Histoire d’un mafieux hématophobe et de son crayon d’alun !

On peut tout à fait être un dur de la mafia et ne pas supporter la vue du sang. On peut tout à fait être un bon père de famille soucieux de la santé de ses trois filles et mettre tout en œuvre pour faire supprimer le frère qui a trahi. On peut tout à fait se tourmenter au sujet d’un grain de beauté et gérer tout un réseau de malfaiteurs… On peut… dans la réalité et dans la fiction. Et quand on est dans la fiction, le meilleur guide c’est sûrement un dénommé Simenon, qui sonde les reins et les cœurs et couche tout cela à merveille sur le papier.1

L’histoire, en deux mots

L’histoire est simple. Il s’agit d’un clan composé de trois frères, un tueur à gages (Gino Rico) âgé de 36 ans, un mafieux de 38 ans, caché sous les traits d’un paisible épicier (Eddie Rico) et un mafieux repenti de 33 ans (Tony Rico) qui, par amour pour une jeune fille honnête, décide de trahir et de renseigner la police.

Si l’on remonte dans le passé, on comprend que la famille Rico est liée, par des liens de sang, à la mafia, puisque le père est décédé en lieu et place de Sid Kubik, un mafieux influent !

Ce même Sid, qui a convoqué Eddie, semble bien décidé à éliminer Tony, avec l’aide de son grand frère !

Un père très aimant

Eddie Rico vit dans une splendide demeure en Floride, dans la baie de Santa Clara, entouré de sa femme Alice, qu’il adore et de ses trois filles, Lilian dite Babe, 3 ans, Amalia, 9 ans et Christine, 12 ans, qu’il chouchoute avec tendresse.

Un père très inquiet

Eddie Rico est un homme inquiet pour sa santé. Il lui arrive, en effet, très souvent de faire saigner le « grain de beauté », qui est situé sur sa joue gauche. Et à chaque fois, c’est le même cinéma… Une « sensation désagréable »… celle de porter un germe de mort à même la peau. Ce naevus qui change d’aspect, saigne et grossit est là depuis 20 ans à tracasser Eddie. D’abord de la taille d’une « tête d’épingle », il s’est progressivement développé jusqu’à atteindre la « taille d’un pois » ! Un grain de beauté qui est « brun, velu ».

Ce grain de beauté irritable est l’objet de tous les soins d’Eddie, qui rencontre le même problème tous les matins. Se raser sans saigner… Mission quasiment impossible, qui explique pourquoi Eddie ne quitte jamais son « crayon d’alun ». Un bâton astringent, qui lui permet de stopper les saignements.

On voit que ce sujet est important aux yeux d’Eddie et de Simenon, puisque l’écrivain consacre plus d’une page à décrire ce saignement quotidien et l’angoisse qui y est associé. L’idée que cette lésion bénigne ne devienne cancéreuse semble être une obsession pour notre paisible épicier.

La solution serait sans doute l’exérèse… mais cette solution n’est pas envisagée par un Eddie « douillet », qui recule devant l’acte chirurgical et préfère encore garder la tête dans le sable. Surtout ne pas réaliser de biopsie !

Eddie préfère conserver ce grain de beauté, quitte à passer son doigt dessus à la manière d’un tic, pour s’assurer que tout va bien. Quitte à le faire saigner aussi lorsque dans une situation déclenchant de l’anxiété Eddie se met à gratter cette petite lésion.

Un homme très cosmétiqué

Il use d’alun tous les jours. Il aime la propreté et se montre très « minutieux » en ce qui concerne sa toilette, son hygiène, son apparence. Il apprécie également avoir de belles mains aux ongles impeccables et pour cela « Deux fois par semaine, il se faisait manucurer et masser le visage. »

Et puis, cet homme, qui se présente comme sensible aux odeurs, achève sa toilette par un parfumage discret. Un parfumage nécessaire, indispensable même, tant Eddie se dit incommodé par son odeur corporelle propre. Une odeur masquée par un parfum et sanglée par un antitranspirant : « Il en était presque gêné, employait des pâtes désodorisantes ».

Une femme parfumée

Alice est la femme de sa vie… Une belle brune, à la « peau très blanche » !

Une femme odorante (elle sent bon !) qui enveloppe Eddie d’une bulle de douceur et de bien-être. Une femme maternelle, qui possède une odeur bien à elle, « une odeur » qu’Eddie aime bien ! Avec Alice, Eddie mène une vie bourgeoise, paisible, rangée, faite d’un train-train quotidien monotone. Tout y est réglé comme du papier à musique. Pendant que sa femme fait couler l’eau de son bain, Eddie se rase. Le tout se déroulant dans une sublime salle de bain, à l’équipement « remarquable ». Tout y est coordonné à une « céramique vert pâle » ; les chromes brillent de mille feux. La cabine de douche, très rare pour l’époque (on est en 1952), possède une « porte en verre encadrée de métal » ! Du meilleur goût !

Une secrétaire parfumée

La secrétaire d’Eddie, Miss Beulah Van Ness est une femme blonde qui lui a été imposée par le syndicat (du crime !). Une femme blonde, dont le parfum indispose Eddie. « Il était sensible aux parfums ». Une femme blonde, qui exerce une surveillance discrète du boss (N+1) pour Sid Kubik, le boss N+2. On comprend dans ces conditions que ces deux-là ne s’apprécient guère.

Un boss parfumé

Sid Kubik laisse traîner derrière lui une « forte odeur d’eau de Cologne »! Sans doute utile pour masquer les relents nauséabonds liés à ses entreprises de mort.

Et une femme au maquillage fondu

On croise dans ce roman une femme dont les produits de maquillage ne résistent pas aux fortes températures. « Une femme qui ne paraissait pas avoir dormi et dont le maquillage avait fondu. »

Et un petit frère bronzé… donc honnête

Tony travaille désormais honnêtement de ses mains, à la campagne, dans la propriété d’un ami d’enfance, Marco Felici. Toute la journée aux champs, il arbore un « teint bruni », « bronzé », car « Le soleil avait tanné sa peau ». Tony a basculé dans le camp des honnêtes gens par amour. Bientôt, il sera papa !

Et une fin prévisible

Tout est bien qui finit bien pour l’organisation. Eddie a mis les tueurs à gage sur la piste de son frère ; il les laisse maintenant opérer.

A la fin de l’histoire, la boucle et bouclée, puisque l’on retrouve Eddie dans la même situation qu’au début. Il prend un bain, se rase et touche son naevus. La vie peut continuer, paisiblement. « Comme le dernier matin de Santa Clara, il entailla son grain de beauté. » Zut… une fois de plus ! Un coup de crayon d’alun et tout est comme à l’ordinaire !

Les frères Rico, en bref

Eddie a connu la misère ; un petit appartement sans salle de bains, doté d’une cuisine multifonction où l’on se lavait le samedi. Eddie connaît désormais l’opulence. Et ce n’est pas son frère qui va mettre un terme à tout cela ! Non… sûrement pas !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Simenon G., Les frères Rico, Le Monde de Simenon, Le Monde, 2025, 206 pages