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Des mouches, des fards, du parfum... voilà la leçon de la Pompadour en matière cosmétique

> 05 novembre 2017

Des mouches, des fards, du parfum... voilà la leçon de la Pompadour en matière cosmétique En se glissant dans le courrier de la célèbre marquise, on découvre un peu de son intimité. Les lettres authentiques ou apocryphes (Lettres de Madame de Pompadour, commentées par Cécile Berly, Eds Perrin, 448 pages) livrent une certaine image d’une royale maîtresse extrêmement décriée.
Jeanne-Antoinette y apparaît dans toute sa fragilité. La fièvre quarte lui laisse peu de repos. Dans les périodes de rémission, le moral est toutefois bon ! « J’ai pris beaucoup de quinquina : deux saignées et autant de médecins m’ont entièrement tirée d’affaire. » écrit-elle à son père en 1741. Cela fait alors environ soixante-quinze ans que l’écorce de quinquina a fait son entrée dans l’arsenal thérapeutique occidental, et ce, grâce aux jésuites. La marquise qui s’irrite contre ces religieux qui « n’ont jamais rien fait de bon qu’apporter le quinquina du Pérou » et qui sont, à ses yeux, un « fléau des rois », est malgré tout bien contente d’utiliser un fébrifuge de leur invention lorsque la fièvre la reprend (https://www.regard-sur-les-cosmetiques.fr/nos-regards/la-belle-histoire-du-quinquina-380/).

La beauté constitue pour elle un sujet de conversation inépuisable. Jeanne-Antoinette y voit un piège, dans lequel elle est d’ailleurs tombée la tête la première. Se servir de sa beauté pour parvenir au sommet du pouvoir est une chose qu’elle a d’ailleurs expérimenté par elle-même, en être heureuse est une autre histoire. Parlant de sa fille Alexandrine, elle se réjouit de la voir enlaidir en grandissant. « [...] pourvu qu’elle ne soit pas trop choquante, je serai satisfaite, car je suis très éloignée de lui désirer une figure transcendante. Cela ne sert qu’à vous faire des ennemies de tout le sexe féminin, ce qui avec les amis desdites femmes, fait les deux tiers du monde. » Jeanne-Antoinette se loue de la bonté de Louis XV qui, lors d’une partie de chasse, assiste à la chute d’une jeune fille, « saute à bas de son cheval », l’aide à se relever et la raccompagne chez elle. « Ce qu’il y avait de plus héroïque à tout cela, c’est que la fille était fort laide. » Elle s’enorgueillit également, a posteriori, du succès rencontré par son amant durant sa prime jeunesse. Alors qu’il n’est encore qu’un petit enfant, un ambassadeur persan « fut si frappé de la beauté et de l’air de grandeur de ce jeune monarque, qu’oubliant le cérémonial respectueux usité en pareille occasion, il courut à lui, le prit dans ses bras, et l’embrassa avec un transport, qu’on eut bien de la peine à réprimer. » Le jugement qu’elle porte sur le physique de deux des filles du roi, Mesdames Sophie et Louise, se confond avec le résultat lu sur la balance. L’une (Madame Sophie) est « très bonne, grasse, une belle gorge, bien faite, la peau belle, les yeux aussi », l’autre « Madame Louise est grande comme rien, point formée, les traits plutôt mal que bien. »

Cette beauté si nécessaire pour gravir les échelons du pouvoir est une beauté fugace qui s’altère rapidement. Les lettres de la marquise ne contiennent pas de secrets cosmétiques. La crème anti-rides miracle n’est pas à portée de mains de la femme, même la plus en vue du royaume. « Quel est le sort des femmes ! Elles ne vivent, c’est-à-dire, elles ne plaisent que quinze ans tout au plus : c’est bien la peine d’être belle. » L’âge de la vieillesse pour une femme est de trente ans. « [...] on apporte au monde un joli visage, et voilà qu’il se ride en moins de trente ans, après quoi une femme n’est plus bonne à rien. » Paul Devaux est mieux renseigné que nous sur le sujet, puisqu’il évoque l’existence d’une pommade tonifiante pour le visage, la célèbre « Crème Pompadour » dont la formule aurait été transmise au parfumeur Violet par femme de chambre interposée (Devaux P., Les auxiliaires de la beauté, 1887, 89 pages). La parfumerie Violet ayant été créée en 1827 et la marquise étant décédée en 1764, on imagine sans trop de peine que l’information transmise trois générations après les faits manquait certainement de précisions. Ceci explique pourquoi Paul Devaux reste muet sur les ingrédients que l’on doit incorporer si l’on souhaite remettre au goût du jour la préparation chère à la marquise.

Beauté rime alors avec teint pâle, teint obtenu à l’aide de préparations contenant de la céruse, agrémenté de pommettes rougies à l’aide d’un fard. Les « fort belles dames, délicatement plâtrées de blanc et de carmin » (Musset A., La mouche, 1853) déambulent à Versailles, tels nos mannequins actuels, arborant les tenues des grands couturiers sur les podiums des défilés de mode. Fond de teint blanc, fard à joue rouge, mouches noires, la beauté se décline en trichromie. Pureté immaculée du teint, renforcée par quelques petites touches noires (des mouches tombées dans un bol de lait) et pommettes où circule le sang de la passion forment un maquillage bien loin d’être naturel. Le fard rouge est à la mode. On l’utilise parfois en grande quantité. Jeanne-Antoinette n’est pas la dernière à en faire usage comme le prouve les tableaux qui la représentent. L’absence de maquillage traduit un retrait de la société. « [...] savez-vous que la jeune marquise de Picquigny a quitté le rouge et couvre la gorge ? » Malheur à celle qui s’affranchit des canons en vigueur !

