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J’ai épousé une ombre, version XIXe siècle

> 02 octobre 2021

J’ai épousé une ombre, version XIXe siècle

Le rêve d’Emile Zola est un roman onirique, mettant en scène une jeune orpheline, pauvre, à « l’odeur de bouquet », à la peau aussi douce que la soie et un prince richissime, fils d’un évêque (ce dernier est devenu prêtre, puis évêque, après la mort de sa femme, est-il bon de préciser), beau comme un Saint Georges.1 Un roman qui sent la violette, cette fleur timide et discrète qui aime à chuchoter à l’oreille de l’aimée « Je t’aime en secret ». Un roman qui sent le linge propre, l’encens des églises, un roman qui pleure les pétales de cytises et nous fait rêver éveillé.

La mère adoptive, Hubertine, une « rondeur puissante », un parfum de soumission

Hubertine a épousé Hubert (prédestinés ces deux là ! en réalité un nom de famille, mis, selon le cas, au féminin ou au masculin) contre la volonté de sa mère. Un enfant mort à la naissance est venu sanctionner cet amour-passion (c’est du moins ce que croit Hubertine dans sa foi naïve). Au début du roman, elle nous est décrite comme une « femme, très belle, une brune forte, d’environ 40 ans », d’une « rondeur puissante », une femme aux formes généreuses donc, qui, en apercevant Angélique dans la neige, un matin d’hiver sent son cœur de mère battre à tout rompre.

La fille adoptive, Angélique, une fraîcheur puissante, un parfum de bouquet

Angélique, une petite fille blonde, dotée d’yeux « de couleur de violette » est l’enfant de la Providence. Venue s’abriter au voisinage de la maison des Hubert, cette enfant, née le 22 janvier 1851 et connue de l’Assistance Publique sous le matricule 1634, allie la « grâce du lis » et la violence du tigre. A Beaumont, petit village de Picardie, une cité « odorante d’un vieux parfum de paix et de foi », Angélique va vivre paisiblement à « l’ombre de la cathédrale, embaumée d’encens. ». « Le parfum évaporé d’encens » qui s’échappe des murs embaume l’ensemble du quartier. La maison qui jouxte l’évêché bénéficie de « l’odeur fraiche du lilas » et de la douceur du cytise qui montent de son jardin. Hubertine, en mère attentive, va modeler l’enfant, puis la jeune fille, à son image, matant son caractère orgueilleux et autoritaire, jusqu’à en faire une jeune fille obéissante et docile. Dans un « bain d’affection » émollient, Angélique voit son caractère tempétueux s’amollir. La proximité des Saints, Georges, Agnès, Dorothée, Macaire, Nicolas, Cécile (« Une odeur de rose monte du cercueil de Cécile, quand on l’ouvre ») présents sur les vitraux, dans les livres pieux ou dans les broderies qu’elle réalise, habitue Angélique à la notion de miracle. A 16 ans, c’est une belle jeune fille, aux « petites dents blanches » et aux magnifiques cheveux, d’un « blond de soleil ». En bonne ménagère, elle aime l’ordre et la propreté. Chaque chose à sa place. « Mes bas sont ici, le savon est là, une vraie manie. »

Les rêves d’enfant vont, pourtant, faire place aux rêves de l’adolescente, des rêves à la fois délicieux et inquiétants. Des fièvres nocturnes qui nécessitent des bains « d’air frais » au balcon de sa chambre, pour un effet calmant. Juliette attend Roméo ! « Les grands lilas dont l’odeur violente lui noyait le cœur » affolent les sens de la jeune vierge. Et Roméo apparaît... un Roméo qui reste longtemps dans l’ombre et qui se décide tout de même un soir à déposer un bouquet de violettes à ses pieds. Les violettes, un bon choix. Angélique, qui est hyperosmique, ne supporte que les violettes ; les fleurs à parfum violent (« les œillets ardents, les lilas musqués, les jacinthes fiévreuses ») lui procurent des « maux de tête terribles ». La violette, en revanche, tout comme « les primevères des bois », en toute discrétion, la calme, l’apaise, la soulage. Ce bouquet de l’amour est le meilleur des somnifères pour une jeune fille à l’imagination fertile. Désormais, chaque soir, Angélique, « baignée de ce parfum qui venait de lui. », trouve un « sommeil embaumé, rafraichi de bons rêves »

