Feu d’artifices cosmétique pour virée grecque !
Voilà que notre brave Pinaud se prend pour Sherlock Holmes.1 Cet inspecteur de police, collègue du commissaire San Antonio, a décidé d’user de techniques scientifiques afin de résoudre les énigmes qui lui sont confiées. L’occasion se présente très vite de faire preuve de son expertise… retrouver la Victoire de Samothrace, volée lors d’un transfert en Grèce. Pas de bol, Pinaud se casse la figure durant la traversée ! On apprendra tout de même qu’il n’était pas utile de faire le voyage en Grèce, puisque la statue est toujours dans le port de Marseille, au fond de l’eau.
Une belle occasion pour Frédéric Dard de multiplier les jeux de mots, les clichés, les références cosmétiques et médicamenteuses.
Bref, un Frédéric Dard très en forme !
Une enquête au Soleil de la Grèce
Ce roman se passe en Grèce sous un « soleil à faire bronzer un petit-suisse » !
Une enquête confiée par le boss
Un boss au crâne chauve, appelé « le Scalpé » avec affection par le commissaire, qui n’essaie pas de faire de l’humour avec ce directeur très sérieux dans la mesure où il est « allergique » à son « genre d’humour » ! Allergique à son humour, mais pas allergique au personnage lui-même, tant on sait que le Scalpé possède beaucoup d’affection pour son fidèle second.
Un flair extraordinaire !
Lorsque San Antonio débarque chez Pinaud, celui-ci, rien qu’en l’observant selon la méthode de Sherlock Holmes, est capable de lui dire pourquoi il vient. Il sait (ou plutôt il sent) que San Antonio sort d’une réunion avec le directeur, car il s’est parfumé pour l’occasion avec le parfum « Cuir et poil de chez Chmugle ». Il voit dépasser de la poche de son chef deux billets d’avion pour Athènes. Il a lu dans les journaux le fait que le prêt de la Victoire de Samothrace de la France à la Grèce est repoussé de 15 jours, pour cause de grippe du roi des Grecs. Il en déduit que la Victoire a été volée et que San Antonio et son adjoint sont chargés de la retrouver !
Le brave Pinaud, très vite hors circuit !
Celui-ci nous est présenté comme un gros fumeur, puisque « sa moustache roussie par les mégots ressemble à une vieille brosse à dents surmenée. » Très rapidement, il sort du récit pour cause de blessures variées.
Le brave Bérurier, très vite dans le circuit !
Celui-ci va se trouver mêlé à cette affaire par hasard. Venu passer quelques jours à Athènes avec son épouse, il va permettre à son chef d’échapper à la police qui l’a emprisonné de manière abusive ! Il secondera ensuite son chef avec son efficacité coutumière.
Le commissaire Kelécchimos, très vite dépassé !
Ce commissaire grec accueille San Antonio avec gentillesse. Il est jeune et habillé de manière voyante (il porte un complet à rayures mauves et bleues).
Le commandant Kavulom-Kavulos, étrangement pâle !
Le commandant du bateau qui avait la charge de la statue est hospitalisé ; c’est son second qui répond aux questions du commissaire. Celui s’étonne de son teint étrangement pâle : « A l’exception de sa moustache et de ses galons, il est blanc de bas en haut, au point que quand il compisse un mur blanchi à la chaux on ne peut plus le voir. »
La matelote Sertékuis, bizarrement maquillée !
Ce matelot efféminé use de cosmétiques sans aucune modération. « Il a les yeux faits, un soupçon de rouge à lèvres », des « sourcils peints comme ceux d’une poupée de porcelaine » et des « tifs » d’une longueur extraordinaire ! Il semble au mieux avec le commandant en second, ce qui fait dire à Frédéric Dard : « M’est avis que cette ordonnance c’est plutôt un remède ! ».
Ce jeune matelot, au « souffle parfumé », ne reste pas insensible au charme viril de San Antonio ; aussi, n’hésite-t-il pas à parler de cosmétiques avec lui. « Quelle est votre lotion après-rasage ? me susurre-t-il. Ce qu’elle sent bon ! » Le commissaire ne mord pas à l’hameçon et se contente de répondre un peu vertement : « Va-te-faire-voir, de chez Milliat Frères, lui dis-je. C’est à base d’essence de nouilles en bâton. » Il faut rappeler que l’Usine de Pâtes Alimentaires Milliat Frère, s’appelle désormais Panzani.2
Le maître d’équipage, savamment barbouillé !
