La cosmétophagie, quels cosmétiques concernés ?
Le pica (consommation de substances non alimentaires) est une pathologie sous-diagnostiquée, dans la mesure où les patients qui en souffrent (en réalité n’en souffrent pas puisque la consommation de ces produits est source de plaisir) n’osent pas l’avouer.1 A ce sujet, on trouve beaucoup de publications ayant trait à la consommation de terre et principalement d’argile.² Mais, on se rend rapidement compte que ce syndrome peut correspondre à la consommation de produits très variés, y compris des cosmétiques.
Quels cosmétiques ?
C’est la question à laquelle nous allons répondre maintenant !
Une définition
Le pica est défini « comme l’ingestion continue de substances sans valeur nutritive ni alimentaire ». Il est utile de préciser cette définition en ajoutant deux notions : une notion relative au temps, à la durée, puisque ces ingestions doivent durer pendant au moins un mois et une notion relative à l’âge du patient (ce trouble survient, en effet, à un âge incompatible avec ce type de comportement sur le plan du développement. Autrement dit le sujet en question n’est pas un petit enfant en âge de tout porter à sa bouche).3 On remarquera, toutefois, que, dans la littérature, sont reportés des cas de consommation de certains cosmétiques sans qu’on puisse avoir de précision sur la durée de cette habitude.
Les produits consommés
Ils sont variés et peuvent être de nature biologique (les cheveux),4 de nature minérale (argile, cailloux), ou bien correspondre à des produits manufacturés, allant du mouchoir en papier à la lessive.5 En matière de cosmétiques, sont cités les shampooings,6 les savons, les dentifrices… bref des produits d’hygiène, mais également le talc.
La consommation de savon ou sapophagie
On trouve dans la littérature médicale quelques cas rapportés de consommation de savon.7-9 On parle alors de sapophagie.
On signalera, par exemple, le cas de cette femme de 37 ans, admise aux urgences pour douleurs abdominales et vomissements ; en discutant avec le personnel hospitalier, elle en vint à avouer une consommation quotidienne et importante de savon… à savoir un pain de savon Irish Spring (Colgate-Palmolive Company, New York, NY) !10 Ce savon (un vrai savon résultant d’un mélange de savon de suif, de coco, de palmiste, associé à un agent séquestrant et à un colorant) peut certainement expliquer les troubles digestifs ayant abouti à la consultation.
On peut également évoquer le cas de cette fillette de 4 ans dont les parents avaient consulté du fait de sa consommation compulsive de savon. Il est important de mentionner que les parents réalisaient, au sous-sol de la maison d’habitation, une activité de savonnerie artisanale ce qui explique la facilité avec laquelle la petite fille était susceptible de se procurer du savon, un savon consommé à hauteur de 1 à 2 barre(s) par jour. Afin de faire cesser cette consommation, les psychiatres ont demandé aux parents de réaliser une meilleure gestion des stocks, en plaçant les savons hors de portée de l’enfant ; un système de récompense a été mis en place, afin de récompenser la petite fille en cas d’absence de consommation. Tout est revenu dans l’ordre en 3 à 4 mois.11
Cette sapophagie peut survenir chez certaines populations pendant la période de grossesse (jusqu’à 68 % des femmes enceintes concernées selon les études).12,13 Sur certains échantillons, on trouve parmi les substances ingérées la glace (37 %) l’amidon (8 %) ou encore le savon (3 %).14,15 On se rend compte également que les patients souffrant de pica peuvent être des patients sous dialyse ; les produits consommés sont là aussi de la glace le plus souvent, mais aussi des produits plus divers allant du savon au nettoyant ménager Ajax, en passant par le terreau ou les éponges.16
Si cette sapophagie ne donne lieu qu’à très peu de publications, elle est, en revanche, semble-t-il, pratiquée par un grand nombre de personnes, comme l’indique Dorothy Moore, qui avance le nombre hallucinant de 40 millions de personnes témoignant du fait de consommer du savon, celui-ci étant choisi le plus souvent abondamment parfumé. Consommation au long cours ou une fois pour faire le zouave sur les réseaux… difficile à dire !10
La consommation de dentifrice
On ne parle pas ici d’avaler un peu de dentifrice, en se brossant les dents, mais de la consommation de dentifrice par tube entier. Cela peut conduire aux urgence,s comme c’est le cas pour cette petite fille de 4 ans ayant ingéré deux tubes de 150 g de dentifrice Elmex.17 Oui, cela pose des problèmes de santé à type d’intoxication au fluor (fluorose) dans le cas des dentifrices fluorés et cela peut survenir chez l’enfant ou chez l’adulte et ce d’autant plus que le goût du dentifrice est jugé plaisant.18
La consommation de talc
On la rapproche de la géophagie. On trouve quelques publications ayant trait à la consommation de talc.19 Cette consommation peut avoir lieu dès l’adolescence et continuer chez l’adulte. C’est ce que l’on constate chez une jeune femme enceinte, ayant été admise en milieu hospitalier, pour des troubles respiratoires et digestifs. La jeune femme a révélé consommer du talc pour bébé, afin de mieux gérer son anxiété.20 Ce talc, absorbé en grand quantité, peut engendrer, entre autres, des occlusions intestinales.21
La cosmétophagie, en bref
La composition d’un cosmétique fait qu’il n’est pas indiqué pour un usage interne. S’il est ingéré, il y a des risques d’accidents ou d’affections diverses. Il est important de connaître ce phénomène sous-déclaré, afin de pouvoir prendre en charge les personnes concernées.
