Histoire de Merlin l’enchanteur, le coiffeur, le marchand de cosmétiques !
En 1984, René Barjavel nous propose sa version de la quête du Graal,1 cette coupe précieuse ayant touché les lèvres du Christ à Cana, cette coupe incomparable ayant recueilli le sang du Christ au pied de la Croix. Une coupe rapportée en Bretagne par les soins de Joseph d’Arimathie. Une coupe dont ne peuvent contempler le contenu que les êtres ayant réussi à faire mourir l’homme ancien qui sommeillait en eux. Une histoire pleine de chevaliers, de reines, de combats sanglants, de doux baisers… mais également de cosmétiques et de médicaments miracles qui lissent les traits, les cheveux et cicatrisent les plaies, le tout dans une senteur divine !
Merlin, un homme, un arbre, un cerf
Ce drôle de personnage est multiforme. Il faut dire qu’il peut se transformer en ce qu’il veut, quand il veut. Il faut dire aussi qu’il est doté d’une « jeunesse éternelle », dont il ne se targue pas toujours, puisqu’il est parfois retrouvé sous les traits paisibles d’un doux vieillard. Parfois de nature végétale, Merlin tend ses branches vers le ciel ; il s’agit de « l’arbre bleu », qui dégage l’odeur « chaude de la résine d’Asie », une odeur reconnaissable entre toutes. Parfois de nature animale, il endosse, à sa guise, les nobles attributs du cerf. Cette « créature de Dieu », as de la transformation, est bien souvent la cible du Diable ! Il faut dire que le Diable est son géniteur puisqu’il l’a engendré, en violant une pure jeune fille, durant son sommeil. Manque de bol pour le Diable, Merlin, le fruit du viol, s’avère un rejeton qui va, heureusement pour lui et pour ses protégés, passer sa vie à lutter contre Satan.
C’est sous la forme d’un jeune homme brun, aux longs cils langoureux, que Merlin va tomber, subitement amoureux d’une petite fille de 12 à 13 ans, « blonde » comme les blés… Viviane ! Afin de gagner les grâces de la charmante enfant, Merlin fait jouer ses talents de guérisseur et soigne les vaches de celui dont il rêve de devenir le gendre. Malin, ce Merlin !
Arthur, un roi, un combattant, un amant
Arthur est un roi dur au mal, qui passe sa vie à guerroyer et revient de chacune de ses guerres un peu plus vieilli.
Viviane, une enfant, une beauté, une vierge sage
Viviane est une petite fille très belle, qui « n’a besoin d’aucun artifice » pour briller de mille feux. Une jolie blonde qui sent la coumarine (« ses cheveux sentaient le foin coupé »), pour la bonne raison qu’elle a l’habitude de dormir sur un oreiller de dentelle rempli de foin coupé.
Merlin lui a conféré toutes sortes de pouvoirs, afin qu’elle puisse aplanir la route du roi Arthur. C’est ainsi que la jolie Viviane se fait momentanément infirmière, afin de recoller la tête fendue du belliqueux souverain. Et cela fonctionne à merveille puisque la peau se referme, comme par magie (et c’en est !!), les os se soudent et les cheveux se mettent même à pousser !
Viviane grandit… restant fidèle à son amour pour Merlin. Il lui faut juste… rester vierge, si elle ne veut pas voir tous ses pouvoirs anéantis. De son corps se dégage un « parfum de rose, des roses du Lac à la senteur incomparable ».
En cadeau de fiançailles éternelles, Merlin offre à sa princesse la forêt de la Saint-Jean, dite forêt de Brocéliande.
Morgane, une vipère, une beauté, une amante
Morgane est la demi-sœur du roi Arthur. Tous deux n’ont qu’un an d’écart. Morgane est une drôle de fille, au « teint mat », qui porte les cheveux coupés court et qui règne, comme un homme, sur le royaume de Camaalot, lorsque son frère est au combat.
Lorsque Morgane se met à débloquer… un coup de baguette magique de Merlin la remet dans le droit chemin. Transformée en vieille femme hideuse… Morgane promet de bien se tenir… pour un temps !
Précisons que Morgane voue une haine féroce à sa belle-sœur Guenièvre et qu’elle s’est fait construire un château de reine (celui de ses rêves) par le Diable lui-même ! Un château, dans lequel elle va tenir enfermé, pendant une longue période, le brave Lancelot et toute une cohorte d’amants. Le but étant de lui faire oublier les traits de la belle Guenièvre.
Gauvain, un chevalier, un noble, un homme en sueur
Le neveu et ami du roi Arthur est appelé par celui-ci « mon cousin ». On compte également parmi les neveux du roi, Agravain, Guerrehès et Gaheriet. Des hommes courageux, qui forment une armée d’élite se déplaçant dans une chaude « odeur de chevaux et d’hommes en sueur ».
Guenièvre, une reine, une beauté, une amante
La fille du roi Léaudagan est « très belle », « blanche et rose de teint », avec des cheveux blonds comme les blés. Guenièvre va, bien évidemment, épouser Arthur ! Elle restera jeune durant toute l’épopée de son époux, le temps n’ayant pas de prise sur elle.
