La maison est vide… mais sonore et parfumée, chez Laurent Mauvignier !

Tout commence par des parfums d’antan restés coincés dans des éventails publicitaires, rangés dans le tiroir d’une vieille commode endormie.1 Et l’envie pour l’auteur d’en savoir plus sur sa famille paternelle et sur cet atavisme familial qui en a conduit plus d’un aux portes du suicide. On a fait croire à Marie-Ernestine qu’elle avait du talent, qu’elle allait vivre une vie meilleure. On a fait comprendre à Marguerite qu’elle n’était pas une enfant désirée. La petite musique du quotidien est bien triste pour qui vit dans cette maison !

Dans le tiroir de la vieille commode, des souvenirs parfumés

Il y a toutes sortes d’objets qui ont échoué là au fil du temps s’accumulant, de génération en génération. On y retrouve, en particulier, des bijoux, ceux de Marie-Ernestine, celle que s’on père appelait Boule d’Or avec fierté ! Et des « secrets parfumés à la violette », voisinant avec des « éventails aux senteurs de citron et de bergamote. » Des secrets, des bijoux abandonnés par Marie-Ernestine, lors de sa fuite à la Bassée (la commune la plus proche où son second mari possède un logement), après que sa fille, un soir d’ivresse, a eu la mauvaise idée de ramener un Allemand (on est en pleine Occupation) dans la maison familiale.

La grand-tante Caroline, une vieille dame parfumée !

Cette grand-tante, qui vit tout près de Marie-Ernestine, est une femme chic et parfumée (elle distille dans l’air qui l’entoure un « parfum printanier »), qui aime recevoir et se pique d’aimer les belles choses. C’est elle qui met en relation sa petite nièce avec un séduisant professeur de piano (Florentin Cabanel), qui va avoir pour mission de révéler le talent de la jeune fille et de l’emmener aux portes du Conservatoire. Là s’arrête le pouvoir de cette tante, qui n’arrive pas à convaincre Firmin, le père de la jeune fille, de l’incongruité du mariage envisagé. Pourquoi avoir élevé sa fille comme une bourgeoise si c’est pour la donner au premier venu ?

Le professeur de piano, un professeur parfumé !

Florentin Cabanel est un très bel homme, à la mise soignée. « Le teint pâle », des cheveux d’artiste, « blond vénitien », porté longs sur les épaules, des dents immaculées sur une petite moustache bien taillée… de quoi faire rêver la petite Marie-Ernestine, qui lui est présentée comme le petit prodige de la famille.

Un homme d’une trentaine d’années, qui a sacrifié sa carrière parisienne, afin d’accompagner sa femme (en mauvaise santé) à la campagne. Du coup… le bel homme se fait entretenir par sa belle-mère, qui lui paye « ses costumes et ses parfums, son coiffeur et ses heures à lire les romans de contemporains à l’ombre des tilleuls » ! Du coup… l’arrivée de Marie-Ernestine dans cet univers hermétiquement clos constitue une bouffée d’oxygène, qui revigore notre enseignant en mal d’élèves. Elève et professeur vont, parfaitement, s’entendre !

Un homme d’une trentaine d’années, dont le parfum insistant (Florentin est « très chic » et toujours aussi « parfumé et élégant » !) poursuit une gamine de 15 ans jusque dans sa chambre. « […] elle savoure aussi l’entêtant parfum de Florentin, qui s’immisce lui aussi dans sa chambre, en rêve, peut-être, oui, peut-être est-ce une forme de rêve, un parfum d’homme dont la suavité semble la poursuivre sans qu’elle s’en rende vraiment compte, jusque dans l’intimité de son lit et la profondeur de ses rêves. » Ce parfum d’homme devient, pour Marie-Ernestine, le parfum-même de la musique… Difficile pour elle de dissocier les sensations liées (et bien liées) à la pratique du piano dans l’univers du beau Florentin.

