaitez-vous une préparation jaune doré, vous utiliserez du curcuma, souhaitez-vous une huile de couleur rose clair, vous opterez pour l’orcanette ! Par ailleurs, il dévoile également les formules Naquet (huile composée des Célèbes et huile composée de Macassar) qui font alors fureur. La ménagère qui dispose d’huile d’amande douce, d’huile de ben (autrement dit d’huile de Moringa) ou d’huile de noisette pourra réaliser facilement une recette-maison en mélangeant l’une ou l’autre de ces huiles fixes à des huiles essentielles (cannelle de Ceylan, girofle Bourbon, rose de Bulgarie, musc Tonkin...) qui, à défaut de fortifier ses cheveux, lui feront voir du pays !!!

Les huiles pour la chevelure ont « une fluidité intermédiaire entre celle des graisses à pommade et celle des brillantines liquides ». Entre un liquide et une graisse, la marge de manœuvre est extrêmement large ! Ces huiles ont une viscosité et des propriétés « intermédiaires de lubrifiant et de fixatif ». Que celui qui y comprend quelque chose lève le doigt ! Le recueil de recettes traditionnelles publié en 1938 sous la direction de Jacques Michel offre une définition assez floue des huiles pour la chevelure (Le Florentin R, Cosmétiques et produits de beauté, paris, 1938, 201 p). Les huiles Macassar sont, semble-t-il, les plus célèbres. Leur mode d’obtention est on ne peut plus simple. Colorer de l’huile de vaseline avec de l’orcanette (10 %), puis parfumer avec un mélange d’essences de cannelle, de bergamote, de rose, de macis et de musc artificiel. Voilà comment on réalise une huile qui ressemble à une huile végétale mais n’en est pas une. Notons également que l’huile obtenue est fluide, puisqu’aucun facteur de consistance n’est utilisé ! On a affaire ici, vraisemblablement à un ersatz bon marché !

Dorvault et Clarks sont unanimes. L’huile de macassar est composée d’huile de soleil (traduire par huile de tournesol), de graisse d’oie, de styrax, de beurre de cacao, de baume du Pérou, d’huile d’œuf (lécithine), de néroli, d’essences de thym et de rose. Cette « huile fameuse et dont les premiers récipients indigènes et la formule furent rapportés des Indes par les flibustiers espagnols, est une drogue plusieurs fois centenaire. Elle parut charlatanesque et cependant miraculeuse par ses effets quand elle fut parcimonieusement répandue et cédée à prix d’or par les aventuriers qui en détenaient le secret » (G. Clarks, Le nouveau bréviaire de la beauté, Paris, 1912, 192 p). Secret, tarif astronomique, effet miraculeux… tous les ingrédients sont réunis pour donner à cette huile « qui permet de lutter contre la chute des cheveux et permet d’entretenir leur beauté » un cachet inestimable…

Huile de coco, d’amande douce, de ben, de noisette, de tournesol... huile de vaseline... Qui dit mieux ? Huile d’olive, répond Traveller (A. Traveller, Pour le parfumeur amateur ou professionnel, Dunod, 1937, 189 p). Il y ajoute des essences de rose, de fleur d’oranger, d’ylang-ylang, de bergamote et même de l’acide benzoïque !

Macassar, c’est bien sûr une huile (dont la composition varie au gré des formulaires), mais c’est surtout une formidable affaire de famille. En 1855, Rowland et fils consacrent une somme colossale (250 000 francs) pour des frais de publicité. Cette publicité est-elle nécessaire ? Il est permis d’en douter. Tout le monde ne parle que de cette huile merveilleuse, aux propriétés bien sympathiques (elle serait capable de faire pousser les cheveux même dans les cas les plus critiques). Dans son Don Juan (1819), lord Byron exalte ses vertus. Honoré de Balzac se laisse, lui aussi, tenter par une allusion à cette huile prodigieuse dans sa Comédie Humaine. César Birotteau (1837), n’en dort plus la nuit. Il ne rêve que d’une chose : détrôner l’huile de macassar… lui trouver un substitut qui assurera la gloire à son heureux inventeur (Chaumartin H, Splendeurs et misères de chevelures, Revue d’histoire de la pharmacie, 51, 176, 1963, pages 32-35). Le caricaturiste anglais, Thomas Rowlandson (1757 – 1827) est beaucoup moins impressionné que ses collègues écrivains. Il dénonce la supercherie par le biais d’un dessin bien senti. La scène se passe chez un coiffeur. Celui-ci applique généreusement de l’huile de macassar sur le crâne lisse de son client. Ce dernier est certainement crédule et assez peu finaud, comme le laisse supposer le bonnet d’âne qu’il a enlevé avant de se confier entre les mains de son coiffeur. L’illustration est accompagnée du texte suivant : « L'huile de Macassar est la meilleure invention jamais mise au point pour favoriser la croissance des cheveux chez les personnes chauves. Ses vertus sont de toute première qualité pour améliorer et embellir les cheveux des dames et des messieurs. Cette huile précieuse recommandée sur la base de la vérité et de l'expérience est vendue à une guinée la bouteille par tous les parfumeurs et apothicaires du Royaume ».

2017 : quid de l’huile de macassar ? Il s’agit d’un ingrédient-actif très peu retrouvé dans les produits du commerce. Le shampooing restructurant Klorane est l’une des rares références cosmétiques à se souvenir de cette huile qui a fait rêver plus d’un crâne dégarni. Le nom INCI de l’huile : Schleichera trijuga seed oil nous renseigne sur l’arbre qui produit le fruit qui produit les graines qui produisent l’huile ! Le Cosing n’ignore pas cette huile et lui consacre une fiche-ingrédient (http://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/index.cfm?fuseaction=search.details_v2&id=58303). L’huile de kusum (puisque c’est ainsi qu’on la trouve nommée dans les publications) est une huile... utilisée pour la réalisation de biodiésel, du fait de son faible coût de revient ! Matière première low-cost pour les uns, ingrédient précieux pour les autres… l’huile de macassar est décidément difficile à saisir !

Alors, l’huile de macassar, ingrédient d’origine végétale ou formule complexe ? D’une huile végétale obtenue par pression des graines d’un arbre exotique utilisée localement pour traiter les cheveux des populations indigènes, des formulateurs ingénieux ont fait leur beurre !

Substitution d’une huile végétale par une autre d’un coût moindre, ajout d’une graisse pour augmenter la viscosité de la préparation, incorporation d’un parfum qui joue un rôle capital quant aux effets obtenus (!!!), les huiles de macassar sont nombreuses et toutes « aussi authentiques » les unes que les autres...






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