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L’utilisation du masque de toilette de Mme Rowley ou la promesse de ne plus avoir à se servir de cosmétiques…

> 06 octobre 2018

L’utilisation du masque de toilette de Mme Rowley ou la promesse de ne plus avoir à se servir de cosmétiques…

Pour commencer, quelques définitions…

Tout d’abord le mot masque. L’origine étymologique serait italienne et on évoque le mot masca qui signifie « sorcière ».1 Ce n’est pas forcément un bon début pour un cosmétologue ! En latin, le mot persona désigne le masque porté par l’acteur lors des représentations théâtrales.² Le masque est donc depuis l’origine un objet que l’on pose sur son visage. A notre époque, il désigne un produit cosmétique destiné à être appliqué sur le visage à diverses fins, en particulier dans un but d’hydratation.


Passons maintenant à « dermophile ». Ici, l’origine étymologique est grecque, le mot dermophile découlant du grec derma, qui désigne la peau d’un homme ou d’un animal vivant et de philos, qui signifie « en ami ». Ouf, nous voilà loin de la sorcière… puisqu’il s’agit d’un article qui a de l’empathie pour notre épiderme ! A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, le domaine cosmétique manifeste un engouement pour ce terme. On aura, par exemple, présent à l’esprit la mise sur le marché de la Poudre dermophile stérilisée T. Leclerc,4 ou encore le choix du nom de marque Dermophil indien

Que propose Mme Rowley pour le bien-être cutané des femmes ?

C’est à la fin du XIXe siècle qu’Helen Rowley propose aux « personnes souffrant de certaines pathologies cutanées ou d’altération du teint telles que des éruptions ou des taches pigmentaires », un masque de toilette, appelé aussi gant facial, réalisé en caoutchouc et qui a fait l’objet d’un dépôt de brevet en 1875. Il est « recommandé pour la beauté, la blancheur et la préservation du teint »… 


Une publicité – une réclame, comme l’on disait autrefois – nous vante les mérites de ce masque, en 14 points.

1) Concernant son utilisation sur un plan pratique : « Il est doux et souple, facile à appliquer et confortable à porter » ;
2) D’un point de vue de sa conservation : « Il se conserve bien, ne se rétracte, ni ne se dilate et conserve sa forme originelle » ;
3) La caution scientifique : « Il a été étudié par d’éminents scientifiques et des experts en chimie qui se sont prononcés sur le fait qu’il était parfaitement sûr d’emploi et inoffensif » ;
4) Où l’on revient sur sa durée de vie : « Sans soin particulier, le masque durera des années et ses propriétés ne se détérioreront jamais » ;
5) Où l’on sort les brevets : « Le masque est protégé par des brevets ; il est le seul en son genre » ;
6) Où on appelle en renfort quelques cautions : « Il est recommandé par des médecins éminents et des scientifiques en remplacement de cosmétiques nuisibles » ;
7) Les promesses : « Le masque est un embellisseur naturel, qui permet de préserver la peau et d’éliminer les imperfections » ;
8) Où il apparaît comme discret « Son utilisation ne peut pas être détectée même par l'examen le plus minutieux et il peut être porté en privé si désiré » ;
9) Où l’on évoque son prix : « Le masque est vendu à un prix raisonnable et est acheté, une fois pour toutes » ;
10) Où il est question d’économies : « Des centaines de dollars inutilement dépensés en cosmétiques, laits et autres préparations du même type pourront ainsi être économisés par son propriétaire » ;
11) Pour faire comme les autres : « Des femmes utilisent déjà le masque avec des résultats satisfaisants » ;
12) Où l’on rassure encore la future acheteuse : « C'est sûr, simple, propre et efficace pour l’embellissement, sans jamais agresser les peaux les plus délicates » ;
13) Où il est question du moment à choisir pour l’utiliser : « Si, en principe, il est destiné à être porté pendant le sommeil, il peut être appliqué, pour d’aussi bons résultats, à n'importe quel moment, à la convenance de l’utilisateur » ;
14) Où on annonce que le produit est exceptionnel : « Le masque a reçu le témoignage de personnes connues et de professionnelles, qui atteste de la découverte la plus importante dans le domaine encore jamais réalisée ».

On se rend bien compte que le marketing des années 2010 n’a rien inventé ! Tout est déjà là à la fin du XIXe siècle : facilité d’emploi d’un produit, assurance de sa sécurité d’utilisation, annonce de brevet(s) et de cautions médicales, scientifiques, médiatiques et professionnelles…

Comme quoi faire rêver ses concitoyens a toujours été… et restera d’actualité !


Bibliographie

1 M.L. Wagner. Über die vorrömischen Bestandteile des Sardischen. Romania, 1931, 227, 438-440.
2 F. Létoublon. La personne et ses masques : remarques sur le développement de la notion de personne et sur son étymologie dans l'histoire de la langue grecque. Faits de langues, 1994, 3, 7-14.
3 C. Couteau et L. Coiffard. Dictionnaire égoïste des cosmétiques. Edilivre, 2016, 246 pages.
4 P. Julien. Çà et là. Rev. Hist. Pharm. 2002, 335, 513.






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