Guenièvre séduira Lancelot. Tous deux auront une liaison, qui sera révélée au roi Arthur par l’abominable Morgane. Condamnée aux flammes du bûcher par son époux déshonoré, Guenièvre est sauvée in extremis par son amant.
Perceval, un valeureux combattant, un chevalier, un amoureux
Ce jeune garçon de 15 ans est issu d’une fratrie de 12 enfants. Ses frères et son père sont morts « en tournois », ce qui a eu un impact sur sa jeunesse. Il a, en effet, été élevé loin de toute arme. Mais la génétique va parler… et une rencontre avec Merlin va transformer le jeune garçon en un fier chevalier sacré après une nuit de prière… suivi d’un bon « bain », pris à l’aube.
Au combat, Perceval s’en sort plutôt bien, mettant, d’affilée, 20 chevaliers au tapis… Un combat harassant, qui conduit le jeune homme à un sommeil mystérieux, dont il ne se réveille qu’à l’heure du bain (« les dames étaient en train de le baigner », sous la houlette de la belle Morgane).
Lancelot, un chevalier, un noble cœur, un amoureux
Ce jeune chevalier retrouve les 2 morceaux de l’épée qui a blessé le roi Pellès. Cela semble avoir une importance capitale.
Lancelot, dans ses pérégrinations, va découvrir le pays des géants, les Thuana. Cette tribu est mal en point et en voie d’extinction, puisque leur reine, seule autoriser à enfanter, ne met plus au monde que des héritiers de sexe masculin.
Sa mission : rendre justice sur terre ! Son talon d’Achille : sa passion pour la reine Guenièvre, qui lui fait louper sa mission. Son remède secret : des « bourgeons neufs » qui cicatrisent ses plaies.
Enfin, Lancelot, après bien des péripéties, arrive à retrouver le Graal. Toutefois, il n’arrive pas, dans un premier temps, à voir ce que contient la coupe, car la jeune Elwenn qui la tient a été métamorphosée en reine Guenièvre, par le « Riche Pêcheur », qui a voulu tester le jeune homme. Entre son amour terrestre et son amour divin qui sera le plus fort… C’est l’amour terrestre pour Lancelot ! Pas de souci, il aura une seconde chance !
Rion, rasé, rasoir, tout nu
Ce roi est un ennemi farouche de ses voisins. Il a déjà combattu 25 rois et les a battus, lorsqu’il décide de s’attaquer à Arthur. Ses trophées de guerre sont les barbes de ses ennemis coupées ras, afin de pouvoir tisser, avec cette récolte de poils, un épais « manteau ». Le problème avec le roi Arthur, c’est que ce jeune roi n’a qu’une minuscule barbe… une petite barbe insignifiante « dorée » et « peu fournie » ! Et puis il faut préciser aussi qu’Arthur ne va pas se laisser faire comme ça ! C’est Arthur qui a le dessus de Rion et qui le fait courir « tout nu dans la campagne, rasé totalement, sans un poil de la tête aux pieds. »
Ban de Bénoïc, un roi, un père, un mari
Ce roi malchanceux est aux prises avec le roi Claudas. Celui-ci aura sa peau. Mortellement blessé, Ban a juste le temps de confier son jeune fils à Viviane, avant de rendre l’âme. Cet enfant nommé Galaad est plus connu sous le nom de Lancelot. C’est son nom qui est inscrit sur le « Siège Périlleux de la Table Ronde » !
Pellès, un roi, un homme blessé, un vieillard affligé
Ce roi « mehaigné » est un homme blessé, qui souffre de la cuisse droite, depuis 1000 ans, sans discontinuer. Personne n’arrive à calmer ses douleurs. L’épée brisée qui l’a blessé est à ses côtés. Sa blessure dégage une odeur répugnante, que seul vient effacer le parfum véhiculé par un pigeon blanc (« le parfum effaça l’odeur horrible de la blessure du mehaigné »). Celui qui pourra réunir les deux morceaux de l’épée en question arrivera à mettre un terme aux souffrances du vieux roi.
Et des bains somptueux
Il est de coutume chez le roi Léaudagan de recevoir les invités dans des bains relaxants. Toutes les femmes de la cour entourent ainsi les chevaliers (ils sont quand même au nombre de 41 !!) et les baignent dans de « grands baquets de bois de frêne pleins d’eau chaude aromatisée propre à effacer les fatigues et les meurtrissures. »
Même chose chez le roi Arthur. Lorsque les chevaliers rentrent au bercail, Morgane fait chauffer en toute hâte « l’eau de la citerne », afin de pouvoir « baigner » chevaux et cavaliers. Et après un tournoi, même rituel… « Les dames et demoiselles baignèrent les chevaliers fourbus et pansèrent leurs blessures […] ». Guenièvre, quant à elle, n’hésite pas à plonger le doigt dans l’eau du bain des chevaliers les plus valeureux. C’est Lancelot qui l’intéresse au plus haut point. Pour lui, elle a réservé un cuveau en « bois de châtaignier gravé d’animaux et de fleurs et garni de draps de soie blanche. L’eau parfumée au lys qui cicatrise et à la sauge qui guérit, en était rosie par le sang. » Et Guenièvre veille à ce que des servantes apportent régulièrement des « chaudrons d’eau chaude » qui permettent de maintenir une bonne température dans les baquets. Autour de ces baquets, sont répandus de « l’herbe, de la menthe et de la marjolaine », afin de répandre dans l’air une odeur douce et agréable.
