Histoire d’un dandy parfumé qui soigne ses ongles et passe à côté du bonheur !

Ce roman en vers, intitulé Eugène Onéguine, nous dévoile les pouvoirs fantastiques des cosmétiques.1 Ceux-ci sont, en effet, capables de transformer une jeune fille modeste, habitant dans un village reculé, en une flamboyante jeune femme, prisée des salons moscovites. Gare à celui qui ignore ce pouvoir magique ! Il risque fort de passer à côté du bonheur !

Eugène Onéguine, un jeune dandy

Eugène a été élevé dans un univers frivole, où les bals remplacent une éducation sérieuse. Son éducateur, un bon abbé, ne le surcharge pas de devoirs, ni de règles de morale, craignant, en permanence, de le fatiguer, de le contrarier. Il en résulte un jeune homme plein de charme, « frisé à la mode du jour », « vêtu comme un dandy de Londres », connaissant le « français à la perfection » et dansant la « mazurka », à un rythme endiablé.

Eugène Onéguine, un jeune homme toiletté

Eugène est un jeune homme qui aime le luxe, les beaux objets et qui multiplie, sur sa table de toilette, les ustensiles tels que les « peignes mignons, les limes d’acier, les ciseaux droits, les ciseaux recourbés », « treize espèces de brosses », adaptées, selon leur morphologie, aux « dents » ou aux « ongles ». Sans oublier le « cristal taillé plein de parfum. »

Alors, forcément, avec autant d’outils pour soigner l’aspect de ses cheveux, de ses dents et de ses ongles, le jeune homme traîne-t-il à sa toilette, passant, parfois, jusqu’à « trois heures au moins » devant sa « glace », afin de voir apparaître, enfin, l’image tant attendue. Celle d’un jeune homme véritablement parfait, qui ne craint aucun rival et court les soirées mondaines.

Au seuil de chaque salle de réception, notre Eugène jette un dernier regard au miroir, afin de s’assurer du bel ordonnancement de ses cheveux, il « s’assure qu’il est bien coiffé ». Oui, pas de soucis !

Eugène Onéguine, un jeune homme déprimé

Face au vide de sa vie, Eugène tente de se mettre à la lecture, faute de mieux. Cruel échec ! Un héritage mangé tout cru par des créanciers (son père est décédé, criblé de dettes) envoie, tout droit, notre jeune homme à la campagne… Là, il tente de repartir à zéro, en jouant les propriétaires terriens sur le domaine d’un oncle décédé bien à-propos. Mais l’ennui l’attend, tapi dans l’ombre et lui saute à la gorge à la première occasion.

Les toilettes qui, en ville, duraient 3 heures, sont remplacées, à la campagne, par un « bain glacé dès le réveil » … un bain, qui devrait donner du tonus à notre jeune héros, mais qui ne réussit pas sa mission. Oisif, Eugène joue au billard, sans grande conviction !

Vladimir Lenski, un jeune homme plein de passion

Le jeune voisin d’Eugène s’appelle Vladimir Lenski. Philosophe, poète, ami des lettres, ardent à vivre, Vladimir est tout l’opposé d’Eugène. Malgré cela, il devient son ami. Du moins jusqu’à ce qu’Eugène, par espièglerie, n’accapare sa fiancée, toute une soirée durant ! Du moins jusqu’à ce qu’Eugène ne le tue lors d’un duel au pistolet !

La mère de Tatiana et d’Olga, une maîtresse-femme !

La mère d’Olga (« joli visage rond et rose »), la fiancée de Vladimir, est une femme qui a subi un mariage arrangé. Sa peine n’a été, toutefois, que de courte durée, car « l’habitude », la routine quotidienne, ont été, pour elle, comme un « baume » ! La jeune femme s’est muée en « autocrate », régentant son mari avec passion. Des travaux domestiques (« Champignons salés pour l’hiver ») aux soins d’hygiène (« cheveux rasés, bain complet toutes les semaines »), tout fut décidé par la maîtresse-femme !

Tatiana, une femme dont Onéguine ferait bien sa maîtresse !

Tatiana est, bien évidemment, anéantie lorsqu’Eugène lui refuse son amour. Un séjour à Moscou s’impose. Un changement d’air salutaire, qui conduit la jeune provinciale chez sa Tante Hélène. Là, elle est chouchoutée par des cousines, qui décident de la mettre à la mode du moment. Ses cheveux sont frisés (« Elles en font leur grande amie, la tiennent par la main, l’embrassent, frisent ses cheveux à la mode. »). Sa beauté est si bien révélée… qu’un prince qui passait par là n’hésite pas à demander sa main.

Et une parente qui met du blanc

Chez Tante Hélène, « Loukéria Lvovna met du blanc » !

Et un vieillard qui parfume ses cheveux gris

Il est admirable ce « vieillard », qui parfume ses « cheveux gris » et se fait remarquer, dans les soirées mondaines, par la vigueur de son « esprit » et la « finesse » de ses propos !

Et une réponse à Pouchkine !

Celui-ci interroge son lecteur, en fin de volume, sur ce qu’il est venu chercher dans cet ouvrage. « Un aimable délassement ? Des souvenirs bouleversants ? Des descriptions ? Des mots d’esprit ? Ou bien des fautes de grammaire ? »

Nous lui répondons, car il espère pour nous grande satisfaction, que nous sommes venues y chercher des détails cosmétiques et que nous repartons satisfaites, quelques trouvailles en poche.

Eugène Onéguine, en bref

Il est passé à côté du bonheur le bel Eugène, en refusant la douce main tendue par Tatiana. Il se disait incapable de la rendre heureuse et, pourtant, lorsqu’il la retrouve mariée, il sent qu’il a gâché sa vie. La jeune provinciale, un peu gauche, issu d’un « village des steppes », s’est métamorphosée en la coqueluche des milieux moscovites. Eugène Onéguine, qui connaissait le pouvoir cosmétique pour son bonheur (en a-t-il usé et abusé pour son propre compte !), a mésestimé leur capacité à exalter la beauté d’une jeune fille timide ! Dommage !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Pouchkine, Eugène Onéguine, Folio classique, Gallimard, 2024, 336 pages