Dis-moi quelle est ton odeur… je te dirai qui tu es !

Dans son roman intitulé Dimanche, Georges Simenon nous fait découvrir l’existence douloureuse d’Emile, un homme écartelé entre deux femmes, l’une dont il apprécie l’odeur (sa maîtresse) et qu’il peut commander à loisir, l’autre dont il exècre l’odeur (sa femme) et dont il se fait commander à loisir.1 Il est mené par le bout du nez, ce pauvre Emile, qui ne rêve que d’une seule chose : secouer le joug sous lequel il est tombé. Et pour cela, l’idée d’un meurtre par empoisonnement va faire son chemin, durant 2 ans dans son cerveau. C’est une intoxication alimentaire, par suite de la consommation d’un cassoulet en boîte, qui ouvre les portes de la liberté à Emile ! Du moins, en esprit… Car l’affaire ne va pas du tout marcher comme on le pensait !

Un roman qui place les odeurs sur la première marche du podium, de bonnes odeurs (celles des ceps de vigne dans un bon feu, celles des herbes aromatiques) et de mauvaises (des odeurs corporelles plus ou moins aguichantes).

Un roman solaire

L’histoire a pour cadre une cité balnéaire dans les années 1950 – 1960. Georges Simenon scrute les habitudes des vacanciers et note avec précision que certains d’entre eux utilisent déjà des produits de protection solaire. « Sur la plage », les femmes et les enfants « s’enduisaient le corps d’huile avant de s’exposer au soleil. »

Un roman dominical

Georges Simenon nous raconte un dimanche mémorable, celui qu’Emile a choisi pour en finir avec Berthe. Le choix du dimanche est lié au fait que, ce jour-là, c’est le Dr Chouard, un ivrogne notoire, qui est de garde, ce qui facilitera l’obtention du permis d’inhumer.

Son crime… il le prépare depuis 2 ans ce brave Emile. Son arme : de l’arsenic, dont il a étudié la pharmacologie, avec méthode, en se documentant dans divers ouvrages de référence. Il réalise, même, un test grandeur nature, sur le chien du voisin, afin d’apprendre à doser le poison en question. Pour cela, Emile utilise un produit de jardinage qui en contient ; il le fait bouillir afin de concentrer la matière active ! C’est un vrai travail de chimiste qu’il réalise dans la cabane à outils, faisant « réduire » « sa mixture », avec application. Emile sait que l’un des symptômes de l’intoxication est une odeur alliacée, c’est pourquoi il a décidé d’empoisonner une recette précise, celle du « risotto aux encornets », un plat particulièrement riche en ail.

Emile, proprement insoumis

Le dimanche possède, pour Emile, une saveur particulière, puisqu’il lui permet de rompre la monotonie quotidienne. Ce jour-là, il se rase dès son lever, alors qu’en semaine il ne se rase qu’une fois qu’il a fini son travail en cuisine. Il faut, en effet, préciser qu’Emile tient un hôtel-restaurant (La Bastide), sur la Côte d’Azur. Un restaurant dont il est le chef (du moins, côté cuisine).

Ce restaurant, c’est son œuvre, sa chose, son bébé. Emile a d’abord été l’employé de Louis Harnaud,dit Gros-Louis, dans cette petite cité balnéaire proche de Cannes, avant d’épouser la fille de la maison et de prendre les rênes du domaine à la mort de son propriétaire. Il faut tout de même préciser qu’Emile n’a jamais vraiment aimé Berthe et que son mariage a pris pour lui l’allure d’une transaction économique. Dès le départ, les dés ont été pipés… Emile s’est senti acheté ! Une petite aventure avec Berthe dans la cabane au fond du jardin (le « Cabanon ») a dirigé sa vie dans la direction de la soumission. On lui a alors fait comprendre que le mariage s’imposait. Et le mariage s’est imposé !

Ada, salement efficace

La petite « bonne à tout faire » de la maison possède une « odeur un peu fauve, épicée ». Ada est un peu demeurée et semble vivre une vie particulièrement animale. Hâlée par le soleil (Georges Simenon la qualifie de « noiraude »), Ada exhibe un « bras brun » et se consacre à son travail avec une belle motivation. Dès le saut du lit, elle file réaliser « le gros de son travail » et ne pense à faire sa toilette que lorsque celui-ci est réalisé. En a-t-elle seulement le temps ? On se le demande !

Sa peau facilement hâléeAda la tient de son père, Pascali, un immigré italien dont le « visage ridé et cuit par le soleil » témoigne d’un phototype plus apte à bronzer qu’à développer des coups de soleil.