Même chose pour le jeune Perceval, qui fait la connaissance d’une accorte châtelaine en grand deuil. Jeune et jolie, la brave veuve oublie un temps son chagrin pour prendre soin du chevalier, qui lui tombe du ciel… dans les bras. « Avec l’aide de ses servantes, elle baigna Perceval dans de l’eau bien chauffée parfumée d’herbes et d’épices, le frotta avec des fleurs de lavande du royaume de Sault, que son mari lui avait fait parvenir avant de mourir […] ». Cette gentille veuve est en butte avec les volontés expansionnistes de son voisin. Heureusement, le preux Perceval va lui régler son compte (au voisin !) en moins de deux !
Même chose pour Gauvain qui rencontre une charmante châtelaine (la « Dame fleurie »), qui lui offre un bon repas, un bon « bain », un bon lit, en s’en remettant à tous les dieux, « Jupiter, Baal… ».
Enfin, dans le château diabolique de la vénéneuse Morgane, les salles de bain sont du plus grand luxe. On y trouve un « baquet pour le bain, de forme allongée, en bois précieux, où l’eau » arrive « par de petites gueules de lions en argent sortant du mur. » Trois robinets permettent de régler la température en mélangeant habilement eau froide, eau chaude et eau parfumée.
Et des bains rustiques
Tombé fou suite à un combat titanesque, le jeune Perceval tombe dans un sommeil profond… et réparateur. « La première chose dont s’aperçut Perceval quand il eût retrouvé raison, ce fut qu’il puait […] ». Un bon bain s’impose donc. Perceval court se « laver à la rivière » et se met à se « frotter, se gratter avec du sable et de l’herbe », réalisant ainsi une exfoliation selon une recette-maison. Il se baigne et se frotte alternativement, plusieurs fois de suite !
Et des soins capillaires extraordinaires
C’est du moins ce que réalise l’enchanteur qui se fait aussi coiffeur. En effet, lorsque Merlin rencontre Bénigne (appelée Bénie, par tout le monde), la fille de Bénigne (que c’est original !!!), la veuve du pêcheur, celle-ci n’est qu’une petite fille, frisée comme un mouton, souffrant de son apparence. Ce qu’elle désire au plus haut point, c’est grandir en un éclair et posséder une « longue lourde robe somptueuse » de cheveux blonds, formant un manteau sur ses épaules. Cela ne plaît guère à sa mère, qui trouve que des cheveux aussi longs et aussi clairs vont se salir et s’emmêler très vite. C’est pourquoi, à peine allongés ses cheveux se mettent-ils à rétrécir pour complaire à Madame mère ! Par ailleurs, et grâce à la magie, Merlin a réalisé des prouesses pour les cheveux de Bénie, qui ne jamais se salissent et ne jamais s’emmêlent. Même lorsque la jeune fille se roule par terre ses cheveux ne ramassent aucun « brin de paille » et ils brillent « comme s’ils venaient d’être lavés à l’eau de saponaire. »
Bénie rencontre Perceval et tous deux se plaisent aussitôt !
Et des parfums divins
Il est question à 4 reprises d’un pigeon blanc, tenant dans son bec « une chaînette d’argent à laquelle était suspendue une cassolette d’où se répandait un parfum qui gonflait le cœur et le soulageait de ses peines » ! Le pigeon est, parfois, accompagné de toute une cohorte de jeunes filles de blanc vêtues, portant des cierges, qui en se consumant libèrent un « parfum de lys » !
Il est bon de préciser que ce pigeon blanc va se poser sur les cheveux de Galaad (autrement dit Lancelot), montrant ainsi, à la face du monde, que celui-ci est pur parmi les purs. Et de fait, le jeune homme est le seul à parvenir à souder les 2 morceaux de l’épée du roi mehaigné, stoppant ainsi définitivement ses souffrances.
« Un parfum qui était celui du paradis avant l’erreur entrait dans Galaad par ses narines et par toute sa peau. »
Et des épées mythiques
Celles d’Arthur ont pour nom « Marmiadoise » et « Escalibur ».
Et des châteaux mystérieux
Comme le « Château Aventureux » et sa célèbre table ronde autour de laquelle se trouve le « Siège Périlleux », destiné au plus vertueux des plus vertueux.
L’enchanteur, en bref
Quelle terrible histoire que celle d’Arthur, de Guenièvre, de Lancelot et de tous les autres. Galaad finira par pouvoir contempler le contenu du Graal. Ce jour-là il verra Dieu et son visage sera rayonnant. Le Graal pourra alors disparaître et se laisser chercher à nouveau !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Barjavel R., L’enchanteur, Denoël, 1984, 470 pages

