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La guanine, une histoire qui commence comme un conte de fées...

> 01 avril 2018

La guanine, une histoire qui commence comme un conte de fées... L’histoire de l’extraction de la nacre à partir des écailles de certains poissons débute comme un véritable conte de fées. Tout commence à la fin du XVIIe siècle, par une histoire d’amour entre le fils d’un perlier parisien, maître Jacquin, et la fille de son voisin, apothicaire de son état. Le perlier confectionne de forts jolis colliers en perles de verre ; il leur donne l’aspect de perles authentiques (perles retrouvées dans les huîtres) par une manipulation chimique qui n’a, en revanche, rien de bien authentique. L’opacification de la perle s’effectue à l’aide de mercure et celui-ci n’est pas réputé pour son innocuité. Alors que l’on prépare activement le mariage des deux tourtereaux, la jeune promise s’enhardit à demander à son futur beau-père un collier de sa façon... Le pauvre homme est bien embêté ; il n’a aucune envie d’écourter de quelque manière que ce soit la vie de la jeune fille... Il se met donc à chercher activement un moyen inoffensif de réaliser de « fausses perles », plus vraies que nature et surtout plus saines que celles qu’il a pris l’habitude de concocter. C’est sur les bords de Seine, qu’une sirène (ou plutôt une bande d’ablettes aux « reflets irisés ») lui donna la solution de son problème... Les ablettes pêchées sont vivement ramenées chez le perlier. Il lui faudra des heures pour réaliser une belle pâte à partir des écailles ! Le lendemain matin, la belle pâte argentée a fait place à une mélasse noirâtre. N’oublions pas que le père de la promise est apothicaire. C’est de lui que viendra la lumière. « Ammoniaque », dit-il à son voisin. Celui-ci repart sur les bords de Seine, s’approvisionne à nouveau en ablettes, retire les écailles des poissons, les place dans l’eau de manière à extraire le principe nacré, agite son tamis et ajoute de l’ammoniaque. « L’essence d’Orient » est née... Elle permettra, non seulement de colorer les perles de verre, mais également les cosmétiques ! (Raynal C., L’invention de l’essence d’Orient, Revue d’histoire de la pharmacie, 2005, 345, 167 - 168)

Le pharmacien René Cerbelaud passe sur tous ces détails romantiques. Il donne pourtant bien la paternité de l’essence d’Orient à Jacquin. Il apporte également un certain nombre de précisions, en expliquant qu’en traitant par l’ammoniaque les écailles de poisson, on extrait le pigment argenté. Le noircissement du pigment dans ces conditions est inéluctable. Il faudra reprendre cette suspension par des solvants tels que l’acétone, l’acétate d’éthyle ou l’acétate d’amyle additionné de collodion pour stabiliser la couleur de la préparation. Il précise également que, selon les poissons sélectionnés, la qualité de l’essence d’Orient sera plus ou moins bonne. L’athérine prêtre, appelé aussi prêtre argenté ou faux-éperlan, constitue le matériau de choix. Ablettes, sardines et harengs viennent ensuite.

Après avoir testé dans son laboratoire différents excipients, René Cerbelaud arrive à la conclusion que cette essence d’Orient prend toute sa valeur dans les vernis à ongles ; en effet, la plupart des excipients pour crème testés ont tendance à masquer l’effet nacré (René Cerbelaud - Formulaire de parfumerie - 1933).

La guanine, ce colorant connu sous son colour index CI 75170 (http://ec.europa.eu/growth/tools-databases/cosing/index.cfm?fuseaction=search.details_v2&id=34175), possède un bel album de famille. Associé à l’hypoxanthine, en proportion variable selon l’espèce de poissons sélectionnée, ce colorant constitue ce que l’on appelle la « nacre naturelle ».

Sachant qu’il faut environ une tonne de poissons pour obtenir 250 grammes de nacre... on comprend pourquoi cette matière première est laissée de côté par l’industrie cosmétique. Son prix a de quoi rebuter les plus téméraires (C. Couteau & L. Coiffard, Dictionnaire égoïste des cosmétiques, 2016, 244 pages). Pendant longtemps, la guanine a figuré dans la liste des ingrédients du shampooing Ultra-doux de Garnier, dans la formule duquel elle était associée à un extrait de cerisier ; elle est remplacée, depuis peu, par de la poudre de nacre (nacre powder), c’est-à-dire du carbonate de calcium constitutif de la paroi des coquilles de certains mollusques (Shih-Ching Wu, Hsueh-Chuan Hsu, Shih-Kuang Hsu, Chien-Pei Tseng, Wen-Fu Ho, Preparation and characterization of hydroxyapatite synthesized from oyster shell powders, Advanced Powder Technology, 28, 4, 2017, 1154-1158).

Un autre aspect de la guanine doit également être évoqué, il s’agit de son caractère allergisant. La guanine n’est pas seulement un ingrédient cosmétique, c’est aussi un des produits de déjection des acariens ; plus la poussière est riche en acariens et donc en guanine, plus elle est susceptible de déclencher des phénomènes allergiques chez les sujets sensibilisés (G. Pauli, A. Tenabene, J.C. Bessot, C. Hoyet, Intérêt du dosage de la guanine dans la poussière de maison pour la quantification des allergènes des acariens, Revue Française d'Allergologie et d'Immunologie Clinique, 26, 4, 1986, 163-169).

Des écailles de poissons aux déjections d’acariens, des perles d’antan aux vernis à ongles chers à René Cerbelaud, la guanine est une molécule aux multiples facettes...

A défaut d’en trouver dans les cosmétiques, n’oublions pas, en ce 1er avril, d’accrocher ablettes, faux-éperlans, sardines ou tout poisson argenté dans le dos de nos collègues, amis ou parents... sans oublier, et avant tout, de leur souhaiter "JOYEUSES PÂQUES" !

Un grand merci, à Jean-Claude A. Coiffard, pour son interprétation personnelle de poète et de plasticien de l'histoire de la nacre !






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