Une peau hâlée et… sale ! Ada « n’avait jamais l’air de s’être lavée ». Ses « jambes » sont « sales » ! Ses cheveux sont sales et font l’objet de quelques disputes avec la patronne. « Vous avez lavé vos cheveux comme je vous l’ai demandé ? Ne mentez pas. Si vous ne les avez pas lavés demain, je vous trempe la tête dans un baquet d’eau et je vous les savonne moi-même. » Georges Simenon ne nous dit pas si Ada a fini par se laver les cheveux. On peut supposer que oui, tant Berthe sait commander ses gens.

Sale ou propre, Ada reste à la maison, car elle est extrêmement travailleuse et d’une efficacité redoutable.

Sale ou propre, Ada reste la maîtresse d’Emile, qui envisage de refaire sa vie avec elle, une fois devenu veuf. Avec, parfois, tout de même, un petit doute lorsqu’il imagine Ada vieillissante, ressemblant de plus en plus à une « sorcière noiraude ».

Paola, salement effrontée

Une petite bonne, qui n’a pas fait long feu, tant elle tenait tête à la patronne. Dès le départ, Paola entre en guerre avec Berthe. Sur tout et pour tout. Sachant, en plus, que Paola est franchement sale… « Et c’était vrai que Paola était sale, qu’elle n’avait jamais pris un bain de sa vie et qu’elle répandait une odeur de vieux jupons. » Sa seule qualité aux yeux d’Emile : une obéissance exemplaire et un dévouement parfait au maître de maison. Paola idolâtre Emile !

Paola sera renvoyée !

Nancy, salement bronzée

La journaliste anglaise, Nancy Moore, est une jeune femme de 32 ans, qui va mettre le feu à la maisonnée, durant son court séjour. Nancy séduit Emile, sans faire aucun effort. « Mal coiffée, elle ne se donnait pas la peine de se maquiller, ni, quand son visage luisait de sueur, d’y mettre de la poudre. » Nancy boit beaucoup, est gourmande comme un chat et se déplace dans l’hôtel comme si elle était en terrain conquis, soulevant sans vergogne le couvercle des casseroles qui mijotent sur le feu. « Elle reconnaissait les herbes aromatiques et s’en frottait le bout des doigts comme d’autres femmes se parfument. »

Nancy pratique le bronzage intégral ; on aperçoit par l’échancrure de sa robe des seins « brunis par les bains de soleil ». Ces bains ont lieu, dans une pinède qui jouxte l’hôtel, sur une grande pierre dénommée « la Pierre Plate » ! Nancy s’y fait rôtir avec délectation… Elle se laisse, en effet, « brûler par le soleil » ! Et fière de sa peau hâlée, elle ne rate pas une occasion de se moquer du teint pâle de Berthe. « Ce bain de soleil était merveilleux, Emile ! Votre femme devrait essayer. Elle, qui vit dans le Midi, est aussi blanche qu’une femme de Londres. »

Nancy transpire beaucoup et, bizarrement, cela semble constituer un facteur de séduction pour Emile qui se plaît à imaginer le chemin de la sueur sur sa peau. « Il sentait son odeur, devinait la sueur, qui, sous la robe, roulait en grosses gouttes sur la peau nue, laissant des traces sur le tissu. »

On se doute bien que la relation qui va se nouer entre Emile et la piquante petite Anglaise ne va pas vraiment être du goût de la patronne ! Et la patronne aura le dernier mot. Nancy est chassée brutalement, un jour où Emile s’est absenté pour faire des courses.

Dès son départ, Berthe nettoie la chambre de la jeune femme avec une attention toute particulière, afin de « chasser jusqu’à son odeur » !

Berthe, proprement femme de caractère

Berthe est une maîtresse femme, « une jolie fille blonde aux formes rebondies », un blond artificiel, puisque Georges Simenon nous indique que ses cheveux sont « teints en blond », qui dirige tout, voit tout, préside à tout. « Son odeur » est bien différente de celle d’Ada. Et son mari, n’a jamais pu s’y habituer. Une odeur forte, qui monte en puissance durant la nuit et qui, au petit matin, imprègne toute la chambre. Une odeur « à la fois fade et aigre comme du lait suri. »

Une femme froide, appelée le « frigidaire » par le Dr Chouard.

La bonne du Dr Chouard, proprement séduisante

Elle est bien « avenante », selon les dires d’Emile. Contrairement à Ada ou à Paola, cette jeune femme présente une hygiène parfaite. « Elle sentait le propre et le savon. »

Dimanche, en bref

Ce roman est une magnifique histoire d’amour… En effet, Berthe a compris le projet d’Emile. Elle force Ada à ingurgiter le plat de risotto empoisonné. Ada sait pertinemment que le plat lui sera fatal. Par amour pour Emile, fidèlement, Ada se laisse intoxiquer ! La grosse Berthe a gagné ! Emile n’a plus qu’à rentrer dans le rang, tête baissée ! Son destin est scellé !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.

Bibliographie

1 Simenon G., Dimanche, Le Monde, 2025, 205 pages