Crème de jour, crème de nuit, un temps pour tout !
24 heures, c’est le temps nécessaire à une veuve de 42 ans pour tomber amoureuse d’un jeune homme de 24 ans. 24 heures qui vont voir la naissance d’un amour, son apogée, puis la fuite en avant et la mort de cet amour impossible. Il a tout compris, ce cher Stefan Zweig,1 qui circonscrit son récit dans l’espace exigu de deux tours d’horloge. En deux tours d’horloge, il y a le temps, pour certaines de nos cellules, de naître et de se mettre en marche… vers une mort programmée, le tout joyeusement !
En ce monde, tout est lié au temps et à l’argent, puisque tout le monde sait bien que le temps c’est de l’argent. On cherche à gagner du temps (et l’Intelligence Artificielle est sur ce chapitre la grande star du moment), à inverser la course du temps. On nous parle de crème de jour, de crème de nuit. Chacune possède une texture adaptée et un mode d’emploi bien spécifique.
Crème de jour, crème de nuit… faut-il vraiment croire que notre peau a avalé un chronomètre, qu’elle est prête à faire un sprint contre Chronos, pour peu qu’on lui applique la bonne formule, au bon moment ?
Pas une seule horloge, mais une vraie boutique d’horloger !
Tout notre organisme, toutes nos fonctions sont calés pour fonctionner selon un rythme de 24 heures (c’est le fameux rythme circadien). Pour que tout se passe au mieux, il est important que toutes les horloges de notre organisme soient réglées à la même heure, afin d’éviter le décalage horaire physiologique. La synchronisation de ces horloges se fait grâce à des agents de maintien de l’ordre circadien, des neurones du noyau suprachiasmatique (SCN) du cerveau. Ces cellules reçoivent des informations de la part de la rétine, qui permettent de s’y reconnaître entre le jour et la nuit. Pour que toutes les horloges du corps humain, du sommet du crâne à la pointe du pied, soient sur le même fuseau horaire, il faut, bien évidemment, que des connexions s’établissent du cerveau vers la périphérie. C’est là qu’interviennent des connexions neuronales et des hormones capables de régler les mécanismes des cellules ayant un peu perdu les pédales en matière de marche du temps.2
Il y a donc une horloge centrale, celle de la grande gare de notre organisme (située au niveau du cerveau) et tout plein de petites horloges, de comtoises, de réveille-matins, de montres, de pendules… dont les mécanismes sont remontés régulièrement par le biais de signaux d’une efficacité redoutable.
L’épiderme, un temps pour tout
Si l’Ecclésiaste nous renseigne clairement à ce sujet, en nous indiquant qu’il y a « un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel »,3 l’épiderme ne peut qu’approuver. Il y a, en effet, une mécanique de précision logée dans chacune de nos cellules. Chacune sait à quel moment elle doit entrer en scène, afin que tout se passe comme prévu. Au niveau épidermique, il faut environ 28 jours pour que l’on change de peau. En 4 semaines, il va donc falloir qu’un kératinocyte naisse à partir d’une cellule souche (cette division se produit vers le soir ou au début de la nuit du J0 au niveau de la couche basale de l’épiderme, la couche la plus profonde), puis remonte de couche en couche (l’épiderme est composé de 4 couches cutanées, que sont, de la zone la plus profonde à la zone la plus externe, la couche basale, la couche épineuse, la couche granuleuse et la couche cornée), jusqu’à atteindre la surface cutanée pour y mourir et desquamer (c’est-à-dire se détacher de l’organisme et être éliminé dans le milieu environnant) à J28. Ce qui pousse un kératinocyte à migrer et à se différencier (en remontant vers la surface, le kératinocyte change d’aspect et modifie sa composition chimique), ce sont ses gènes. Ceux-ci (les gènes de différenciation) sont des lève-tôt qui fonctionnent à merveille le matin.
Il y a donc un temps pour tout au niveau de nos cellules cutanées, un moment pour se diviser (se multiplier, c’est-à-dire finalement pour naître) et un moment pour se différencier (c’est-à-dire pour acquérir des caractéristiques qui, petit à petit, sont signes de vieillissement, c’est-à-dire finalement pour mourir) !
