Il a épousé une ombre !

Un homme d’une grande beauté a épousé une femme d’une grande bêtise. La souffrance est forcément au rendez-vous.1 Pour soigner son ami, pour traiter sa dépression, Thomas Edison va le « médicamenter » d’une drôle de façon. Il va, en 3 semaines, tenter d’insuffler une âme (la plus belle de toutes) à un robot de sa composition. Un robot, composé de « matière radiante », qui va se charger d’humanité, par le biais d’enregistrements vocaux susceptibles de répondre à n’importe quelle question posée. Grâce à une bague d’améthyste, il sera possible de mettre le robot en action ou bien au contraire de le mettre au repos.

Le robot en question est un véritable chef-d’œuvre. Une femme intelligente et belle à la fois (il n’y a qu’un robot pour combiner ces deux qualités semble-t-il !!!), dont le « sein haletant » répand une « senteur d’asphodèle ».

Dans ce roman, pas toujours très clair, Villiers de l’Isle-Adam, nous donne la recette de l’Intelligence Artificielle. Utilisant un charabia scientifique, il tente d’imaginer le futur et de construire un humanoïde, plus vrai que nature. Il y réussit, mais fait, pourtant, le constat d’un échec. Il y a trop de souffrances et de morts sur le chemin qui mène à cette perle technologique !  

Thomas Alva Edison, le savant fou

Ce chercheur, qui vit à Menlo Park, a 42 ans au moment où Villiers de l’Isle-Adam se penche sur son cas. Un homme de science, qui vit au milieu de toutes sortes d’instruments savants, de tableaux couverts d’équations, dans une ambiance champêtre et parfumée, du fait de la présence de « plantes séchées », accrochées aux poutres de sa maison. L’inventeur du phonographe, de « l’aérophone de chevet », du téléphone cache, dans les entrailles de sa demeure (dans une cave fleurant « une odeur de roses, de kief et d’ambre »), l’invention du millénaire, un robot nommé Hadaly, qui n’attend plus qu’une étincelle pour prendre vie.

Un inventeur génial, qui est également à l’origine de la formulation d’un anesthésique surpuissant, dont la dose d’emploi se résume à quelques gouttes.

Lord Celian Ewald, un beau contenant, un beau contenu !

Lord Ewald est un ami de Thomas Edison. Il s’agit d’un jeune homme de 27 à 28 ans, d’une grande beauté, une « beauté virile ». Musclé, aristocratique, ce jeune homme, aux cheveux d’un « blond d’or fluide » et aux yeux « bleu pâle », possède un teint de « neige ». La séduction même, on l’aura compris.

Le plus bel homme du monde s’est marié avec la « plus belle personne du monde », Miss Alicia Clary. Charmé par le parfum de celle qu’il aime comparer à la Venus Victrix, Lord Ewald va rapidement déchanter et sombrer dans le spleen en constatant la vacuité de l’âme de son épouse. Lord Celian Ewald a épousé « une ombre » !

Miss Alicia Clary, un beau contenant, sans plus

Miss Alicia Clary est une jeune femme de 20 ans à peine. Svelte, grâcieuse, élégante, Alicia semble sortir d’une serre horticole. Son teint de « tubéreuse », ses « pesants cheveux bruns », luxuriants comme la forêt amazonienne, ses yeux noirs donnent, à Alicia, une allure de déesse. Cette déesse n’est pas que de marbre, comme en témoigne le « chaud parfum », qui émane du corps et des cheveux de « cette fleur humaine » ! Une « senteur qui brûle, enivre et ravit » toux ceux qui sont amenés à côtoyer cette beauté odorante.

Une jeune femme, qui s’est laissée séduire par un vil petit industriel et qui s’est fait larguée par lui… en peu de temps. L’occasion pour la demoiselle de découvrir Londres et de tenter d’y faire une carrière en tant qu’actrice de théâtre ! Et puis, la rencontre avec le prince charmant et un mariage en toute hâte !

Miss Alicia Clary, pas de contenu

Alicia Clary est une sorte d’enveloppe vide. Une beauté creuse, sans relief, sans esprit, sans qualités intimes. Une « misère morale », un esprit « terre à terre », qui rendent fou son époux. Une « sotte », qui se cache derrière un « masque » esthétique. Rien de plus !  « Médiocre » en tout ! Catastrophique !

Le robot, un concentré d’ondes électromagnétiques

Au départ, ce robot, une « Andréïde », une « Imitation-Humaine, est une sorte d’être indescriptible, composé d’un « appareil plastique », donnant l’apparence d’un corps et d’un visage fait « de ténèbres ». Un robot, qui tient en main une « immortelle d’or » et n’est, scientifiquement parlant, « qu’une entité magnéto-électrique » ! Un robot qui va, en 3 semaines, être modifié afin de ressembler en tout point à Alicia Clary… l’intelligence en plus.

Et qui pourra, par la suite, être reproduite à l’infini, « à l’aide sublime de la Lumière ».

