Nos regards
Histoire d’une créatrice de parfums, hypermnésique et hyper-mal dans sa peau

> 06 décembre 2020

Histoire d’une créatrice de parfums, hypermnésique et hyper-mal dans sa peau

Alice Pendelbury, une jeune femme de 39 ans, vit toujours comme une adolescente.1 Avec un petit groupe d’amis (Carol, Sam, Eddy et Anton), elle n’hésite pas à organiser des soirées bien arrosées, des soirées bruyantes peu appréciées de l’entourage. M. Daldry, son voisin de palier, un homme discret, pianiste à ses heures et peintre à plein temps, est bien placé pour en parler. Secrètement amoureux de sa jolie voisine, Ethan Daldry n’est pas du genre à se déclarer de manière directe. Profitant du conseil prodigué par une voyante - pour trouver l’homme de sa vie Alice devra se rendre à Istanbul et réaliser 6 rencontres décisives - Ethan joue le tout pour le tout en organisant de main de maître un voyage en Turquie parfaitement bien orchestré. Alice, une chimiste qui crée des parfums et Ethan, un peintre timide, très amoureux, vont donc partir main dans la main - en toute amitié - sur les traces de Pierre Loti.2 Le but annoncé - stimuler le génie olfactif d’Alice - n’est bien sûr qu’un paravent un peu grossier pour qui sait lire entre les lignes. Une voyante qui sent l’ambre, la vanille et le cuir, sera le maillon indispensable de la chaîne qui reliera bientôt Alice à Ethan.

Alice Pendelbury, une hypermnésique du pif !

Alice Pendelbury est une jeune femme fort jolie - il faut croire Marc Lévy sur parole, car aucune description ne vient étayer cette assertion - et fort mal dans sa peau. Depuis que ses parents sont décédés dans un bombardement - nous sommes en 1950 - Alice survit, tant bien que mal. D’étranges cauchemars hantent ses nuits. Le jour, Alice rêve de parfums et aimerait bien arriver à mettre la forêt en bouteille. Chacune de ses pensées prend la forme d’une odeur. Lorsque son esprit vagabonde, en bottes de caoutchouc, au milieu d’une forêt détrempée, son nez s’agite et perçoit une « note tiède d’humus », très appétissante. Alice est une surdouée de la narine. Capable de détecter les parfums les plus discrets, elle les garde en mémoire ad vitam aeternam. Pas facile à vivre au quotidien, tant l’accumulation qui en résulte est importante. Ce « nez » travaille pour son propre compte et non pour un grand groupe cosmétique. A son actif, on peut citer une « eau d’églantine », que l’on peut retrouver dans la vitrine d’un grand parfumeur du quartier londonien huppé de Kensington. Joli succès... très relatif toutefois, lesdits flacons n’étant pas distribués à grande échelle ! En résumé, Alice est « une femme qui innove dans les parfums » (« c’est très courageux, le monde des affaires est tellement masculin. ») ; sa carrière pourrait certainement décoller, mais pour l’instant ce n’est pas vraiment le cas.

Alice Pendelbury, fidèle aux mouillettes mais pas aux œufs coque

Pour Alice Pendelbury, mouillettes ne riment pas avec œufs à la coque, mais avec travail acharné à l’orgue à parfums, son outil de travail fétiche. Lorsqu’Alice revient de la fête foraine de Brighton, avant de se coucher, elle couche d’abord sur le papier ses sensations olfactives. « Eau salée » + « bois des vieux manèges » + « rambardes rongées par les embruns » égale base parfumée à fort potentiel. Pour l’instant, Alice n’a formulé que des parfums pour femmes. Pourquoi ne pas se lancer dans la création de parfums masculins poivrés et boisés ? Pourquoi, pourquoi ? Tout simplement parce qu’Alice patine depuis des mois, Alice tourne en rond depuis trop longtemps, Alice n’a plus d’inspiration ! Elle voudrait bien, mais elle ne peut point... Séchant lamentablement devant la mise au point d’un parfum oriental, qu’elle désire « coloré, sensuel et en même temps léger », Alice reste de glace devant les mouillettes imprégnées d’huile essencielle de rose. Celles-ci n’ont plus rien à lui raconter. Il serait sans doute urgent de changer de décors... d’aller loin, très loin. Pourquoi pas à Istanbul ?

Alice Pendelbury, fidèle aux parfums de son enfance

« L’odeur des bois vernis » du tramway, le « parfum de jasmin » d’un jupon maternel, des cèdres, des genêts, une pièce encaustiquée à la cire d’abeille. Une eau de toilette paternelle, un parfum maternel, le tout qui se juxtapose avec le cuir du cartable, la craie de l’école, le chocolat du matin, la cannelle des desserts de sa maman, le petit bois pour le feu du bureau paternel, un bureau qui sent la flambée, le tabac pour pipe, le cuir et le tapis... Un doux parfum de cordonnerie, qui mêle cuir et colle. Le bouquet de lilas d’Anton, le compagnon d’enfance, mais aussi l’odeur chaude du tas de fumier dans lequel on est poussé... Les mains d’Anton (poivre, cuivre, savon et tabac)... Tout se mêle, se confond presque, pour former une cacophonie olfactive qui donnerait bien la nausée.

