Nos regards
Impressions cosmétiques de Henry Brulard

> 17 décembre 2017

Impressions cosmétiques de Henry Brulard La « Vie de Henry Brulard », alias Henri Beyle ou encore Stendhal, publiée de manière posthume, est ponctuée d’une « effroyable quantité de Je et de Moi » ! Logique, nous direz-vous, pour une oeuvre autobiographique… mais étonnant, vous répondrons-nous, pour un écrivain qui a passé son temps à se cacher derrière des pseudonymes ! Stendhal, qui avait peur d’être « puant à soi-même », réussit à nous passionner pour un petit garçon, puis pour un jeune homme, qui ne parvient pas à être heureux.

Beau, il ne l’est certes pas. Son grand-père lui disait, sans précaution aucune, lorsqu’il était enfant : « Tu es laid, mais personne ne te reprochera jamais ta laideur. » Il avait sans doute foi dans le talent de son petit-fils et avait probablement l'intuition qu’il pourrait se faire reconnaître autrement que par son physique.

Tout commence le 16 octobre 1832 sur le mont Janicule à Rome. Stendhal dépeint ce qu’il voit et s’apprête à remonter le temps, en essayant de retranscrire, le plus fidèlement possible, les sensations et sentiments ressentis durant les différentes périodes de sa vie. Tout se termine vers 1803 ou 1804, en un lieu inconnu. Stendhal est découragé ; il n’a passé en revue que les vingt-et-une premières années de sa vie. Il se compare à « un peintre qui n’a plus le courage de peindre un coin de son tableau. » Le coin, en l’occurrence, est vaste puisqu’il manque une bonne trentaine d’années !

Stendhal est amoureux de « cet animal terrible » qu’est, à ses yeux, la femme. A sept ans, il perd sa mère qu’il aime passionnément. A dix ans, il est « excessivement touché de la beauté du bras de mademoiselle Bonne de Saint-Vallier. » Mais peut-être était-ce en réalité celui de mademoiselle de Lavalette ? Il adore sa grand-tante Elisabeth qui, malgré l’âge, est « toujours mise avec beaucoup de propreté et employant à sa toilette fort modeste des étoffes chères. » et ne manque pas de remarquer la « peau blanche à deux doigts au-dessus du genou » de sa grande et belle tante, Camille Gagnon. Le jeune garçon aime avant tout dévorer les livres de la bibliothèque de son grand-père. Il a une prédilection pour « L’Histoire naturelle » de Pline et recherche en particulier dans cet ouvrage tout ce qui a trait à la femme. « L’odeur excellente c’était de l’ambre ou du musc. » Vers l’âge de treize ans, il admire « les cheveux superbes », « un bras divinement fait quoique un peu maigre », la « gorge charmante souvent découverte du fait de l’extrême chaleur » de Victorine Bigillion, la sœur d’un camarade de classe (il est alors à l’Ecole Centrale de Grenoble). S’il sait apprécier les charmes féminins, c’est également un grand observateur qui ne manque pas de remarquer « les points noirs au bout du nez » de Madame l’abbesse, qu’il juge purement « horribles ».

