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Hygiène du poète au grand nez !

> 09 mai 2020

Hygiène du poète au grand nez !

Qui ne connaît le célèbre Cyrano de Bergerac,1 ce cadet de Gascogne, rempli de courage et de verve, « moustache de chat » et « dents de loup » ? L’homme qui « a décidé d’être admirable, en tout, pour tout », ne manque ni de cœur, ni de talent, ni de nez... Cet appendice est, en effet, surdimensionné, au point de défigurer complètement son porteur. Qu’espérer dans cette condition de la belle Roxane, une Précieuse très précieuse qui n’accepte de s’émouvoir que pour une belle âme, à beau visage et bel esprit ? Il ne reste plus pour séduire la jeune fille très exigeante qu’à sceller une collaboration diabolique entre des lèvres charmantes (celles de Christian de Neuvillette) et un esprit versificateur-né (le sien, rien de moins). Cyrano qui, à chaque instant, se plaît à retrousser « son esprit » tout autant que sa moustache, va donc se retrousser les manches pour complaire à son public et à sa belle.

Tous les acteurs sont en place, il ne nous reste plus qu’à lever le rideau. Attention à bien fixer les perruques sur les têtes, des petits pages facétieux n’hésiteront pas à les tirer, pour rire.

Roxane, « la plus blonde »

La belle blonde, la « plus blonde », c’est Magdeleine Robin, une Précieuse qui s’est rebaptisée Roxane pour faire un genre. Le comte de Guiche en est raide dingue. Christian aussi. Cyrano aussi. Belle mêlée... Mettons de côté le puissant comte de Guiche, insipide... Reste Christian, la beauté incarnée et Cyrano, le cousin que l’on considère de tout temps comme un frère. Les cheveux de Roxane constituent pour ce dernier un soleil aveuglant : « J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure/ Que comme lorsqu’on a trop fixé le soleil/ On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil/ Sur tout quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes/ Mon regard ébloui pose des taches blondes.». Une synthèse Christian-Cyrano s’impose visiblement !

Roxane, la belle la plus parfumée

Lorsque Roxane se rend auprès des troupes qui campent aux portes d’Arras, elle remplit l’espace de son parfum d’iris. Cette fragrance toute simple réveille un camp endormi. Les hommes se lèvent d’un bond et n’ont plus qu’une idée en tête, faire leur toilette pour faire honneur à leur belle visiteuse (« Un peigne ! - Un savon ! - Ton miroir ! - Ton fer à moustache ! - Un rasoir ! »).

Cyrano, le nez le plus long

La célèbre tirade du nez qui cloue le bec au petit vicomte de Valvert est un morceau d’anthologie qui a, par instant, des relents cosmétiques. Edmond Rostand n’a pas pensé à prévoir de la crème solaire pour protéger cette protubérance extraordinaire. Il a, en revanche, imaginé avec tendresse un « petit parasol » qui pourrait le couvrir de son ombre, afin « que sa couleur au soleil ne se fane ». Admiratif, il l’imagine assez bien comme une enseigne originale pour un parfumeur.

Cyrano, le personnage le plus propre

Cyrano pratique une hygiène rigoureuse. Sa propreté est avant tout morale. On ne le verra jamais sortir « un affront pas très bien lavé, la conscience jaune encore de sommeil dans le coin de son œil, un honneur chiffonné [...] ». S’il ne précise pas la fréquence de ses bains, il nous avertit que la peau de ses genoux est parfaitement blanche ; jamais on ne le verra s’agenouiller devant quiconque ! Cyrano ne se poudre pas ; il laisse l’amidon pour les lâches qui s’en tartinent le visage. Cheveux impeccablement lavés, il se rit des ennemis payés pour l’abattre dans quelque traquenard ; ceux-ci ont des cheveux gras qui graissent les chapeaux qui glissent de leur tête.

Une pièce très enlevée... un drame que l’on aurait pu éviter

Dans cette pièce en cinq actes, Cyrano se bat, non pour son vilain nez, mais bien plutôt pour les beaux yeux de sa cousine Roxane. Cet être étrange qui semble être venu d’une autre planète, « un cheveu de comète à son pourpoint », ne manque pas de panache, mais manque cruellement de confiance en soi. Que diantre, un Cyrano, ça écrase un petit Christian vraiment très falot en moins de deux... Quelques séances de psychothérapie par là-dessus et on évitait le psychodrame. Dommage !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, dont l'illustration du jour sent l'iris... à plein nez !

Bibliographie

1 Rostand E. Cyrano de Bergerac, Belin-Gallimard, 2011, Paris, 349 pages

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