Nos regards
Dans l’intimité de Joséphine Bonaparte

> 08 avril 2018

Dans l’intimité de Joséphine Bonaparte De 1800 à 1814, Melle Avrillion (Mémoires de Mademoiselle Avrillion première femme de chambre de l’impératrice sur la vie privée de Joséphine sa famille et sa cour, Mercure de France, 1986, 394 pages) va vivre dans l’intimité de Joséphine Bonaparte. Elle suivra celle-ci dans ses déplacements et l’accompagnera dans ses différentes retraites (château de Navarre, Malmaison), une fois le divorce consommé.

Si la beauté de Joséphine est contestée par le clan Bonaparte qui ne l’adoptera jamais (Lucien, son beau-frère, la dépeint perfidement avec « Une figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de la toilette remédiaient assez bien à la clarté des lustres ») et par certaines de ses amies (Mme de Rémusat lui reproche « de mauvaises dents » et un « teint un peu brun » qui « se dissimulait à l’aide de rouge et du blanc qu’elle employait habilement »), elle est, en revanche, chantée par les siens et par ses nombreux admirateurs qui s’émerveillent de sa grâce, de son charme, de sa façon de se mouvoir et plus généralement de sa « beauté langoureuse ».

Melle Avrillion ne nous confiera pas dans ses Mémoires les secrets de beauté de Joséphine. Si l’on sait qu’elle se maquille pour masquer un teint un peu trop foncé selon les canons de beauté alors en vigueur, on ne suivra pas l’impératrice dans sa routine beauté. Gageons qu’elle utilise comme les femmes de son époque des préparations à base de céruse pour couvrir les imperfections de son teint. Joséphine doit rivaliser avec ses belles-sœurs, Pauline, Elisa et Caroline qui présentent des teints « d’un blanc uni, éblouissant ». Les Italiennes à la « belle carnation » font également l’admiration de tous. « La moindre ouvrière ne sortirait pas sans un parasol [...] : il en est de cela comme des chapeaux des Anglaises. »

Joséphine a tendance à jouer les malades imaginaires et raffole des villes d’eau où elle suit scrupuleusement les prescriptions médicales qui lui sont faites. Elle prend les eaux à Plombières, une ville très agréable ou à Aix-la-Chapelle, d’ambiance plus morose. Les eaux sulfureuses ne flattent pas l’odorat délicat de sa femme de chambre. « Les eaux thermales sont si abondantes, qu’elles s’écoulent en ruisseaux brûlants exhalant une odeur sulfureuse. » Si l’on apprend que Joséphine se baigne tous les matins, on sait également que sa femme de chambre s’offre une petite cure pour raison médicale. Faire et défaire les bagages est, l’on s’en doute, véritablement harassant... « Pour moi, l’effet en fut pour ainsi dire miraculeux, car après vingt minutes passées dans l’eau, je me trouvais remise comme j’aurais pu l’être après huit jours de repos. » Melle Avrillion est aussi éloquente qu’une brochure publicitaire pour vanter les mérites d’une station thermale. Les eaux sont efficaces... Quant à leur propreté, il ne faut peut-être pas y regarder de trop près. Les bains sont pris dans « une espèce de bassin » dont « on m’assura que l’eau en était renouvelée tous les jours, ce dont je n’oserais garantir la vérité [...] ».

Notre mémorialiste nous introduit bien souvent dans la salle de bains de Joséphine. Celle-ci ne se fait pas portée dans son bain comme la princesse Pauline qui aime la position horizontale et ne bondit de son lit ou de son canapé que lorsqu’un bal est annoncé. Parfois, Joséphine se contente d’un « bain de jambes » qui peut être réalisé alors même que son coiffeur s’occupe de sa chevelure. Lorsqu’elle dispose de plus de temps, elle n’hésite pas à se prélasser dans son bain. Une « baigneuse » lui apporte ce dont elle a besoin et a également pour charge de lui faire les ongles. Cette baigneuse a été engagée par charité ; Joséphine a pris sous son aile cette mère d'une famille nombreuse et a créé, à son intention, une charge peu astreignante. Un médecin-pédicure, Tobias Koing, vient de Paris, tous les quinze jours « exercer son ministère ».

