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L’enfance odorante de Minet-Chéri, entre violette et oseille froissée

> 12 janvier 2019

L’enfance odorante de Minet-Chéri, entre violette et oseille froissée

Colette s’y connaît parfaitement en matière de rangement de la malle aux souvenirs... mais pas du tout à la manière de Marie Kondo. Dans le vieux grenier poussiéreux de l’écrivain, on trouve tout ce qu’il faut pour reconstituer pas à pas l’enfance enchantée d’un Minet-Chéri.1

Une enfance inquiète, à la découverte « des veines saillantes » et des « rides sur les mains si blanches » d’un père qui ressemble à s’y méprendre à un grand-père.

Une enfance roulée en « boule entre deux tomes de Larousse comme un chien dans sa niche. »

Une enfance joyeuse et pleine de flonflons, comme à la noce d’Adrienne Septmance, cette petite bonne qui se parfume avec une fragrance « commune », « qu’on achète ici chez Maumond, le coupeur de cheveux, ce parfum qu’on respire, semble-t-il, avec les amygdales et qui fait penser à l’urine sucrée des chevaux, séchant sur les routes... » La mère de Minet-Chéri décrète qu’il s’agit de patchouli, alors même qu’elle ignore tout de Pogostemon patchouli, cette plante de la famille des Labiées, qui offre ses feuilles séchées aux mains expertes du parfumeur.2 Tant pis pour les botanistes, les parfumeurs, les experts en cosmétiques, la mère de Minet-Chéri aura toujours le dernier mot et c’est très bien ainsi.

Une enfance végétale, au rythme de « l’oseille froissée », de la sauge et du « vert poireau ».

Une enfance solitaire pour celle qui « n’aime pas la peau des autres » et s’éloigne promptement au moindre contact cutané.

Une enfance tressée pour le Minet-Chéri de 12 ans qui arbore « deux longues tresses, sifflantes comme des fouets ». Ces expansions sont bien utiles pour l’enfant espiègle qui s’en sert de « cordes à passer dans l’anse du panier à goûter, de pinceaux à tremper dans l’encre ou la couleur, de lanières à corriger le chien, de ruban à faire jouer le chat. » Ces longs cheveux sont l’objet d’un soin maternel attentif. Ils sont brossés et peignés longuement, avec amour, chaque matin, dès l’aurore, avant le départ pour l’école. Les cheveux de Minet-Chéri forment un véritable jeu de piste pour qui veut connaître les activités de la petite fille. Plus efficace qu’un GPS perfectionné, les cheveux nous renseignent sur le passage de Minet-Chéri dans le jardin, au portique, à la balançoire, dans la basse-cour (un long cheveu a ainsi emprisonné les pattes d’un poussin le rendant estropié jusqu’à ce que l’on se rende compte de ce qui se passait), dans le lit douillet... Les cheveux abandonnés par Minet-Chéri trahissent plus sûrement sa présence que son pas ou son rire clair. Ils descendent jusqu’à ses reins et ferment, tel un rideau, la scène de sa vie. « Il y a bien un instant, le soir, quand les épingles tombent et que le visage brille, sauvage, entre des ondes mêlées, - il y a un autre instant pareil, le matin... Et à cause de ces deux instants-là, ce que je viens d’écrire contre vous, longs cheveux, ne signifie plus rien. »

Une enfance mousseuse par la faute d’une mère en colère qui part savonner la tête du curé pour une question théologique et revient joyeuse avec une bouture de pélargonium, prête à être rempotée, dans son tablier.

Une enfance parfumée entre Mme de Saint-Alban qui se déplace avec une « nue lourde d’odeur brune, l’encens de ses cheveux crépus et de ses bras dorés » et le parfum frais d’une mère qui sent bon « la cretonne lavée, le fer à repasser chauffé sur la braise du peuplier, la feuille de verveine citronnelle » roulée « dans ses mains ou froissée dans sa poche. »

Une enfance poudrée, lorsque la maladie s’installe dans la maison et qu’il faut faire bonne figure pour ne pas alarmer le fils médecin (« prête-moi ta houppe à poudrer »).

Une enfance féline, sous le signe des chats qui « râpent délicatement sur le sol leur joue droite, leur joue gauche, pour l’imprégner de l’odeur prometteuse de printemps, - ainsi une femme touche, de son doigt mouillé de parfum, ce coin secret, sous l’oreille. »

Une enfance qui s’achève dans les odeurs de médicaments, lorsqu’une mère fatiguée se frictionne à l’eau de Cologne et se parfume à la violette pour faire mine d’être en forme. L’enfance s’achève sur les dernières remontrances d’une mère attentive qui sait lire entre les lignes et ne s’en laisse pas compter par son Minet-Chéri. « Ce parfum dont tu t’inondes n’est pas une odeur convenable. Il te sert à donner le change. Oui, oui, à donner le change ! Tes cheveux courts, le bleu que tu mets à tes yeux, ces excentricités que tu te permets sur la scène, tout ça, c’est comme ton parfum pour donner le change ; mais oui, pour que les gens croient que tu es une personne originale et affranchie de tous les préjugés... Pauvre Minet-Chéri ! Mais ; je ne donne pas dans le panneau... »

Une enfance qui renaît avec une petite sauvageonne aussi tannée que sa maman. Bel-Gazou, à 9 ans, s’installe drôlement pour son atelier de couture, « une jambe nue et tannée pliée sous elle, le torse à l’aise dans son maillot de bain », les mains « passées au jus de pipe par le soleil et la mer », les poches bourrées de trésors, coquillages, crayon, petite bague, algue du genre « lithotamnium » qu’elle s’obstine à baptiser « corail ».

Les chats ne font décidément pas des chiens !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour sa représentation de Minet-Chéri... entre oseille et violettes !

Bibliographie

1 Colette, La maison de Claudine, Hachette, 1960, 177 pages

2 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/aldous-huxley-ou-pas-forcement-le-meilleur-des-mondes-cosmetiques-276






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