Bibliographie
1 Orozco-González CN, Cortés-Sanabria L, Márquez-Herrera RM, Núñez-Murillo GK. Pica in end-stage chronic kidney disease: Literature review. Nefrologia (Engl Ed). 2019 Mar-Apr;39(2):115-123.
2 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/clayptoman-non-plutot-clayptogirl/
3 Schnitzler E. The Neurology and Psychopathology of Pica. Curr Neurol Neurosci Rep. 2022 Aug;22(8):531-536
4 Xiang H, Han J, Ridley WE, Ridley LJ. Pica: Eating disorder. J Med Imaging Radiat Oncol. 2018 Oct;62 Suppl 1:97-98.
5 Epler KE, Pierce A, Rappaport VJ. Pica in Pregnancy: An Unusual Presentation. Obstet Gynecol. 2017 Dec;130(6):1377-1379
6 Adhikari D, Oh HAE, Parsh B. Identifying and treating pica. Nursing. 2023 Jul 1;53(7):11-12
7 Sousa R, Cunha F, Abreu J, Cunha N. A Rare Presentation of Pica Disorder in Soap Ingestion Variant: Case Report and Review. J Nerv Ment Dis. 2024 Feb 1;212(2):117-119
8 Orozco-González CN, Cortés-Sanabria L, Cueto-Manzano AM, Corona-Figueroa B, Martínez-Ramírez HR, López-Leal J, Martín-Del-Campo F, Rojas-Campos E, Gómez-Navarro B. Prevalence of Pica in Patients on Dialysis and its Association With Nutritional Status. J Ren Nutr. 2019 Mar;29(2):143-148
9 Tallon BG, Oliver GF. Where pityriasis versicolor and pica collide. Arch Dermatol. 2008 Jun;144(6):813-4
10 Moore DJ. Sapophagia: A Case of Irish Spring Soap Pica. J Emerg Nurs. 2017 May;43(3):281-283
11 Gupta N, Toteja N, Sasidharan R, Gupta T, Singh K. Behind the façade of sapophagia: Role of psychosocial factors in early childhood. Asian J Psychiatr. 2020 Mar;49:101956
12 Smulian JC, Motiwala S, Sigman RK. Pica in a rural obstetric population. South Med J. 1995 Dec;88(12):1236-40
13 López LB, Ortega Soler CR, de Portela ML. La pica durante el embarazo: un trastorno frecuentemente subestimado [Pica during pregnancy: a frequently underestimated problem]. Arch Latinoam Nutr. 2004 Mar;54(1):17-24. Spanish
14 Lumish RA, Young SL, Lee S, Cooper E, Pressman E, Guillet R, O’Brien KO. Gestational iron deficiency is associated with pica behaviors in adolescents. J Nutr. 2014 Oct;144(10):1533-9
15 López LB, Marigual M, Martín N, Mallorga M, Villagrán E, Zadorozne ME, Martín De Portela ML, Ortega Soler CR. Characteristics of pica practice during pregnancy in a sample of Argentine women. J Obstet Gynaecol. 2012 Feb;32(2):150-3
16 Katsoufis CP, Kertis M, McCullough J, Pereira T, Seeherunvong W, Chandar J, Zilleruelo G, Abitbol C. Pica: an important and unrecognized problem in pediatric dialysis patients. J Ren Nutr. 2012 Nov;22(6):567-71
17 Nissen M, Sander V, Vahdad MR, Thränhardt R, Tröbs RB. Toothpaste-Ingestion in a 4-Year-Old Girl – A Bagatelle Incident? Klin Padiatr. 2017 Jan;229(1):46-47.
18 https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/16301964/
19 Devasahayam J, Pillai U, Lacasse A. Talcum powder pica as the cause of interstitial lung disease. QJM. 2012 Aug;105(8):795-7
20 Pennycuff JF, Davenport A, Ellis J, Patberg E, Cwiak C. Talcum Powder Toxicosis in Pregnancy. AJP Rep. 2018 Oct;8(4):e384-e386
21 Anderson JE, Akmal M, Kittur DS. Surgical complications of pica: report of a case of intestinal obstruction and a review of the literature. Am Surg. 1991 Oct;57(10):663-7