Il fait la paire avec le matelot Sertékuis et rivalise d’originalité en matière de maquillage. Avec « du vert sur les paupières, du noir aux sourcils, un soupçon de rouge aux lèvres » ! Il tente lui aussi une opération séduction en direction du commissaire, mais ne reçoit en réponse que des coups de poing bien envoyés. « Comme ça il n’aura plus besoin de se peinturer les stores en vert, avec les lunettes de soleil que je viens de lui offrir il en a pour 8 bons jours à se tremper les lampions dans de la camomille. »
Les matelots Tédonksikon et Olimpiakokatris, complètement mouillés !
Ceux-ci ne sont plus à bord lorsque le commissaire débute son enquête ; ils ont été hospitalisés d’urgence pour cause d’intoxication alimentaire. A bord, on a tenté de les soigner avec une dose double de « Zomplok », mais son efficacité s’est montrée nulle. Il faut dire que l’on apprend très vite que les vomissements étaient dus à une forte dose « d’ipéca » et non à une cause microbienne. Bizarre, bizarre… ces marins trempent visiblement dans l’affaire !
Avant d’être réquisitionnés pour le transport de la Victoire, ils étaient au service de Barbara Slip, une vieille actrice,.
Ces deux matelots vont, une fois rétablis de leur indigestion, trouver refuge dans le monastère du mont Phoscaos sur l’île d’Adamos ! Ils y seront traqués par deux popes assez spéciaux, San Antonio et Bérurier ! Pour les reconnaître, il suffit aux deux enquêteurs de tirer sur les « barbes à poux » des popes… celles des matelots reconvertis sont des postiches, comme on peut bien le supposer. Cette séance de tire-barbe s’opère de nuit ; pour ceux qui se réveillent, Bérurier réserve un petit cadeau ; il leur envoie « une manchette dans le temporal »… de quoi faire un gros dodo pendant un bon bout de temps et cela plus proprement qu’avec du « Phénergan », un médicament à base de prométhazine, un dérivé de phénothiazine, connue pour ses propriétés sédatives !3
Barbara Slip, parfaitement mal conservée !
Cette vieille dame de plus de 80 ans est un véritable arc-en-ciel cosmétique à elle toute seule. « du vert autour des châsses, du bleu foncé sur les stores, du marron à la place des sourcils, de l’ocre aux joues (avec une tache de rose dans le milieu) et du violet pâle aux lèvres. » Une sorte de providence qui sort nos deux enquêteurs de l’eau et met en œuvre tout son savoir-faire, afin de leur éviter d’attraper une bonne congestion. Et Frédéric Dard nous offre une fois de plus une de ses énumérations dont on ne se lasse pas. « Elle nous déloque (to you), nous frotte, nous oint, nous masse, nous astique, nous lotionne, nous fourbit, nous encaustique, nous eaudecologne, nous ablutionne, nous frictionne, nous bichonne, nous émulsionne. » Le tout réalisé à main nue ou bien avec de « longs gants gris »… Au final, les deux protagonistes sortent des mains expertes de Barbara « roses » et frais, sentant bon ! Le bonheur !
Alexandra, la petite-fille de Dimitro Polis, parfaitement hypocrite !
Cette jeune orpheline de 22 ans est en rapport avec les matelots Tédonksikon et Olimpiakokatris. Elle tape dans l’œil de notre brave commissaire, qui s’extasie sur « son maquillage ocre », sa blondeur et son parfum exquis. Une jeune fille toute modeste, qui « pique son fard avec une aiguille à tricoter » lorsque San Antonio commence à lui faire son numéro. Une jeune fille à l’allure toute modeste, qui ne va, toutefois, pas manquer de tenter d’attenter à la vie du commissaire. Comme quoi !
Et un sourire Colgate
Forcément, le commissaire réalise ses investigations un large sourire aux lèvres afin d’obtenir le plus aisément possible toute information utile. « Je lui suave du Colgate de la bonne cuvée. »
Et un sourire Email Diamant
Forcément, lorsque le commissaire rencontre une jeune fille plutôt bien faite de sa personne (« Brune, bronzée »), il lui décoche un sourire XXL découvrant ainsi « 32 tabourets fourbis à l’Email Diamant ».
