Nos regards
Fatou-Gaye, la fiancée sénégalaise de Loti au parfum de soumaré

> 16 juin 2019

Fatou-Gaye, la fiancée sénégalaise de Loti au parfum de soumaré

Après la beauté tahitienne,1 japonaise et turque,2,3 Loti nous fait découvrir la beauté sénégalaise à travers les yeux d’un spahi, Jean Peyral, qui a tiré le mauvais numéro et a dû quitter ses vieux parents, sa jolie cousine et son beau pays des Cévennes pour effectuer son service sur la terre d’Afrique.4 A Saint-Louis du Sénégal, les hommes sont de « grands hercules maigres, admirables de formes et de muscles ». Les pêches y sont « miraculeuses », avec des filets si lourds de poissons qu’ils en viennent à rompre. La terre mouillée y répand « de puissantes senteurs inconnues » ; les femmes se parfument au soumaré et au musc ; « l’air est chargé d’effluves lourds et brûlants, de senteurs vitales, de parfums de jeunes plantes. » Les ondées sont « chaudes et parfumées ». Même « les fleurs avaient des parfums dangereux ». Jean mène un combat permanent contre lui-même. Il y a d’un côté « la foi promise à la fiancée » et de l’autre une « petite fille noire » qui l’a ensorcelé. Tous les parfums du Sénégal se « sont infiltrés dans le sang de ses veines » pour l’empoisonner. Jean est retenu par des « fils invisibles » à la terre d’Afrique.

Dans ce roman, Jean Peyral, un spahi « de race blanche », « extrêmement beau », se laisse apprivoiser par la terre africaine et hâlé par le soleil sénégalais. Né dans un village des Cévennes, séparé de sa fiancée, Jeanne Méry, Jean est complètement désemparé. Il a pourtant fière allure dans ce costume de spahi, le beau Jean. Sur son cheval, la moustache bien frisée, « coiffé d’un fez » et « d’une veste rouge », il commence à prendre goût à son métier de soldat. Bien prudent, il évite soigneusement les bouges où se déroulent « d’extraordinaires bacchanales, enfiévrées par l’absinthe ». Une amitié naît avec Fouta-Diallonké, un bel homme qui a tout d’une « belle statue de marbre noire ». Après l’amitié, l’amour... Jean est remarqué par une belle « mûlatresse », du nom de Cora. Cette femme, pourtant « élégante, parfumée », est méprisée par la bonne société, du fait de ses origines. Pour plaire à celle qui devient rapidement sa maîtresse, Jean fait des « recherches de toilette », se parfume et soigne « sa moustache et ses cheveux bruns ». Cora vit entourée d’un grand nombre de servantes et d’esclaves qui laissent un sillage parfumé « d’âcres senteurs de soumaré et d’amulettes musquées ». Sa chambre pourrait être celle d’une coquette parisienne. « On y sentait des odeurs d’essences très fashionables, achetées chez les parfumeurs du boulevard. » Cette coquette ne se contente bientôt plus d’un seul Jean, elle en conquiert deux qui se partagent alternativement ses faveurs. Le second Jean est également militaire, peu tourmenté par la notion d’exclusivité. Contrairement à lui, Jean Peyral a cru en cet amour. La chute n’en est que plus rude ! Commence alors une descente aux enfers avec la fréquentation de bouges infectes où l’alcool coule à flots. Puis, il y a la rencontre avec Fatou et puis la séparation d’avec celle-ci au moment où sonne l’heure de revenir en France. Il serait alors prudent de se racheter une conduite, c’est compter sans la mort au combat, un combat effectué loin des yeux, loin du cœur des Français, un combat qui passe inaperçu !