Afin de pouvoir reproduire Alicia à l’identique, il va falloir prendre les mesures de celle-ci, enregistrer sa voix, analyser sa démarche… Tout ceci va être réalisé, subtilement, par Edison, qui, pour l’occasion, se fait passer pour le représentant de grands théâtres anglais et américain souhaitant embaucher la ravissante Alicia.

L’armure plastique, une base en acier

Cette armure est composée d’articulations, conçues dans un mélange « d’acier-fer ». Afin d’éviter que cet alliage ne rouille, Edison préconise l’emploi d’une « huile de roses, très ambrée », qui permettra, à la fois, de protéger le système et de jouer le rôle de « synovie ». Une très petite quantité d’huile suffit, ce qui est très économique, puisqu’un petit flacon couvre les besoins pour plus d’un siècle ! Un parfum multiusage, qui agit sur les articulations rouillées, tout en parfumant l’haleine… Du jamais vu encore du point de vue cosmétique !

La chair artificielle, la même que celle d’Alicia

Thomas Edison a réussi, dans son laboratoire, à mettre au point un substitut cutané imputrescible, la « chair artificielle ». Un composé « chimique », qui mime « la Nature ».

Un composé formé de « graphite, d’acide nitrique, d’eau et de divers autres corps chimiques », tenus secrets. Une « poudre de fer » « aimanté » permet de faire palpiter cette chair de manière très simple, à l’aide d’un courant électrique. Un soupçon « d’amiante pulvérisée » apporte le brillant nécessaire à un teint que l’on qualifierait aujourd’hui de glowy !

La bouche, la même que celle d’Alicia

Afin que la bouche et la langue de l’Andreïde soient des copies conformes de celles d’Alicia, le docteur Samuelson et le dentiste W*** Pejor ont été mandés. Alicia, mise sous l’anesthésique puissant développé par Edison, a pu se laisser prendre ses empreintes, afin que « l’écrin radieux de toute sa bouche » soit transposé aussi fidèlement que possible dans la cavité buccale de l’Andréïde.

Le parfum, le même que celui d’Alicia

L’Andréïde va, bien évidemment, user « des mêmes parfums que son modèle », afin que la copie soit la plus conforme possible et puisse tromper tous les sens de Celian.

Mais avant de s’occuper du parfumage de l’épiderme de l’Andréïde, il a fallu réaliser toute une étude scientifique, afin de caractériser « l’intime, vague et personnelle émanation », qui « mêlée à ses parfums habituels », créera le brouillard olfactif, qui constitue l’empreinte météorologique de la belle Alicia. Il a donc fallu s’armer de patience, afin de décrypter la composition de ce que Villiers de l’Isle-Adam nomme « l’odor di femmina ».

C’est donc la blouse du parfumeur qui a été enfilée par Edison, afin d’analyser la « chimique réalité » des odeurs corporelles de la bien-aimée. Un « habile parfumeur », capable de saturer « une fleur artificielle de l’odeur correspondante » !

Et d’abord, il lui a fallu recueillir, avec soin, « la transpiration » d’Alicia, en l’envoyant se reposer dans un établissement où l’on pratique les « bains d’air chaud » ! Ses « émanations corporelles » ont alors été prélevées, puis étiquetées avec soin, afin de savoir précisément quelle partie du corps est à mettre en lien avec quel type de sudation.

Il ne restera plus (c’est vite dit) qu’à reproduire chimiquement chaque échantillon, afin de « saturer » la « Carnation » de l’Andréïde avec l’exemplaire adapté. Une imbibition tellement puissante que le parfum demeurera dans l’épiderme de manière indélébile et sera capable de tromper l’odorat d’un animal « à force de vérité » !

Les cheveux, les mêmes que ceux d’Alicia

Pour la chevelure, fastoche, semble nous dire Edison, qui nous affirme qu’il n’est pas difficile d’en réaliser une « imitation presque absolue ». Pour ce faire, le savant a vu grand et à commander un « scalp », un « cuir chevelu », « frais enlevé », « tanné par un procédé inconnu », qu’il a confié à des perruquiers de talent.

En matière de parfumage, fastoche également, puisqu’il est extrêmement facile de se procurer les « huiles odorantes », dont Alicia se sert habituellement et de les mêler, à proportions convenues (et convenables), avec « la senteur personnelle », issue de la sudation du cuir chevelu.

Les cils et sourcils, les mêmes que ceux d’Alicia

Vraiment les mêmes, puisqu’il s’agit d’une mèche de cheveux d’Alicia, travaillée cheveu par cheveu, afin d’en faire des cils et des sourcils très présentables. Un travail minutieux, au cil près, ceux-ci ayant été « comptés et mesurés à la loupe » !

Le mode d’alimentation, pas tout à fait celui d’Alicia

L’Andréïde ne mange pas, mais se contente de boire de l’eau claire, très pure, filtrée sur du charbon, auquel on ajoute différents éléments comme du « zinc », du « bichromate de potasse » et du « peroxyde de plomb ».

L’hygiène, la même que celle d’Alicia

L’Andréïde, en bonne semi-vivante, n’est pas imperméable à l’hygiène. Elle se baigne quotidiennement, sans risquer de rouiller, dans la mesure où son épiderme a été traité à l’aide de composés fluorés, qui forment à sa surface un « glaçage définitif » hydrofuge. Il est possible de mettre dans l’eau du bain certains parfums, sélectionnés par Edison, pour leur parfaite innocuité.