Un homme dont la guerre va voler le visage et qui se cachera de ses voisins au retour de celle-ci. Une cicatrice qui va du front à la bouche, un œil de verre… Bref, plus rien de commun avec le beau jeune homme de jadis !

Marie-Ernestine, une jeune fille au teint pâle !

La jeune fille, au teint pâle (elle se protège avec soin « des rayons du soleil qui cuivraient la peau des gens de la campagne d’un bronze qu’elle regardait avec horreur »), élevée chez les bonnes sœurs, succombe très vite au charme de son professeur (en tout bien tout honneur, faut-il préciser). La bonne élève se désintéresse, tout à coup, de ses leçons, pour se mettre à rêvasser ; celui qui lui sert de guide en matière d’apprentissage musical. A chaque leçon, Marie-Ernestine soigne sa mise ! Une belle robe bien propre ! Mais pas de maquillage. A ça non ! « Marie-Ernestine a en horreur ses coquetteries réservées à celles à qui pour rien au monde une femme respectable ne voudrait être comparée. »

Et puis voilà que le beau rêve s’arrête net… Finies les leçons de piano ! Marie-Ernestine est promise à Jules ! Et si elle ne veut pas et bien elle risque de rester vieille fille ou pire… de devenir la proie des hommes, ceux qui « puent l’eau de Cologne et les draps froissés » !

Marie-Ernestine cède donc… Désormais, le piano ne retentira plus que dans un « silence » empuanti d’un « parfum de poussière et de cendre froide », qui glace, peu à peu, les doigts agiles de la jeune femme. Et bientôt… il restera muet ! Enfin… pas pour toujours !

Jules Chichery, un jeune homme prématurément ridé !

Incompréhension… comment a-t-on pu en arriver là ? Fiancer contre son gré la jolie et pétillante Boule d’Or au bon gros Jules, un ouvrier agricole, on ne peut moins dégrossi ? Marie-Ernestine, à qui l’on a laissé croire qu’elle allait faire carrière à Paris se regimbe… Peine perdue ! Il faudra bien céder !

Jules… un « visage ridé par ce soleil que connaissent tous ceux qui passent leur vie aux champs. »

Jules Chichery, un jeune héros parfaitement propre !

Et voilà Jules mobilisé, le 3 août 1914… en pleine période de moisson. Marie-Ernestine sort ses ciseaux et lui coupe les cheveux très courts !

Il ne reviendra que pour une permission de 6 jours… puis se fera tuer en héros… 6 jours pour arriver à décrasser sa « peau » de « l’odeur de boue et de mort », dont elle est littéralement imprégnée. « Six minuscules journées », pour « se laver » de tous ces souvenirs qui collent à la peau et rendent les nuits plus douloureuses encore que les jours.

Anatole, un jeune homme trop parfumé !

Le frère de Marie-Ernestine est déshérité au profit de sa sœur. Au décès du père, le notaire lui indique les volontés paternelles. Soit il se marie et partage l’héritage. Soit il continue sa vie de désordre (« sans quoi il n’aurait qu’à s’en retourner se prélasser dans ses parfums et ses tissus de femme, ses amitiés douteuses et sa vie de théâtre ») et il n’aura rien ! Anatole opte pour le… rien !

Marguerite, une petite fille au teint pâle qui sent le savon !

La fille de Marie-Ernestine et de Jules est une charmante petite fille, à la « peau laiteuse », qui sent bon « l’odeur de savon » ! Une petite fille adorée par un père qui va mourir trop jeune et ignorée par une mère qui lui survivra longtemps. Une petite fille, qui aime à fouiller dans les affaires maternelles, en cachette, et qui farfouille sur la table de toilette, là où trônent « une brosse, un peigne, un pot de crème » et dans les paquets de lettres entourées d’une faveur bleue. Deux paquets de lettres… Celles de Jules… Et celles de Florentin Cabanel, visiblement très amoureux ! Des lettres qui laissent deviner un « professeur de piano trop parfumé et délicat pour un homme » ! Bref… le parfait pendant de Marie-Ernestine !