Félicien, le prince charmant, à la séduction puissante et au parfum de fidélité

Le prince charmant, Félicien, est un jeune homme, « blanc de peau », âgé de 20 ans, « blond, grand et mince », qui ressemble terriblement à Saint Georges. Cheveux bouclés, yeux noirs, ce prétendant, qui observe Angélique accoudée au balcon de sa fenêtre depuis le jardin embaumé de l’évêché, est subjugué par la fraîche apparition qui survient tous les soirs, à heure fixe. Se faisant passer pour un vitrier chargé de réparer des vitraux défectueux, le prince, déguisé en ouvrier, se rapproche d’Angélique, chargée de faire la lessive (à la cendre) sur les bords de la Chevrotte. Occasion de voir les beaux bras « frais et blancs » battre la mesure sur des piles de linge de plus en plus odorantes. Dans la prairie transformée en buanderie à ciel ouvert, cela « sentait bon la pureté, la limpidité des sources vives, jaillissant de la mousse des forêts. ». Mis à sécher sur l’herbe tendre, les « linges de neige » s’imbibent de « l’odeur des plantes » (les « linges de neige, qui sentaient bon »). De quoi tourner la tête à un vitrier-prince charmant. Le vitrier en question ne l’est que pour ses loisirs. Il s’agit en réalité du fils de Monseigneur l’évêque, un homme qui, à la mort de sa femme, décédée en couche, a abandonné son fils et s’est consacré à Dieu. Le mariage entre Félicien et Angélique n’aura pas lieu. Monseigneur condamne les mariages d’amour. Un mariage de raison avec Claire de Voincourt, « une grande demoiselle brune », « très belle d’une beauté » éclatante est prévu.

Le miracle de Monseigneur d'Hautecoeur

En apprenant qu’elle ne pourra jamais épouser Félicien, Angélique tombe malade, gravement malade même, au point d’en mourir. Monseigneur, convoqué à son chevet, lui administre l’extrême onction « sur les 5 parties du corps où résident les sens. » Concernant l’odorat, celui-ci est purifié « lavé de toute souillure, non seulement de la honte charnelle des parfums, de la séduction des fleurs aux haleines trop douces, des senteurs éparses de l’air qui endorment l’âme, mais encore des fautes de l’odorat intérieur, les mauvais exemples donnés à autrui, la peste contagieuse du scandale. » La jeune fille se laisse glisser vers la mort, jusqu’à ce que Monseigneur use de son pouvoir ancestral de guérison « Si Dieu veut, je veux »... Et le miracle se produit. Et Angélique revit ! Monseigneur, fléchi par l’évènement, se voit dans l’obligation d’accorder les épousailles. Toutefois, la santé de la jeune fille est ébranlée au point de mourir le jour-même de ses noces, en mettant « sa bouche sur la bouche de Félicien ».

Le rêve, en bref

J’ai épousé une ombre... « Depuis longtemps, il sentait bien qu’il possédait une ombre ». Un autre titre possible pour ce roman qui, contrairement à celui de William Irish, n’est pas basé sur une usurpation d’identité. Un roman qui tient éveillé le temps d’un rêve, mené de main de maître, par un Emile Zola plein de lyrisme. Des parfums d’encens et de fleurs mêlés, sur fond de Légende dorée, cet ouvrage médiéval, richement illustré, mettant en scène une foule de Saints.

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour cette illustration... de rêve !

Bibliographie

1 Zola E., Le rêve, Fasquelle, 254 pages

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