La voix, nettement mieux que celle d’Alicia

La voix d’Alicia habite la gorge de l’Andréïde. Elle se cache au niveau des poumons du robot, sous la forme de « deux phonographes », composés de « rubans d’étain », correspondant à 7 heures de conversation. Des paroles enregistrées par Alicia ; des paroles provenant de l’œuvre de grands écrivains, de poètes, de philosophes… bref, des propos intelligents !

Devant l’étonnement de Celian, Edison joue les gros bras, assurant que son système est au point et que chaque question posée amène de la part de l’Andréïde une réponse Absolue ! La « réponse attendue » !

Une voix, qui a été « merveilleusement » modulée, sous la « puissante suggestion de Sowana ».

La mort, pas vraiment celle d’Alicia

Edison a tout prévu. Lorsque Celian verra sa dernière heure arriver, il pourra « détruire » le robot d’Alicia, avec une « cartouche de nitroglycérine » !

Any Sowana, celle qui donne vie à l’Andréïde

Any Sowana (de son vrai nom Annie Anderson) est la gardienne d’Hadaly, le nom initialement donné à l’Andréïde. Une femme qui communique avec Edison par le biais de « plaques sonores ». Une voyante, dotée d’un fluide extra-lucide de qualité supérieure, censée insuffler une âme dans le robot, mis au point scientifiquement.

Une fois ce travail harassant terminé, Sowana « quitte le monde des humains » !

Et au sujet des artifices féminins

Edison condamne fermement les artifices féminins trompeurs. Pour sa démonstration, il prend le cas de Miss Evelyn Habal, une femme ayant utilisé des « ingrédients » et « ajoutis » (sic), afin de pimenter sa physiologie. De la « poudre », du « fard », une « teinture », de fausses dents et de faux cheveux lui permirent de cacher sa vraie nature. Une nature radiographiée par Edison, qui montre à son ami Celian que, sous ses apparences flatteuses, se cache « un petit être exsangue, vaguement féminin, aux membres rabougris, aux joues creuses, à la bouche édentée et presque sans lèvres […] ». Un vieillard ridé, transformé, par « l’Art de la toilette », en une pimpante jeune femme de 30 ans !

Etonnant, cet Edison qui, alors même qu’il est en train de mettre au point un être entièrement artificiel, devient comme fou lorsqu’il se penche sur les cosmétiques de la belle Evelyn. Tout ce côté artificiel le met en colère !

Pour obtenir son teint de lys, Evelyn a recours à des « pots de gros fards de théâtre de toutes nuances » et à des « boîtes de mouches »… Des « pinceaux à carmin », des « estompes » permettent de travailler en finesse et d’atténuer certaines nuances, au niveau de zones de peau ciblées.

Pour des yeux de braise, « des épingles à cheveux noircies à la fumée » servent de khôl-maison, tout autant qu’un authentique « khôl de Smyrne ». Les paupières sont peintes avec des « crayons bleus » !

Pour les ongles des pieds et des mains, des boîtes de « roséine ou de nakarat » permettent d’appliquer à l’aide de brosses la quantité adéquate de vernis.

Pour masquer les odeurs corporelles, Evelyn a recours à des « huiles puissantes, élaborées par la pharmaceutique pour combattre les regrettables émanations de la nature. »

Un dentier vient remplacer des dents arrachées, une à une.

Des « morceaux d’ouate » permettent de compenser une poitrine un peu maigrichonne. Ces cotons dégagent, il est bon de le préciser, une « très rance odeur », qui dégoûte Edison, qui s’affole, en outre, du manque d’hygiène de la belle Evelyn, qui ne prend pas soin de ses cosmétiques et utilise des brosses « souillées » par « différents détritus ».

Et pour finir

Tout se termine au fond de l’eau. Alors que Lord Ewald repart en Angleterre sur le Wonderful, un sinistre engloutit le bâtiment. Alicia (la vraie) et Alicia (la fausse) n’en réchappent pas. Lord Ewald est inconsolable !

L’Eve future, en bref

Ayant réussi le pari d’offrir à son ami Celian un double intelligent de son épouse, il semble bien qu’Edison puisse se lancer dans la création d’une « manufacture d’idéals », répondant aux souhaits précis de clients privilégiés.

Il ne le fera toutefois pas, ayant constaté le prix humain à payer pour une telle création (n’oublions pas que Sowana a perdu la vie en l’insufflant à l’Andréïde) !

Il ne le fera toutefois pas ayant constaté que ce robot peut conduire son possesseur à la folie. Lord Ewald s’est, en effet, attaché à Hadaly, au point de tenter de la sauver au lieu de sa femme !

Décidément, n’est pas Dieu qui veut et ce n’est pas parce que l’on se nomme de L’Isle-Adam qu’on est capable de faire sortir une nouvelle Eve de l’une de ses côtes !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Villiers de l’Isle-Adam, L’Eve future, Gallimard, Edition d’Alan Raitt, 2021, 441 pages