Marguerite, une adolescente bien délurée !

La fille de Marie-Ernestine est devenue une adolescente, qui lit le journal Marie-Claire et apprend à dessiner, sur sa peau, un bas de soie cosmétique, à l’aide d’une préparation à base de thé. La jeune fille est visiblement « fascinée » par les hommes !

Elle est désormais apprentie dans une boutique de vêtements. Elle y croise les pas de Paulette, une jeune femme délurée, qui va lui apprendre l’amour au féminin, avant de la faire glisser dans le lit du patron M. Claude, tout en lui recommandant d’obtenir de celui-ci des petits cadeaux, comme ce foulard jaune qui lui fait tant envie ou ce bâton de « rouge à lèvres » !

Et le futur second mari de Marie-Ernestine, Lucien Douet, n’aime guère cette jeune dévergondée, qui met « du rouge sur ses lèvres, de la poudre sur le visage et du noir sur les cils » ! Au point de s’en confier à sa future femme, qui défend tout de même la petite et n’aime guère qu’on lui dise que celle-ci se maquille « comme une… » ! Il faut dire que le notaire âgé d’une cinquantaine d’années semble s’être fossilisé dans son intérieur… il sent le vieux, mâtiné « d’eau de Cologne » !

Tout se termine comme dans un vaudeville pour Marguerite, laquelle est retrouvée, par son beau-père, sa mère et Mme Claude, lors d’une scène grotesque, coincée, dans un même lit, entre Paulette (sa chère Paulette) et M. Claude !

Marguerite, une femme trop maquillée !

Voilà… l’apprentissage, c’est fini ! Reste à trouver un bon mari. Et c’est chose faite ! Marguerite tombe amoureuse d’André et lui envoie une lettre de rupture parfumée (« une odeur discrète »), avant de se pendre à son cou en lui annonçant une future naissance !

Sauf que la guerre arrive… et que son mari disparaît ! Il ne reste plus à Marguerite qu’à mettre sa plus jolie robe et à se « maquiller », afin d’aller à la sous-préfecture voisine, pour tenter d’obtenir, de l’autorité allemande, des renseignements sur le lieu de détention d’André ! Et de semaine en semaine, Marguerite peaufine son personnage, « toujours un peu plus apprêtée, plus maquillée », « plus aguicheuse », laissant tomber l’image de la bonne mère de famille (elle a deux enfants), pour laisser place à celle de la jeune femme prête à combler une absence par une présence intermittente, mais bien réelle. Le tout sur fond de produits de maquillage, avec lesquels elle force « le trait », de rencontre en rencontre.

Sauf que toutes les semaines, c’est le même bal qui reprend. La belle robe, le beau chapeau, les cosmétiques sur la peau. Tout le monde a compris à la maison. Tout le monde se tait. A son retour, Marguerite monte à sa chambre pour se démaquiller, pour se laver « de toutes les saloperies qu’elle avait en tête ou qu’elle avait commises » !

Alors forcément, à la Libération… ça tourne mal pour Marguerite qui est tondue. André, lorsqu’il reviendra, ne pardonnera pas. Marguerite tombera alors dans la boisson, traînant « son haleine imbibée d’alcool, les relents d’un parfum passé » ; elle n’aura plus envie de prendre soin d’elle, oubliant de se coiffer et de se maquiller.

La maison vide de Laurent Mauvignier, en bref

Il peut nous en raconter Laurent Mauvignier avec la simple évocation d’une commode dont la plaque de marbre est écornée. Elle a sûrement connu des évènements douloureux, plutôt qu’un déménageur peu consciencieux. A partir de quelques clichés, de quelques anecdotes, il ausculte le cœur d’une famille qui a vécu bien des frustrations, sur fond de deux guerres. Voilà, il semble avoir exorcisé le passé ! Il peut désormais repartir d’un pas ferme vers un avenir plus souriant !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour. 

Bibliographie

1 Mauvignier L., La maison vide, Les éditions de minuit, 2025, 743 pages