Jeanne-Antoinette s’imagine assez bien dans le rôle de Madame de Maintenon. Toutefois, les écolières la laissent indifférente ; elle préfère le projet d’une école militaire à celle d’un pensionnat pour jeunes filles désargentées. Cette école est à ses yeux une véritable « pépinière de bons officiers ». Ceux-ci seront « bien supérieurs à ces petits messieurs bien poudrés qui se présentent tous les jours à votre bureau, et qui n’ont d’autre mérite pour obtenir une lieutenance qu’un peu d’argent et beaucoup de présomption. » Si la marquise a utilisé la poudre comme arme de séduction en direction de Louis XV, elle n’est, toutefois, pas convaincue de l’utilité de ce cosmétique lorsqu’il s’agit de déclarer la guerre à des ennemis autrement plus belliqueux qu’un roi éternellement amoureux !

Jeanne-Antoinette est, comme on le sait, mécène d’un grand nombre d’artistes dont elle sait prendre grand soin. C’est le cas, en particulier, de François Boucher auquel elle octroie une entrée libre à l’opéra. Il s’agit, semble-t-il, de son seul plaisir... François Boucher sait magnifier sa protectrice. Il n’est pas envisageable de le mettre en mauvaise condition. Toute fâcherie pourrait aboutir à des exactions picturales, comme la représentation d’une « nymphe estropiée ou borgne ».

Jeanne-Antoinette est une célèbre porteuse de mouches. Les mouches sont utilisées pour un usage esthétique depuis l’Antiquité. Elles sont placées sur le visage « pour cacher quelque défaut, pour faire valoir la blancheur du visage, pour attirer l’œil et subjuguer un cœur. » (Gastou P., Formulaire cosmétique et esthétique, Baillière et fils, Paris, 1939, 312 pages). Lorsque Ange-François Fariau de Saint-Ange traduit « L’art d’aimer » d’Ovide en vers, il met en scène ces petits accessoires : « Le fard blanchit le teint, le carmin le colore, une mouche l’anime, et de noir vous peignez un sourcil dégarni qu’en arc vous dessinez. » En relief ou à plat, les mouches se présentent sous diverses formes. « Petits emplâtres noirs et arrondis nommés splenia qu’on appliquait comme une sorte de semis sur la peau » ou bien « petits ronds noirs » dessinés sur l’épiderme à l’aide d’un pinceau, les mouches s’affichent sur le visage. Le poète Martial chante la beauté féminine exaltée par « des mouches nombreuses » qui « constellent » un « front superbe » (James C., Toilette d’une romaine au temps d’Auguste et cosmétiques d’une parisienne au XIXe siècle, Hachette, Paris, 1865, 300 pages). La légende nous apprend que Jeanne-Antoinette aurait eu recours à ces mouches pour matérialiser les mouvements des troupes françaises, autrichiennes, anglaises et prussiennes durant la Guerre de Sept Ans. Les mouches sont alors des accessoires cosmétiques très en vogue qui constituent, outre leur effet piquant, un moyen de dialoguer de manière silencieuse. « La passionnée est au coin de l’œil, la majestueuse presque au milieu du front, l’enjouée sur le bord de la fossette que forme la joue pendant le rire, la galante au milieu de la joue, la baiseuse au coin de la bouche, la gaillarde sur le nez, la coquette sur les lèvres, la discrète au dessous de la lèvre inférieure vers le menton et la voleuse sur un bouton. » (Gastou P., Formulaire cosmétique et esthétique, Baillière et fils, Paris, 1939, 312 pages) L’esprit anticlérical de la marquise transparaît lorsqu’elle raconte l’histoire d’un petit évêque qui se serait amusé « dans son carrosse à mettre des mouches sur le visage » d’une « belle duchesse ». « [...] il serait à souhaiter que les prêtres ne fissent jamais plus grand mal » est la conclusion de cette courtisane dont les rapports avec l’Eglise sont assez tendus. Alfred de Musset se plaît, en 1853, a imaginer l’ambiance de Versailles lors de la toute-puissance de la Pompadour. Des fauteuils majestueux, des tableaux magnifiques, des parfums enivrants... l’atmosphère est au luxe et à la volupté. « Une boîte à mouches oubliée à côté d’un magot de la Chine » témoigne de l’attrait tout particulier des gens de cour pour ce petit ornement qui se présente alors sous forme de petits morceaux de taffetas. Alfred de Musset imagine « sur l’épaule frêle, blanche et mignonne de Madame de Pompadour [...] un petit signe noir qui ressemblait à une mouche tombée dans du lait ». Ce grain de beauté attire l’attention des admirateurs de la marquise... et ne laisse pas indifférent le chevalier de Vauvert qui se laisse hypnotiser par cette petite lésion cutanée. Vraie ou fausse mouche ? Difficile de trancher !

Enfin, et puisque Versailles rime avec parfum, nous n’oublierons pas de signaler l’anecdote rapportée par Paul Devaux dans son ouvrage « Les auxiliaires de la beauté » (1887). « Madame de Pompadour abusait d’un puissant carminatif qui fit chanceler sa santé d’abord florissante ». L’ingestion de parfum est une pratique extrêmement ancienne. On sait, par exemple, qu’Alexandre le Grand « sentait le musc en avalant des pilules de musc. » La leucorrhée dont souffrait Jeanne-Antoinette explique sans doute cette volonté de s’envelopper dans un halo parfumé afin de masquer des émanations assez peu romantiques.

Merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son hommage personnel à la beauté de la Pompadour !






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