Histoire d’une résurrection due à des fonds de pots de cosmétiques !
La saignée est une courte nouvelle de Henry Céard mettant en scène une courtisane durant le siège de Paris.1 Cette cocotte, devenue la coqueluche de la cour impériale, puis la maîtresse d’un général français, ayant en charge d’organiser la résistance face à l’ennemi prussien, est tellement encombrante qu’elle se voit envoyée en dehors des murs de Paris. En effet, elle n’hésite pas à ridiculiser son martial amant devant ses troupes, ce qui n’est guère de bon augure, lorsque l’on vit en état de siège.
Arrivée à Versailles, la cocotte joue les dames patronnesses, avant de reprendre son ancien métier, une fois à court d’argent. Loin du général, de sa petite cour, de son opulente vie parisienne, la belle dépérit et n’a plus qu’une idée en tête : forcer les lignes pour réintégrer son petit univers. Ce sera chose faite !
Une femme au grand cœur
A Paris, Mme de Pahauën se dévoue auprès des blessés, pansant l’un, remontant le moral de l’autre, offrant une tournée de vin à l’un et à l’autre.
Une femme odorante
Lorsque le général a rencontré Mme de Pahauën, c’est en tant que quémandeuse qu’elle s’était présentée à lui… La belle, voulant obtenir un sauf-conduit pour une amie, s’était alors inondée de parfum, afin de séduire l’homme en charge de délivrer le précieux sésame. Et le parfum envoûtant de la jolie courtisane avait fonctionné à merveille… « Avec son parfum, avec sa parole, elle entrait en lui par tous les pores. »
Par la suite, Mme de Pahauën devint infirmière, se déplaçant entre les blessés toute froufroutante et laissant derrière elle un sillage parfumé. Les plis de sa robe exhalent « une traînée d’odeur voluptueuse », qui agit sur les troupes à la manière d’un remontant de première qualité ! Un parfum qui s’échappe des dessous de la belle dame précise l’auteur, qui ne fait pas mystère de cela… « Seul, un léger parfum d’opoponax échappé des dessous secrets de la toilette de Mme de Pahauën, traînait dans l’air lourd. » Un parfum qui se fixe aisément sur les vêtements, mais résiste très peu de temps une fois libéré dans l’air, comme en témoigne le nez du général, qui cherche à retenir la présence de sa maîtresse en respirant à fond l’air qui a été, un instant, au contact de son être parfumé. Rien n’y fait… « La délicate et troublante odeur de femme » fuit aussi vite qu’elle est apparue !
Une femme maquillée
Mme de Pahauën n’est pas regardante en matière de cosmétiques. Tout y passe. Depuis la teinture capillaire qui donne à ses cheveux une magnifique couleur « roux faux » (!), jusqu’à la poudre de riz, qui inonde son visage, en passant par le rouge à lèvres et le khôl bleu de ses yeux.
Une femme champagnisée
Cette Mme de Pahauën est l’instigatrice de la mode du bain de champagne. C’est, en effet, la première femme à avoir osé emplir sa baignoire de ce précieux breuvage, afin de revigorer ses chairs, tout en faisant jaser la société !
Une femme mariée
Et même plusieurs fois mariée (pour de vrai et pour de faux), devenue courtisane de haut vol pour subvenir à ses besoins, après avoir emprunté son nom d’opérette à un roman à bon marché ou à une pièce de boulevard.
Une femme ridée
Une fois à Versailles, la belle Mme de Pahauën vécut tout d’abord sagement, comme une dame de la bonne société. Puis, son petit pécule diminuant, elle dût faire son ménage elle-même (pour ce faire elle eut recours à des gants, afin de préserver la blancheur de ses mains) et se résigner à économiser ses cosmétiques devenus rares. Sans l’aide de ses produits de beauté, elle se rendit compte de son âge réel… Mme de Pahauën était vieille ! Sans « ces crayons, ces dentifrices, ces fards, ces poudres de riz, cette pharmacie d’ingrédients avec lesquels tous les matins, une heure et demie durant, elle rechampissait ses charmes et consolidait sa beauté », Mme de Pahauën se retrouve face à une femme ridée, qui la contemple dans le miroir ! Son rouge à lèvres « carmin », qui donne à ses dents un bel éclat, se met à manquer… laissant ses lèvres gercées et ses dents jaunies. Les cheveux roux, qui faisaient sa fierté, sont redevenus bruns, faute de « la teinture périodique », qui leur offraient des reflets roux, incandescents.
Une femme résolue
Par patriotisme, Mme de Pahauën est prête à coucher avec l’ennemi… à condition qu’il lui permette de rentrer dans la ville assiégée ! Afin de séduire le client en question, elle se met alors à gratter « ses pots de fard », afin d’en extraire les dernières gouttes. Un peu de carmin revient animer ses lèvres. « Un bout de crayon, retrouvé bien opportunément, dessina l’arc fuyant des sourcils, un rien de khôl bleuit à nouveau sous la paupière, ravivant les flammes éteintes de l’œil. » Des fonds de pots permettent à la belle endormie de se réveiller en parfaite forme… comme si de rien n’était.
La saignée, en bref
Le général sans la courtisane est aussi démuni qu’un bambin. La belle courtisane sans ses cosmétiques est aussi vieille qu’une centenaire. Ces trois-là ne doivent pas se séparer. L’un tire son énergie de l’autre et vice versa !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Céard H., La saignée in Les soirées de Médan, Les cahiers rouges, grasset, 1955, 239 pages

