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Histoire véridique de la french manucure, une technique bien française !

> 05 septembre 2018

Histoire véridique de la french manucure, une technique bien française ! Si les mains des femmes sont des bijoux (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/pour-des-mains-des-bijoux-des-joujoux-des-choux-mais-pas-de-cailloux-319/), les ongles en constituent les perles qu’il faut entretenir avec soin. Toute femme qui se respecte suit une routine-beauté immuable afin de conserver des mains et des ongles de rêve. Emma Bovary, qui ne boude pas les cosmétiques, n’est pas la dernière à pomponner l’extrémité de ses doigts ! « Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils étaient brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires de Dieppe, et taillés en amande. » (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/emma-bovary-une-accro-aux-cosmetiques-377/)

Au début du XXe siècle, le soin des mains est pratiqué à l’aide de toutes sortes de « petits engins en ébène, en argent, voire en or ». Les mains sont lavées à l’eau savonneuse à l’aide d’une « brosse pas trop dure » (G. Clarks, Le nouveau bréviaire de la beauté, 1912, 192 pages). Les ongles sont taillés en amande - « amande arrondie », pour les plus douces et « amande pointue », pour les plus félines - en évitant de le faire avec les dents. « Les personnes qui ont cette mauvaise habitude n’ont jamais une belle main et possèdent un exécrable estomac » (Lusi, La femme moderne, son hygiène, sa beauté, ses enfants, 1905, 310 pages). Les ongles sont alors limés ; on repousse ensuite la cuticule, afin de laisser visible la lunule. Si la cuticule est épaisse, on peut la ramollir à l’aide de crèmes grasses. N’oublions pas que le cold cream est alors très en vogue. Puis, c’est le citron qui entre en scène… il a pour but d’éliminer les taches. On peut ensuite « nourrir » l’ongle à l’aide d’une huile, puis le faire briller à l’aide d’une poudre (qui agit de manière mécanique) ou d’une pommade (qui agit à la manière de l’encaustique que la bonne ménagère dépose, avec de l’huile de coude, sur les meubles de son salon). Lorsque l’ongle est « brillant comme de l’onyx », on en vient à la pose du vernis (Villiers C., De la beauté chez la femme, Albin Michel, 1910, 160 pages). Ce vernis est un vernis résineux, composé d’un mélange de résines (myrrhe, benjoin…) et de solvants organiques (alcool, méthanol, acétate d’amyle, chloroforme…) dans lequel on disperse un colorant tel que l’éosine. On peut également avoir recours à un « vernis cellulosique », c’est-à-dire un vernis formulé à partir de celluloïd, une matière plastique nouvellement inventée. Le « celluloïd incolore » est un « mélange comportant 35 % de camphre naturel ou artificiel et 65 % de cellulose nitrique » ; on y additionne des solvants organiques tels que l’acétone, l’alcool, l’acétate d’amyle et on n’oublie pas de colorer à l’aide d’éosine ou de rhodamine B (Le Florentin R., Cosmétiques et produits de beauté, 1938, 201 pages).

L’entrée en scène de la nitrocellulose, un produit de nitration de la cellulose, va révolutionner le domaine industriel, en général et celui de la beauté des ongles, en particulier. Cet ingrédient est retrouvé dans une large gamme de produits, allant de la dynamite aux cigarettes, en passant par les vernis à ongles. Selon le degré de nitration, la matière première sera plus ou moins explosive… (Fernández de la Ossa M.A., Ortega-Ojeda F., García-Ruiz C. Discrimination of non-explosive and explosive samples through nitrocellulose fingerprints obtained by capillary electrophoresis. J. Chrom. A, 1302, 2013, 197-204). La Première Guerre mondiale a été (malheureusement !) l’occasion de faire de rapides progrès en chimie de synthèse… Fibres de coton et pâte à bois sont réquisitionnées afin de mettre au point des explosifs. On situe vers 1920 l’utilisation de laque nitrocellulose dans le domaine automobile. Ce vernis protecteur ouvre un champ nouveau dans une industrie qui ne connaît pas encore le Technicolor. Les voitures « en noir et blanc » vont progressivement être colorisées… L’industrie cosmétique naissante qui laisse déjà traîner ses grandes oreilles partout où une innovation est annoncée entend cette nouvelle avec grand intérêt. En 1932, un certain Charles Revson a l’idée d’associer nitrocellulose et pigments pour former un film opaque et coloré. La société Revlon met alors sur le marché des vernis à ongles qui laissent sur la tablette unguéale une pellicule de laque digne des plus grands artistes chinois (Draelos Z.D. Cosmetic treatment of nails. Clin. Dermatol. 31, 5, 2013, 573-577). C’est d’abord en institut de beauté que l’on se fait poser ce type de vernis ; le succès est énorme et les petits flacons de ce que l’on nomme alors « émails pour les ongles » vont rapidement coloniser les étagères des salles de bains (Draelos Z.D. Cosmetics and skin care products : A Historical Perspective. Dermatol. Clin. 18, 4, 2000, 557-559).

Le vernis est appliqué de manière scientifique. Dans son « Formulaire de parfumerie », le pharmacien René Cerbelaud se veut pédagogue. « Il est coutume de ne pas appliquer de Vernis (notons la majuscule pour désigner ce cosmétique on ne peut plus noble) sur la lunule et sur l’extrémité de l’ongle, chose très facile en opérant comme nous l’indiquons. Avec un petit pinceau, on passe le vernis en plaçant la pointe du pinceau contre le rebord de l’ongle et on décrit une courbe entre l’extrémité de la lunule et la portion externe de l’ongle en étalant progressivement le vernis de gauche à droite, comme si on faisait un lavis sur du papier. » Des schémas viennent à l’appui de cette brillante démonstration. René Cerbelaud insiste également sur le fait que les vernis sont « en grande vogue en Angleterre et aux Etats-Unis » (Cerbelaud R. Formulaire de parfumerie, 1933, 764 pages). Une pose de vernis qui souligne l’aspect rosé de l’ongle et qui respecte la blancheur du bord libre… une pose d’un vernis Revlon qui vient tout droit d’Amérique… il n’en faut pas plus pour concocter ce que l’on a l’habitude d’appeler la « French manucure ».

Notre précieux guide, René Cerbelaud, étant décédé en 1939, ce n’est pas lui qui viendra contredire Jeff Pink et lui dire qu’il n’est pas l’inventeur de la « french manucure », mais simplement l’exécuteur d’une vieille tradition française. Figurez-vous que ce Jeff Pink se présente comme l’homme qui a mis au point une technique de maquillage révolutionnaire pour complaire aux actrices et aux producteurs hollywoodiens. Par souci d’économie de temps et d’argent, le manucure se serait dit qu’en laissant les ongles le plus naturel possible (bord libre blanc et zone rosée « rose et brillante »), on s’émancipe du problème de coordination des ongles avec la tenue (https://www.dubaimadame.com/beaute-bien-etre/soins-et-produits-de-beaute/516-rencontre-avec-jeff-pink-le-createur-de-la-french-manucure-lors-de-son-passage-a-dubai). Non, mais tout de même, ce n’est pas un Américain qui va nous apprendre à maquiller les ongles à la française !

Ah, au fait, pour faire une french manucure, on peut avoir recours à un ou une manucure de nationalité française ou non ! L’essentiel est de suivre le rituel à la ligne.






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