Sans psychodrame, sans cris, ni larmes, ces cellules génétiquement programmés suivent donc une horloge centrale, qui leur indique à quel moment il est nécessaire de naître et à quel moment il est de bon ton de quitter la scène, afin de permettre à une nouvelle cellule de s’inscrire dans le cycle de la vie. Ceci du moins tant que tout fonctionne bien.4 Car, évidemment, quand l’horloge se met à prendre de l’avance ou du retard, on peut s’attendre à quelques désagréments cutanés (ce sont certaines pathologies dermatologiques, par exemple).
L’épiderme, un temps pour être hydraté
Il semble que l’épiderme soit le moins hydraté le matin (entre 8 et 10 heures) et le plus hydraté, le soir (entre 20 et 22 heures).5 La logique de la base de maquillage ou du soin hydratant appliqué le matin est donc confirmée ! Toutefois, il est bon de préciser que le débit sanguin et la perméabilité cutanée étant plus élevés le soir et la nuit que durant la journée, il est également logique d’appliquer sa crème hydratante la nuit,6 pour un maximum d’efficacité.
L’épiderme, un temps pour être régénéré
En connaissant parfaitement l’emploi du temps des cellules cutanées, en connaissant leur rythme circadien sur le bout des doigts, il serait donc possible, en théorie, de mettre au point les produits cosmétiques les plus adaptés. Des crèmes de jour ou des crèmes de nuit,7 qui pourraient ainsi, selon les dires des plus audacieux, bloquer l’horloge biologique et inverser, comme l’expression usuelle l’indique, la course du temps !
Il existe d’ailleurs, à ce sujet, déjà des publications qui montrent que les dénominations crème de jour et crème de nuit ne sont pas le fruit du hasard, mais bien plutôt le résultat d’un raisonnement scientifique poussé. C’est ce que nous dit une publication datant de 1990 ; la crème de nuit Noctos (la bien nommée !) serait plus efficace en matière de qualité du teint obtenu lorsqu’elle est appliquée la nuit, plutôt que le jour !8
L’épiderme, un temps pour se reposer
Finalement, il semblerait que le sommeil constituerait le meilleur cosmétique anti-âge !9 Cela ne semble pas aberrant !
Crème de jour versus crème de nuit, en bref
Il existe à n’en pas douter des différences physiologiques en matière d’effet barrière cutanée, en matière d’hydratation ou de capacité à se laisser traverser par des ingrédients variés, en fonction du rythme circadien. Il existe des différences indéniables… Toutefois, il paraît difficile d’imaginer qu’un simple cosmétique puisse prendre le contrôle de nos gènes les plus intimes. Alors qu’importe de jour ou de nuit, si l’envie nous prend d’utiliser une crème, pourquoi pas… en gardant, toutefois, à l’esprit qu’il n’est pas né celui qui se rendra maître de nos horloges biologiques !
Bibliographie
2 Hettwer S, Besic Gyenge E, Obermayer B. Influence of cosmetic formulations on the skin’s circadian clock. Int J Cosmet Sci. 2020 Aug;42(4):313-319
4 Hettwer S, Besic Gyenge E, Obermayer B. Influence of cosmetic formulations on the skin’s circadian clock. Int J Cosmet Sci. 2020 Aug;42(4):313-319
5 Hettwer S, Besic Gyenge E, Obermayer B. Influence of cosmetic formulations on the skin’s circadian clock. Int J Cosmet Sci. 2020 Aug;42(4):313-319
6 Suitthimeathegorn O, Yang C, Ma Y, Liu W. Direct and Indirect Effects of Blue Light Exposure on Skin: A Review of Published Literature. Skin Pharmacol Physiol. 2022;35(6):305-318
7 Mahendra CK, Ser HL, Pusparajah P, Htar TT, Chuah LH, Yap WH, Tang YQ, Zengin G, Tang SY, Lee WL, Liew KB, Ming LC, Goh BH. Cosmeceutical Therapy: Engaging the Repercussions of UVR Photoaging on the Skin’s Circadian Rhythm. Int J Mol Sci. 2022 Mar 7;23(5):2884
8 Reinberg A, Koulbanis C, Soudant E, Nicolai A, Mechkouri M, Smolensky M. Day-night differences in effects of cosmetic treatments on facial skin. Effects on facial skin appearance. Chronobiol Int. 1990;7(1):69-79
9 Xerfan EMS, Andersen ML, Facina AS, Tufik S, Tomimori J. Sleep loss and the skin: Possible effects of this stressful state on cutaneous regeneration during nocturnal dermatological treatment and related pathways. Dermatol Ther. 2022 Feb;35(2):e15226