S’il est amoureux des femmes, c’est qu’il en est très proche du point de vue de la délicatesse des sentiments, mais également par une certaine préciosité. Alors qu’il s’est égaré parmi les gens vulgaires qui composent le club des Jacobins de Grenoble, Stendhal constate qu’entre théorie et pratique il y a un gouffre qu’il n’est pas prêt à franchir. « [...] j’aime le peuple, je déteste ses oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous les instants que de vivre avec le peuple. » Stendhal aime par-dessus tout la propreté, la netteté ; il n’est pas à sa place dans un univers grossier. « J’ai la peau beaucoup trop fine, une peau de femme (plus tard j’avais toujours des ampoules après avoir tenu mon sabre pendant une heure) ; je m’écorche les doigts, que j’ai fort bien, pour un rien ; en un mot la superficie de mon corps est de femme. De là peut-être une horreur insurmontable pour ce qui a l’air sale, ou humide, ou noirâtre. » Beaucoup de ces choses se trouvaient aux Jacobins de Saint-André. A la fin de ses mémoires, Stendhal revient sur la part féminine de sa personnalité. Employé comme gratte-papier au Ministère de la Guerre, il suit l’armée napoléonienne. Perdu au milieu des grognards de Napoléon, le jeune homme inspire la pitié. « De plus la nature m’a donné les nerfs délicats et la peau sensible d’une femme. Je ne pouvais pas, quelques mois après, tenir mon sabre deux heures sans avoir la main pleine d’ampoules. Au Saint-Bernard, j’étais pour le physique comme une jeune fille de quatorze ans ; j’avais dix-sept ans et trois mois, mais jamais fils gâté de grand seigneur n’a reçu une éducation plus molle. » La plume conviendra certainement mieux dans la main délicate de ce jeune homme !

Son amour de la propreté lui fait préférer l’abbé Gattel, un « abbé coquet, propret, toujours dans la société des femmes, véritable abbé du XVIIe siècle » à l’abbé Raillane, prêtre dont la saleté le rebute.

Stendhal aime à prendre soin de lui, sauf quand la passion des mathématiques devient trop forte. Entre 1798 et 1799, les calculs concentrent toute son attention. « La passion pour les mathématiques absorbait tellement mon temps que Félix Faure m’a dit que je portais alors mes cheveux trop longs, tant je plaignais la demi-heure qu’il faudrait prendre pour les couper. »

Il éprouve une grande tendresse pour son grand-père maternel Henri Gagnon (« Mon excellent grand-père, à cause de sa perruque, m’a toujours semblé avoir quatre-vingts ans. »), un médecin « à la mode parmi les dames » qui portait perruque poudrée, ronde, à trois rangs de boucles. » Cette perruque ronde joue un rôle important dans ses souvenirs d’enfance, au point qu’il l’évoque à deux reprises. Il s’agit d’un accessoire indispensable au XVIIIe siècle lorsque l’on se destine à la pratique de la médecine. Si l’habit ne fait pas le moine, la perruque fait ici le médecin. « Quand mon grand-père revint de Montpellier à Grenoble (docteur en médecine), il avait une fort belle chevelure, mais l’opinion publique de 1760 lui déclara impérieusement que s’il ne prenait pas perruque personne n’aurait confiance en lui. » Outre la perruque, le jeune médecin se voit obligé, par intérêt, d’embrasser la religion catholique avec ferveur (« [...] peut-être la nécessité d’avoir l’appui du clergé dans son métier de médecin lui avait-elle imposé un léger vernis d’hypocrisie en même temps que la perruque à trois rangs bouclés. »)

Monsieur Falcon, qui a créé l’unique cabinet littéraire de Grenoble, est l’un de ses amis. Bien que républicain, il arbore un « grand toupet à l’oiseau parfaitement poudré ». C’est chez lui que Stendhal découvre « La nouvelle Héloïse » de Rousseau, un livre qui le transporte de bonheur.

Lors de son séjour à Paris, au Ministère de la Guerre, Stendhal est atteint d’une grave maladie. « Je perdis tous mes cheveux. Je ne manquai pas d’acheter une perruque, et mon ami Edmond Cardon ne manqua pas de la jeter sur la corniche d’une porte un soir dans le salon de sa mère. »

La poudre pour les cheveux est encore l’apanage de la noblesse. La comtesse de Grolée « fut » ainsi « la dernière de son ordre à en porter le costume [...] ». « Un énorme chignon poudré » faisait contrepoids « à un petit chien » porté « sous le bras ».
Stendhal déteste souverainement son père. Lorsqu’il s’en confie à sa grand-tante Elisabeth qui le gronde de ne pas ressentir d’amour filial, il tente d’argumenter les raisons de sa haine. « Mais comment veux-tu que je puisse l’aimer, lui disais-je ? Excepté me peigner quand j’avais la rache, qu’a-t-il jamais fait pour moi ? » Cet argument ne plaide pas en faveur de Stendhal. Quand on sait que la rache se rapporte à la teigne, une pathologie du cuir chevelu assez rebutante, on en déduit que ce père exécré n’était peut-être pas forcément aussi mauvais que l’écrivain le décrit.