Et un avis tranché concernant les parfums
San Antonio est très sensible, du point de vue olfactif ; il nous l’a déjà dit dans d’autres opus. Cette fois-ci, il nous dit clairement qu’il préfère « renifler une fosse à purin » qu’une « eau de Cologne de bazar », autrement dit un « parfum bon marché » mal formulé. Rien à faire, son nez (son « pique-bise ») se cabre devant les « senteurs pauvres », ne retrouvant toutes ses facultés qu’au contact des fragrances savamment composées. Et il en profite pour donner un bon conseil à toutes celles qui pourraient avoir l’intention de le séduire : « quand elles ne peuvent pas se payer ces minuscules flacons qui coûtent si chers, qu’elles utilisent une bonne eau de toilette, voire une savonnette de marque, ça suffira à m’ensorceler. »
Par parenthèse et pour être très précis, San Antonio nous avoue son parfum préféré : l’eau de Cologne de Balenciaga (« Je m’oins le museau d’eau de Cologne » !
Et une bonne dose de bicar
Frédéric Dard nous indique ici qu’une balle de 9 mm est difficile à digérer même avec l’aide d’une « sacrée cuillérée de bicarbonate de soude » !
Et un caractère Blédine
Le commissaire représente ici la France ; il fait donc tout ce qui est en son pouvoir pour paraître le mieux élevé possible, ce qui n’est pas difficile pour lui, puisque sa bonne mère de Félicie, l’a élevé à la « Blédine Jacquemaire » !
Et un peu de repos et de toilette
Afin de se refaire une beauté, le commissaire s’autorise durant cette enquête, une bonne « douche glacée » suivie d’un « petit coup de Sunbeam », afin de pouvoir afficher un teint au « velouté peau de pêche » !
Et un avis tranché sur des canons de beauté fluctuants
San Antonio s’étonne des changements de mode en matière de teint et de corpulence. Il compare ainsi l’époque révolue où pour être jugée belle il fallait « avoir la peau blanche et des flotteurs gonflés au gaz d’éclairage » et l’époque actuelle où l’on adule un « épiderme » qui « ressemble à du noyer ciré » ? assorti d’une « poitrine » qui « ne dépasse pas un certain calibrage ».
Et des lecteurs malmenés
Cette fois-ci les lecteurs sont traités de « découverclés » !
Et des animaux malmenés aussi
Pour monter au monastère, Bérurier ne trouve rien de mieux pour faire démarrer sa monture que de lui enfoncer ? dans « le fignedé » ? « le bout allumé » d’un « cigare » ! De quoi nécessiter par la suite un petit « suppositoire adoucissant » !
Et des prières à la Frédéric Dard
Au monastère, Bérurier et San Antonio tentent de se fondre dans la masse des moines priants. Des moines, qui prient à toutes sortes d’intentions, dont ne manque pas de se moquer Frédéric Dard, dans une énumération dont il a le secret. Ces moines prient donc pour « le pain, la paix, la rédemption », mais aussi, entre autres, pour que l’on trouve « des remèdes contre l’eczéma, d’autres contre les hémorroïdes »…
Et des injures
Dans la bouche de Bérurier naît naturellement un certain nombre d’injures comme « Fumelard, sadique, Tronche de rat »… ou encore « Cataplasme » !
Salut mon pope, en bref
Qui est derrière toute cette histoire au final ? L’officier de marine John Hywalker, qui travaille sur le yacht de Barbara Slip… Affaire ratée. La Victoire est extraite de l’eau et remise à sa place au Louvre. En attendant, Frédéric Dard s’en donne à cœur joie et multiplie les stéréotypes avec jubilation. Les cosmétiques se ramassent à la pelle… Et forcément, on jubile aussi !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Dard F. Salut, mon pope, in San Antonio Tome 7, Bouquins la collection, 2023, 1267 pages
2 https://pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/IA00076117
3 Kara L. Lynch, Brad J. Shapiro, Diana Coffa, Scott P. Novak, Alex H. Kral. Promethazine use among chronic pain patients. Drug and Alcohol Dependence. 2015, 150 : 92-99.

