Des cosmétiques qui font du bien, c’est Claudie Gallay qui les fabrique en secret !
Jess vit sur la Giudecca, dans un bel appartement que lui prête son ami Pietro Barnes. Pour survivre, Jess joue les guides touristiques, de temps en temps. Pas trop souvent. Juste ce qu’il faut pour acheter de quoi manger et boire aussi un peu, de temps en temps.
Avant de devenir Vénitienne, Jess a eu une autre vie. Une autre vie, alors qu’elle vient juste de fêter ses… 26 ans. Des amies aux noms plus ou moins improbables (Boucle, Brousse, Camille et Juliette), un amoureux, Moreno ! Et puis, sa joie de vivre est restée au fond d’un lac de montagne, quand Moreno a plongé dedans et n’en est jamais remonté vivant.
Grâce à Pietro, Jess va rencontrer Maxence… Le beau Max, qui a des blessures à panser lui aussi, va, peu à peu, guérir la jeune fille, tout en se guérissant lui-même. Le tout orchestré par une avalanche de cosmétiques !1
Un peu de maquillage
Jess a une relation avec un homme marié, Angelo. Des rencontres furtives, dans des hôtels plus ou moins luxueux, plus ou moins miteux. Une fois par semaine, Jess prépare cette brève rencontre en se maquillant ; en quittant la chambre, Jess, sans état d’âme, fauche les « échantillons de crème » ! Son amie Camille aurait fait de même ! Et hop, les chaussons de l’hôtel dans le sac, aussi !
Une histoire sans lendemain, qui s’achève très vite !
Beaucoup de crèmes et de lotions
Grâce à Pietro, Jess est embauchée par un avocat d’une soixantaine d’années, Maxence Darsène, qui vit avec son compagnon, Colin (la cinquantaine), sur l’ile de Torcello. Sa tâche, faire le ménage (mais surtout pas les « chiottes », ni la salle de bain !), repasser et classer les dossiers qui se sont empilés dans le grenier.
Dans le salon, trône une drôle de table de massage, voisinant avec tout un tas de « lotions, de tubes, de crèmes » ! Des baumes odorants, qui sont rangés sagement les uns à côté des autres et qui attendent la main experte d’Elio, l’homme à tout faire de la maison, une espèce de brute assez inquiétante, dévouée corps et homme à Max, pour apaiser les douleurs de son maître. « Des flacons contiennent des huiles, des chauffantes, des apaisantes, des anti-inflammatoires, des crèmes à la gaulthérie ».
Et forcément, un jour, c’est au tour de Jess de jouer les masseuses et de dénouer les tensions. « La fiole verte, camphre et romarin ». Quelques gouttes d’huile dans le creux de la main et, dans un halo odorant, Jess prend soin de la peau de Maxence, de ses cicatrices, de ses douleurs.
L’occasion de parler du passé, des cicatrices laissées dans la mémoire (une tentative d’adoption ratée pour Maxence), en se laissant bercer par les effluves d’une « crème, à base d’huiles essentielles, un mélange de menthe, de romarin et de thym rouge. »
Un peu de savon mou ou beaucoup de savons durs
Jess refuse de nettoyer les WC et la salle de bains ! Rien à faire ! Elle ne se soumettra pas. Elle a gardé de trop mauvais souvenirs de son enfance. Cette mère adorée, obligée de « décoller les savons mous dans les bondes des douches », de nettoyer les draps sales des chambres de l’hôtel qu’elle gère tant bien que mal.
En revanche, elle accepte de préparer les chambres des invités, lorsque la saison des invitations commence à Torcello ; dans chaque chambre, elle dispose, alors, les « savons et les serviettes de toilette » destinés aux ami(e)s du maître.
Un peu de cosmétiques bio
Ce sont des cosmétiques fabriqués par les détenues qui vivent au 712 du quai des converties, à Venise. Des détenues qui fabriquent des costumes de carnaval et des cosmétiques « bio », à partir des plantes du jardin.
Un peu de shampooing
Pas du shampooing pour les humains, du shampooing pour laver le poil des chevaux et le faire briller. Ce n’est pas Jess qui s’y colle, mais Maxence !
Et puis, un shampooing « doux », un shampooing pour humains, mais qui est, ici, utilisé pour nettoyer une perruque trouvée dans les rues de Venise et qui sera parfaite pour aller à un bal costumé !
Trop de parfum
C’est ce que l’on se dit, en compulsant le dossier d’un jeune garçon défendu par Maxence. Sa mère, sans scrupules, le faisait mendier pour pouvoir s’acheter toutes les « fringues » et le « parfum » dont elle avait envie.