Pour combler le vide affectif qu’il ressent suite à la trahison de Cora, Jean se met à vivre maritalement avec Fatou-Gaye, une jeune fille noire de « race khassonkée », rencontrée chez Cora. En vivant avec Fatou, Jean perd toute chance de s’élever dans la hiérarchie militaire. Considérée initialement comme « une petite négresse très comique », Fatou ne tarde pas à enfiévrer le sang de Jean et constitue bientôt un moyen plutôt agréable de « passer son temps d’exil ». Fatou l’encercle de ses bras et le retient prisonnier grâce à des amulettes très puissantes. « Ses bras noirs cerclés d’argent, beaux comme des bras de statue » sont des bras de voleuse qui dérobe la montre de Jean (le vieil oignon de son père) et l’argent qu’il économise à l’intention de ses parents en difficulté financière. Fatou-Gaye est une petite esclave à laquelle Jean ne prête aucune attention, tant qu’il est envoûté par Cora. Elle n’est alors qu’une enfant, à la coiffure « saugrenue ». « Sa tête était rasée avec le plus grand soin, sauf cinq toutes petites mèches, cordées et gommées, cinq petites queues, plantées à intervalles réguliers depuis le front jusqu’au bas de la nuque. » Les petites tresses se terminent par une perle de corail. Jean remarque, tout de même, sa « peau lisse et noire comme de l’onyx poli » et ses dents d’une « blancheur éclatante ». Devenue adulte, Fatou arrête de se raser la tête et laisse pousser ses cheveux qu’elle porte entremêlés dans un « extraordinaire édifice d’ambre et de corail ». Une fois par semaine, Cora se rend chez une coiffeuse qui réalise un travail d’orfèvre. Les tresses défaites sont refaites en y mêlant « du corail, des pièces d’or, des paillettes de cuivre, des boules de jade vert et des boules d’ambre ». Au niveau de la nuque, les cheveux sont séparés en « des centaines de petits tire-bouchons empesés et rigides ». Afin de les faire tenir dans cette position, les tire-bouchons sont roulés autour d’un « long brin de paille », puis recouverts d’une gomme végétale, à finalité fixatrice. La paille, le cheveu et la gomme doivent rester ainsi étroitement liés toute une journée et toute une nuit ! Fatou ressemble alors à un « porc-épic » ! Les brindilles de paille ôtées, tout le monde peut admirer le « bel effet » obtenu. La petite esclave libérée est embellie. Elle est devenue « gracieuse et originale ». D’« odorants colliers de soumaré » (« Les soumarés sont des tresses faites de plusieurs rang enfilés de petites graines brunes ; ces graines qui mûrissent sur les bords de la Gambie ont une saveur pénétrante et poivrée, un parfum sui generis, une des odeurs les plus caractéristiques du Sénégal. » ) sont passés au cou de Fatou. Celle-ci est très propre et ne fait pas grand chose de ses journées, en dehors de sa toilette. Fatou est perverse, méchante, voleuse... C’est, pourtant, elle, qui, fidèlement, sacrifiera son enfant, un bel enfant, fils de Jean, et se sacrifiera sur le corps de celui qui s’est endormi pour toujours, en embrassant la médaille de la Vierge mise à son cou par sa mère (« Oh !... Une caresse de sa mère !... Oh, sa mère, là, caressant son front de ses pauvres vieilles mains tremblantes. »).

Un mot encore... Avant que Dove n’ait l’idée burlesque de fabriquer des flacons anthropomorphes,5 Jean voit, en la belle Fatou endormie, une « idole en ébène poli à la grâce d’amphore ». Il faut préciser que Fatou dort les bras placés au-dessus du visage.

Un mot pour finir... Jean remarque sur les marchés sénégalais des marchandes « de beurre de galam pour l’entretien crépu de la chevelure », ainsi que « de vieilles petites queues, coupées ou arrachées sur des têtes de négresses mortes, et pouvant resservir telles quelles, toutes tressées et gommées, toutes prêtes. »

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son envoûtante illustration !

Bibliographie

1 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/quand-la-reine-pomare-se-dirige-vers-le-fond-du-jardin-1017/

2 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/pierre-loti-un-elephant-dans-un-magasin-de-porcelaine-1043/

3 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/histoire-a-l-eau-de-roses-d-une-escale-stambouliote-pour-marin-depressif-1067/

4 Loti, Le roman d’un spahi, Folio classique, Gallimard, 1992, 308 pages

5 https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/dove-100-grotesque-227/

Ces sujets peuvent vous intéresser :

Retour aux regards