Melle Avrillion nous convie également à suivre, avec l’empereur, la toilette de la belle créole. Napoléon, dont « la tête est remplie de si grandes choses », tient à s’assurer du moindre détail quand il s’agit de préparer son épouse pour les grands et petits évènements de la vie de cour. Robes, bijoux... Napoléon donne son avis sur tout. C’est un véritable ballet qui s’enchaîne sous nos yeux. Dès le matin, un valet de chambre-coiffeur, une femme de chambre, une femme de garde-robe d’atours, un médecin (le célèbre Dr Corvisart) se pressent au chevet de celle qui se couche vers minuit ou une heure et se lève au plus tard à neuf heures. Le Dr Corvisart est un bon médecin, car il est un mauvais courtisan. Il ne cède pas aux envies de potions ou de purgatifs de sa patiente. Joséphine et son époux partagent le même coiffeur, un certain Duplan. A Paris, celui-ci coiffe Joséphine matin et soir. A Malmaison, il ne vient que le soir, laissant le soin à un valet de chambre de prendre le relais au matin. Duplan sera l’objet d’une lutte entre les deux époux, au moment du divorce. Comme on peut facilement l’imaginer, Napoléon remportera cette bataille et imposera au coiffeur une cliente exclusive, sa femme Marie-Louise.

Grâce à la curiosité de la femme de chambre, nous nous glissons jusqu’aux sous-vêtements de Joséphine et apprenons qu’elle n’aimait guère les corsets et que ce n’est qu’en prenant de l’embonpoint (à Malmaison, la femme du concierge lui confectionne des mouphines (muffins) dont elle raffole), qu’elle acceptera de mettre un corset baleiné « comme toutes les autres femmes ».

Elle nous confie l’aversion de Joséphine pour les moustaches de son fils Eugène. « Enfin elle fit tant auprès de lui qu’elle finit par le déterminer à lui faire le sacrifice de ses moustaches, et la journée ne se passa pas sans que les moustaches fussent coupées. » Ce que mère veut...

Melle Avrillion nous livre ses goûts personnels. On apprend ainsi qu’elle raffole de café. Elle partage ce goût avec l’empereur qui finit chacun de ses repas, que l’on sait brefs et sobres, par « une tasse de café à l’eau ». Lorsqu’il est question de rationner le café voire de le supprimer pour des raisons d’économie, c’est une véritable révolte... « Plus de café !... C’est pour ceux qui en ont contracté l’habitude que je fais cette exclamation. Plus de café !... » Comme on s’en doute, le café ne sera pas supprimé des tables !

Elle nous présente l’empereur comme un maître prompt à pincer les joues du personnel de maison, lorsqu’il est de bonne humeur. « Il me pinça la joue si fort que la douleur m’arracha un cri, et comme j’étais grasse, il me resta pendant plusieurs jours une marque visible de la satisfaction de Sa Majesté. » Bonaparte aime, comme on le sait les belles femmes. Il se montre, en revanche, sévère vis-à-vis de la reine d’Espagne qu’il vient de détrôner. « A soixante ans elle a une robe toute décolletée et des manches courtes sans gants ; c’est dégoûtant. » Ajouter à cela un teint jaune, un air hypocrite et méchant ! Napoléon passe en revue les dames de sa cour comme ses militaires à la parade. Son oeil critique ne manque pas de repérer dans un salon une dame à la mise négligée ou à « la toilette mal faite ». Les reproches pleuvent alors sur la malheureuse.

Melle Avrillion sait plaider la cause de l’impératrice et nous présente celle-ci sous un jour toujours souriant, comme une personne bonne, attentionnée, délicate... on en vient à rêver d’entrer dans son intimité et à participer aux petits évènements de sa vie domestique !

Un grand merci à Jean-Claude A. Coiffard, poète et plasticien, pour cette Joséphine au bain !






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