Un parfum qui ensorcelle. Qui séduit, laisse des traces… comme celui porté par la fille que Jess a traqué pour Maxence. Un baiser volé, une photo comme preuve à charge… Jess a bien travaillé. Reste le parfum de cette fille comme une persistance olfactive !
Et puis, il y a le parfum de Maxence, un parfum que Jess « n’aime pas » !
Trop d’atropine
Dans son jardin, à Torcello, Maxence s’emploie à recréer les jardins d’antan. Des jardins regorgeant de plantes médicinales, telle la belladone, utilisée, autrefois, par les Vénitiennes coquettes, pour « avoir un beau regard ». « Elles mélangeaient une goutte de sève de belladone à leur boisson, le breuvage dilatait leurs pupilles et leurs yeux brillaient. »
Maxence plante des violettes, de la bardane, du calendula et toutes sortes d’autres espèces destinées à finir leur vie dans un pot de cosmétique, sous forme de « baumes » divers et variés.
Pas assez de crème solaire
Jess est sortie en mer sans se protéger. De retour à Torcello, elle arbore un magnifique coup de soleil. « Le soleil lui a brûlé la peau » ; Colin « lui passe un tube de crème apaisante ».
Trop de bronzage et de tatouage
Et voilà qu’Antoine, un beau gars bronzé d’une vingtaine d’années, qui arbore sur son avant-bras « deux roses à l’encre noire qui enserrent le cadran d’une montre » vient semer la zizanie sur la paisible île de Torcello. Il est d’ailleurs payé pour cela, puisque Colin n’a qu’une idée en tête, rendre jaloux Maxence pour le forcer à l’épouser.
Trop de teinture capillaire
Ou du moins pas vraiment la bonne référence. A Venise, Jess change de look. Elle se fait couper les cheveux et se les fait teindre en « roux renard ». Une couleur qui laisse perplexe Colin qui, bon gars, lui assure qu’en quelques shampooings elle en sera vite débarrassée !
Colin y viendra, lui aussi, à ce genre de teinture… une teinture du plus beau rouge… pour aller à un bal costumé ! La revanche de Jess n’est pas loin !
Trop de gel fixant pour les cheveux
Colin en abuse, utilisant un « peigne mouillé de gel », pour plaquer ses cheveux et pouvoir les nouer en catogan.
Pas assez de cosmétiques anti-comédons
Maxence a des points noirs plein le nez… Pas très esthétique, selon Jess qui lui conseille des « patchs » adaptés.
L’idée du patch ne séduit guère l’avocat, habitué à être chouchouté. Ce sera plutôt un « nettoyage de peau » dans un institut de beauté. « Plus de points noirs ». Non, mais des poils aux oreilles… Jess ne lâche rien !
Un nuage de poudre de riz
Forcément à Venise, un jour ou l’autre, on se déguise, on se pare, on se poudre le visage « de blanc » et on ajuste une mouche noire « près de la bouche », pour appeler le baiser. Et Jess fait comme les autres. Elle ajoute une touche de « rimmel », qui finira la soirée sur ses joues en « larmes noires », faute du choix d’une formule waterproof.
C’est Colin qui essuiera ces larmes, avec un doigt mouillé de salive.
Ah au fait…
Jess ne s’appelle pas Jess, ni même Jessica… mais Louise !
Et un tilleul intelligent
A Torcello, chez Maxence tout se tait, dépérit, en l’absence du maître. Même le tilleul se fait discret, semblant retenir ses odeurs !
Et des cosmétiques efficaces, finalement !
Les jardins de Torcello, en bref
On attend le drame… mais le drame ne vient pas. On est sûr qu’Elio va provoquer un malheur, mais Elio ne dérape pas. On se dit que la jalousie va tout briser. On se dit que la vie de Jess, depuis la mort de Moreno, est brisée. On se dit que la vie de Maxence ne vaut plus rien, depuis qu’il a laissé tomber une petite orpheline. On se dit tout cela… et puis on découvre des cosmétiques à foison, des cosmétiques pour chaque moment de la journée, pour chasser les points noirs et la mauvaise humeur, pour égayer les journées tristes et apaiser les soirées cuisantes. On se rend compte que les personnages imaginés par Claudie Gallay avaient juste besoin de se rencontrer, de mêler leurs douleurs pour repartir du bon pied. C’est chose faite désormais !
Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour son illustration du jour.
Bibliographie
1 Gallay C., Les jardins de Torcello, Actes sud Ed., 2024, 304 pages