Son oncle, le frère de sa mère, le fascine et lui laisse, des années durant, un souvenir olfactif tenace.

Jugé sévèrement par son père et son beau-frère qui le trouvent trop « jeune », trop « léger », trop « brillant », le jeune homme est très chic et soucieux de sa mise. « Il était coiffé avec la dernière élégance et une poudre qui embaumait. »

Il apprécie d’une manière très particulière le maquillage des femmes. Celui-ci se limite, à l’époque, à l’application d’un fard rouge, au niveau des joues. Le fard à joues est appliqué, plus ou moins généreusement, selon les utilisatrices. Sa cousine de vingt-cinq ans, Mme Pison du Galland, une jeune femme caractérisée par « de l’embonpoint et beaucoup de rouge. » fut ainsi sa victime. « Ce fut apparemment ce rouge qui me piqua tel le taureau excité par le morceau de tissu agité sous son nez ». L’enfant répondit à l’invitation de la charmante cousine (« Embrasse-moi, Henry ») par une réaction qui fit date dans la famille. En effet au lieu de l’embrasser, Henry croqua, à pleines dents, dans la belle joue rouge. Un peu plus tard, alors qu’il partage avec un camarade nommé Reytiers, les bons offices de l’abbé Raillane, il se rend compte que la mère de celui-ci met « un pied de rouge » (c’est-à-dire une quantité abusive de fard à joues) ce qui lui va très mal, même si « elle avait été une beauté » il n’y avait pas si longtemps que cela.

Stendhal se plaît, tout au long de ses mémoires, à répertorier les personnes atteintes de petite vérole qu’il a pu croiser. Il s’agit alors d’une maladie grave qui, si elle n’entraîne pas la mort, ce qui est le cas fréquemment, laisse des séquelles cutanées importantes. Le cousin Santerre est un bon exemple de grêlé. Ce livreur de journaux un peu spécial commence sa tournée chez Henri Gagnon par une lecture commentée de la presse qu’il est censé distribuer au plus vite. « Ce pauvre Santerre était fort grand, creusé (marqué) de petite vérole, les yeux bordés de rouge [...] ». L’aîné des frères Dufay a également souffert de cette maladie, tout comme Louis Crozet. « Il avait une figure ronde et blafarde, fort marquée de petite vérole, et de petits yeux bleus fort vifs, mais avec des bords attaqués, éraillés par cette cruelle maladie. » Tout comme... Stendhal lui-même, qui se souvient d’une « petite vérole horrible », contractée à Vienne en 1809.

Dans ces mémoires, Stendhal, cet écrivain au visage épais, aux lèvres minces, à la pilosité circulaire (cheveux, favoris et barbe se réunissent pour former un bien étrange bonnet encadrant un visage dépourvu de beauté) nous fait part, à plusieurs reprises, de la délicatesse de sa peau, ce qui ne manquera pas d’étonner les lecteurs qui s’arrêtent à son physique. Ne faisons pas comme le Dr Louis Corman qui voit dans les dilatés, sujets à figures larges qui s’inscrivent « dans un cercle ou un ovale large, ou un carré à angles arrondis », de « bons commerçants » tels que bouchers, boulangers, épiciers... qui ont « le sens des affaires » et aiment l’argent ! (Corman L. Nouveau manuel de morpho-psychologie, 1966, Stock, Evreux, 317 pages).

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son évocation de Stendhal en soldat de Napoléon !







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