Alice Pendelbury, chimiste et nez-née

Alice est la fille d’un pharmacien et chercheur, « passionné par les vertus des plantes médicinales ». Sa mère, l’assistante du chercheur, l’a entourée, toujours, d’amour et de parfums. Depuis la mort de ses parents, Alice est agressée par des cauchemars odoriférants. Des remugles de « pierres brûlées » se marient étrangement à des notes médicinales de thym et de carvi. Au feu, les pompiers ! La mémoire d’Alice brûle par pans entiers. Que dire donc lorsqu’Alice découvre que ces parents adorés ont passé quelques années à Istanbul. Le « généreux pharmacien » (« Cömert Eczaci ») y a laissé une trace indélébile, tant sa bonté à l’égard des pauvres était grande. Et puis, il y a cette rencontre, celle avec un vieil instituteur, M. Zemirki, qui reconnaît, dans la trentenaire, la petite écolière qui portait tout à son nez et ne se décidait pas à parler. De l’instituteur à la nourrice, il n’y a qu’un pas. Mme Yilmaz et sa maison riche de parfums (résine, livres anciens, cuir, lavande, huile de lin, naphtaline), de baisers et d’amour ramène Alice au pays des merveilles. La petite fille, née avec un nez d’exception, a su mettre à profit son don en devenant un nez en plein devenir.

Alice Pendelbury, le réveil du nez

A Istanbul, le guide-interprète dégotté par Ethan est le meilleur de la ville. Il connaît tous les parfumeurs et tous les sentiers embaumés des effluves de figuiers, tilleuls et cyclamens. En le suivant dans le quartier de Cihangir, on pourra faire la connaissance avec un artisan hors pair. Ses compositions aux notes « soutenues », « mais harmonieuses », changent du train-train habituel. Dans un coffret, cet artiste range des flacons de liquides étranges. Chaque flacon permet d’accéder, pour qui le sent, à une expérience de nature unique. On se croirait dans une forêt, « allongé à même la terre, au pied d’un cèdre » ou bien le dos appuyé à un pin résineux. On se dirait dans un « pré humide », à deux doigts d’un beau bouquet de colchiques, à deux doigts d’un écran de fougères. Un choc pour Alice qui s’imagine déjà à la tête d’une société de parfums d’ambiance. Un parfum pour rappeler une saison ou bien un parfum spécifique, pour chaque pièce de la maison (le citronnier pour la salle à manger, la fleur d’oranger pour la salle de bains)... le champ des possibles est immense. Et puis, pourquoi pas mettre Istanbul en bouteille, en associant la folie de l’artisan de Cihangir et les connaissances pointues de la chimiste. Une invitation au voyage pour qui craint les changements d’air !

Ethan Daldry, un hypermnésique du regard

Ethan, un peintre sans âge, porté sur la bouteille (surtout son contenu) et sur sa voisine de palier, est hypermnésique du regard. Tout ce qu’il voit, il l’enregistre, se créant ainsi un catalogue d’images très utiles dans son métier. Dans un café, une femme qui s’est « mise en beauté », à peine aperçue, est pourtant déjà radiographiée. « Elle est maquillée, n’est-ce pas ? De façon très légère, mais ses joues sont poudrées, elle a mis du rimmel sur ses cils, un peu de rouge sur ses lèvres. » En se glissant chez sa voisine, Ethan découvre le jargon des parfumeurs et s’initie aux termes techniques : absolues, essences, concrètes... Une fois cette première approche réalisée et un héritage plutôt coquet en poche, Ethan décide de mettre le paquet pour conquérir le cœur de sa voisine de palier. Afin de ne pas l’effaroucher, le mieux est de jouer les associés potentiels et d’emmener Alice à Istanbul, le « paradis terrestre des parfumeurs ». Roses ottomanes, fleurs d’oranger, jasmin, épices, safran, cannelle… attendent la jeune chimiste, au coin de chaque rue. Ce sera 15 % ! 15 % du chiffre d’affaires réalisé lors de la vente du parfum, mis au point par Alice ! Affaire conclue. Pour Ethan, pourtant, le parfum n’est pas synonyme de plaisir, mais plutôt de trahison. Un père qui se parfume, tous les lundis, avant d’aller retrouver son amant ! Une écharde olfactive fichée, pour toujours, dans la mémoire de celui qui ne veut que du bien à celle qui a dardé sa flèche dans son cœur !

Et puis, une robe du soir Christian Dior

Ethan fait plutôt bien les choses. Grands restaurants, soirée à l’ambassade, robe de soirée somptueuse Christian Dior, séance coiffeur-manucure à volonté chez Guido, un coiffeur turc (son vrai nom est Onur), formé à Rome.

L’étrange voyage de monsieur Daldry, en bref

Ce roman est l’histoire d’une créatrice de parfums, un peu folle, qui cherche à recréer « l’illusion de la poussière » et qui réussit, avec l’aide, d’un artisan talentueux, à capturer, dans un flacon, les senteurs stambouliotes, chères à son enfance. Une aventure qui finit à merveille, pour une Alice qui trouvera, au bout du chemin, un frère et un compagnon pour la vie.

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration pleine de senteurs !

Bibliographie

1 Lévy M. L’étrange voyage de Monsieur Daldry, Robert Laffont, 2018, 350 pages

2 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/histoire-a-l-eau-de-roses-d-une-escale-stambouliote-pour-marin-depressif-1067

Retour aux regards